Radio critique

21 avril 2017

CASTELLUCCI : CREATION SONORE ET TRANSCRIPTION

Création sonore réalisée à partir des propos de Romeo Castellucci à la Grande Halle de la Vilette, au Festival d'Automne 2014, pour la présentation de son Sacre du Printemps.

Une création sonore réalisée par Radio Critique pour Radio Théâtre
Roméo Castellucci est interprété par : Yann Karaquillo
Captation et création sonore : Bastien Desvilles

UNE ŒUVRE D'ANTICIPATION

Dans le cadre du Festival d’Automne, Romeo Castellucci revisite Le Sacre du Printemps à la Grande Halle de la Villette, du 9 au 14 décembre 2014. Transcription de la rencontre avec le public, animée par Frédéric Mazelli. 

Romeo Castellucci n'invite pas des hommes à danser sur le plateau, mais des machines et de la poussière. 
Suspendues au gril, les machines laissent couler la "cendre d'os", et le mouvement de cette poussière reprend exactement chaque vibration de la musique. Portée par les notes, la poussière tourbillonne, et devient sous nos yeux le vent qui fait danser les feuilles, une volée d'oiseaux, l'eau pure et cristalline d'une cascade. Les couleurs nacrées et mouvantes de l'aube sont restituées absolument par la technologie des leds. Ici, Castellucci nous donne à voir par un dispositif ultrasophistiqué, une "représentation de la beauté de la nature", plus animée de grâce et de justesse que la main même de Raphaël.

Dans la version originale de Stravinsky, il est question principalement de la supplique adressée à la terre : Les hommes chantent les louanges de la terre pour la flatter. Pour s'attacher sa clémence, ils lui sacrifient une jeune fille. Une vie est donnée pour garantir la bienveillance de la nature, et acheter sa fertilité afin de garantir la survie alimentaire de tout le reste de la communauté.

Romeo Castellucci transpose à notre siècle la notion de "sacrifice à la terre".
La poussière que fait danser la machinerie s'avère être un fertilisant utilisé à grande échelle par l'industrie agroalimentaire. Appelé "cendre d'os", ce fertilisant est obtenu par combustion de carcasses de bovins. Nous apprenons ceci grâce à une projection venue clore la première partie du spectacle. Suite à ce "texte informatif", des hommes en combinaison blanches de protection s'introduiront sur le plateau, et s'adonneront à un "ballet d'usine", réparant les machines, balayant la poussière. 
La représentation se terminera sur ce suspens : les services rallumés, les pantins blancs enfermés derrière le film transparent et chacun libre de quitter la salle ou de rester pour la photographier. 

Ainsi, l'offrande faite à la terre reste le fruit d'un sacrifice, celui des bœufs utilisés pour fabriquer l'engrais. Donner la mort pour nourrir la terre et garantir la vie des membres de l’espèce humaine.
En travaillant une esthétique de "représentation classique" et "d'œuvre d'anticipation", Romeo Castellucci nous parle de notre époque, et du rapport présent que nous avons à la terre.


Romeo Castellucci :
 
Je me souviens qu'adolescent j'avais assisté pour la première fois à un concert. Il s'agissait du Sacre du Printemps, et ce fut pour moi un vrai choc esthétique. J'étais un adolescent comme le sont tous les adolescents : à la recherche d'un peu de violence. A cette époque, le Sacre m'avait complémentent dépassé et bouleversé.

Quand Théodore Currentzis, qui a dirigé cet enregistrement, m'a proposé de réfléchir au Sacre du Printemps, je lui ai répondu que je n'étais pas chorégraphe. Il m'a dit que c'était justement la raison pour laquelle il avait pensé à moi. Et effectivement, dans le domaine de la danse, tout avait déjà été fait avec le Sacre, que ce soit sous une approche "vitaliste", ou dionysiaque. Par le passé, tout avait déjà été fait et bien.

Alors je me suis dit que pour le Sacre il fallait une "autre mentalité". Avant de répondre à Théodore, j'avais eu l'idée de travailler avec des fertilisants. Puis j'ai découvert qu'il y avait parmi les fertilisants cette matière, la poussière d'os, et je me suis dit que c'était là la clé. J'ai imaginé une danse, puisque la danse est présente et qu'elle est le noyau du Sacre. Mais j'ai imaginé une "autre forme de danseurs". Pour moi il y avait un rapport avec la nature, mais je souhaitais qu'il s'agisse de celle que nous avons aujourd'hui, une nature plus proche de notre réalité.

Frédéric Mazelli, directeur de la programmation culturelle de la Villette :
Dans Ces années Castellucci, voici ce que dit du théâtre Jean-Louis Perrier :
"Une vraie pièce de théâtre bouscule le repos des sens, libère l'inconscient comprimé, pousse à une sorte de révolte virtuelle, impose aux collectivités rassemblées une attitude héroïque et difficile."
Romeo, j'aimerais savoir si ton projet est de "ne pas laisser au repos les spectateurs", de ne pas les rassurer.

Romeo Castellucci :
La chose qui est peut-être la plus importante pour moi, c'est que je pense qu'il faut faire passer des images plutôt que des illustrations. Donc il y a évidemment un travail à faire avec le spectateur. Par contre, pendant le spectacle, je l'abandonne. Je le dis : Il faut que le spectateur soit seul face à l’image. Moi mon travail consiste à "produire des problèmes", à être infiniment problématique. Les résolutions, quant à elles, ne m'appartiennent pas.

Effectivement, je crois beaucoup au spectateur, à sa capacité d'interprétation et à sa capacité de créer. Je le pense à même de trouver les connexions, d'être lui-même imbriqué dans l'image. L'image, si vous voulez, c'est une forme d'appel. Une vraie image, c'est un appel très précis, capable de nommer, d’appeler chacun par son nom. Moi-même, je suis dépassé par les images. Elles appartiennent entièrement au spectateur. C'est sa responsabilité si vous voulez.

Je ne suis pas plus responsable que le spectateur, mais je lui passe un témoin, un relais. Car je crois beaucoup au fait que le spectateur est un adulte et qu'il a les outils pour interpréter. Et ce à chaque niveau, car la question n'est pas d'avoir vu l'image juste ou fausse, et ni de se tromper ou pas dans l'interprétation. Non. Il ne s'agit pas de ça. Il s'agit d'un contact, quelque part, entre soi et l'image.

Frédéric Mazelli :
Il y a dans ton travail un rapport très ancré entre la technologie et la nature, particulièrement présent ici. Tu présentes quelque chose d’extrêmement sophistiqué, mais nous avons pourtant à la fin l'explication d'un phénomène naturel. Comment envisages-tu cette relation entre technologie et ordre naturel des choses ?

Romeo Castelluci :
Moi je considère qu'il n'y a pas de place pour la nature dans le théâtre. Je pense que le théâtre a vraiment été inventé par la ville. C'est une création de la ville, l'expression même de la ville. Je pense qu'il n'y a aucun sens à faire le théâtre dans la nature.

Par contre je pense qu'il y a toujours des problématiques intéressantes avec la nature. C'est l'invention du théâtre grec : Il y a  toujours quelque chose contre la nature dans le théâtre. Parce que le plateau est une scène de crise, et ce à chaque niveau. Et la crise naît toujours en premier lieu avec la nature, avec l'aspect naturel de l'homme. À cet endroit le théâtre est l'expression de la division, du fait que l'on est "séparés de quelque chose", et bien évidemment de la nature.

Je pense donc qu'il s'agit là d'un rapport compliqué : on ne peut pas être positif. Il ne s'agit pas de donner "un bon message". Il n'y a aucun message, il n'y a que de la forme qui est disponible pour chaque interprétation. Le "message", pour moi c'est une forme de pédagogie qui appartient à autre chose, à un autre ordre de parole, celui de la "communication". Dans mes spectacles, il ne s'agit pas de ça. La pédagogie et le message ce n'est pas ma position.

Frédéric Mazelli :
Dans ton travail, l'énigme est récurrente. Elle revient dans toutes tes pièces. Tu l'as utilisé de différentes manières et tu laisses toujours derrière toi quelque chose d'énigmatique et de non-résolu.

Romeo Castellucci :
Je pense que le théâtre en lui-même est le lieu de l'énigme. C'est un lieu bizarre et étrange. Le théâtre ne devient jamais un lieu habituel, justement parce qu'il contient l'étrangeté. Notre rapport avec le langage, par exemple, est extrêmement étrange au théâtre. Il y a là une étrangeté que j'aime, et que j'entends protéger.

Je ne veux pas chercher à comprendre ce qu'est le théâtre. Bien sûr il est lié à l'énigme, mais l'énigme c'est le propre de la vie ! On est toujours pris dans une sorte de piège. L'énigme, c'est la partie la plus fondamentale de la tragédie grecque. Il y a toujours un acte contenant un manque. Il y a toujours quelque chose qui "te demande", qui te pose une question. On te pose une question potentiellement mortelle. Ce n'est pas une invention à moi !

Je reprends la structure même de la tragédie grecque qui est le fondement  du théâtre occidental. Je suis ces règles et je n'invente rien. Peut-être qu'il s'agit d'une forme de dévotion de ma part, mais je ne crois pas. C'est simplement que la tragédie est une forme que l'on est forcément amené à respecter, parce que c'est la forme la plus parfaite. C'est comme une sorte d'étoile polaire qui est fixe dans le ciel. Ce n'est pas quelque chose qui appartient à la mythologie ou au passé. C'est plutôt quelque chose qui est là comme une référence très précise.

La tragédie grecque nous parle de nous, de la nature de l'homme dans toutes ses contradictions. Elle nous parle encore et toujours de l'énigme de la vie, et du fait d'être né plutôt que du destin de la mort. Voilà le scandale de la tragédie grecque : C'est la vie ! Cela, c'est le scandale si l'on s'en remet à Sophocle. Pourquoi on est né ? Le fait même d'être né est la première énigme. 

Un spectateur :
Ce qui m'a frappé dans vos spectacles que j'ai vus à Avignon, c'est l'esthétisme extraordinaire avec lequel vous racontez les choses les plus horribles. Pouvez-vous nous parler de votre rapport à l'esthétisme ?

Romeo Castellucci :
La technique et les images, même dans le cas précis de ce dispositif, ce n'est pas vraiment important. Ce sont seulement des moyens d'actions. Il faut utiliser tous les moyens possibles pour exprimer ce qui est recherché de la façon la plus précise possible. L'image montrée, c'est une donnée relative je pense. La vraie image est cachée. Ce n'est pas l'image sensible. La vraie image vous appartient.

Un spectateur :
La fin de votre Sacre restera en suspens. L'on ne sait pas vraiment si le spectacle est terminé et si l'on doit quitter la salle. Est-ce une manière de court-circuiter les applaudissements ? 

Romeo Castellucci :
Non, ce n'est pas fait pour ça, mais effectivement c'est une manière de "couper" le spectacle.  Pendant la première partie on s'oublie, on est pris dans l'esthétisme. Mais le fait de couper la deuxième partie a un effet memento mori.

Le Sacre du Printemps c'est le rituel de fécondation de la terre, du sol. Les rites, les sacrifices et les rituels se sont vus changer à notre époque pour devenir un processus industriel. Mais pour moi, la demande "adressée à la terre" reste la même. On en a changé le rapport, c'est tout : Le dispositif n'est plus culturel, il est devenu industriel. Mais ça c'est le miroir de notre rapport avec la nature et le corps.

On a simplement remplacé les sacrifices humains par des sacrifices d'animaux que nous transformons en engrais. Pour moi c'était très important de décrire ce processus le plus précisément possible. C'est peut-être la chose  la plus épouvantable : il faut se souvenir que le Sacre du Printemps est une œuvre d'une violence absolue, et que cela nous parle de sacrifices humains. Il ne faut pas oublier ça.

Le vitalisme de la musique n'est qu'une façade qui cache la nature mortelle de cette danse rituelle. D'ailleurs on a oublié totalement la notion de "sacrifice à la nature". Qu'est-ce que c'est devenu aujourd'hui ? Je me suis posé cette question car il me fallait absolument garder intact l'esprit du Sacre du Printemps. Le Sacre tout entier repose sur cette demande adressée à la terre, et sur cette notion de sacrifice.

La structure est là, à travers le choix de cette matière qui est de la poussière d'os animale, et qui nous amène à envisager les rapports entre la vie et la mort, ainsi que le concept de sacrifice. C'est même une sorte de "chant de douleur de tous les animaux", c'est leur offrir une voix. Ce sacrifice est devenu un processus industriel, pourtant il reste tout de même un sacrifice épouvantable, inimaginable : ce sont des vies que l'on prend.

Et il y a cette beauté : on fait danser la poussière dans l'air. La poussière est cet élément féminin qui est présent dans le Sacre. Il y a également la présence masculine du vieillard qui oblige la femme à danser, et qui est représenté probablement par les machines dans une force musculaire et primitive.
J'ai essayé de respecter tous les rapports de la structure du Sacre du Printemps.

 



Le Sacre du Printemps
Romeo Castellucci

Présenté à la Grande halle de la Villette,
dans le cadre du Festival d'Automne,
du 9 au 14 décembre 2014

Chorégraphie pour quarante machines
Concept et mise en scène : Romeo Castellucci
Son : Scott Gibbons
Musique : Igor Stravinsky
Enregistrement : MusicAeterna sous la direction musicale de Teodor Currentzis
Collaboration artistique : Silvia Costa
Programmation ordinateur : Hubert Machnik
Assistant scénographie : Maroussia Vaes
Assistant lumière : Marco Giusti
Responsables techniques : Benjamin zur Heide, Georg Bugiel
Construction : Christian Schubert / L58
Collaboration Recherche : Istvan Zimmermann
Chef machiniste : Darko Šošić
Conduite lumière : Konrad Anger
Technicien son : Thomas Wegner
Techniciens plateau : Onno Kleist, Stefanie Sändig, Ioannes Siaminos
Régie Tournée : Monique Stolz

Production : Ruhrtriennale / Coproduction Manchester International Festival / Perm State Opera / La Villette  
Avec l'aide de : l'Institut Italien de la Culture de Cologne.

Spectacle créé le 15 août 2014 à la Ruhrtriennale/Gebläsehalle Landschaftspark Duisburg-Nord
En partenariat avec France Culture

 

Interview / / Docu-fiction / 
Posté par : Yann Karaquillo / Bastien Desvilles
21 oct. 2014

LE MONOLOGUE DE FRED FORTE.

Dans le spectacle Training, le paradoxe sportif les acteurs prennent chacun la parole pour prêter leur voix à un sportif. Le parti-pris de mise en scène est donc de transformer ces sportifs en personnages, et d’en faire des héros (ou... des anti-héros).
Radio Théâtre a demandé à un des spectateurs de Training de se prêter au jeu de l’écriture d’un monologue de théâtre, en s’appuyant sur la biographie d’un sportif.
Benjamin Reveane a pris la plume pour donner voix à Frédéric Forte, Président du Limoges CSP.

 

QUITTE OU DOUBLE

Il reste moins d'une minute.
Nous avons deux points d'avance.
Je suis face à lui : Toni Kukoc, un monstre, un tueur.
C'est peut-être la dernière fois qu'il tient un ballon dans sa main avant de rejoindre Michael Jordan et les Chicago Bulls en NBA.
Il ne faut pas qu'il prenne ce putain de shoot.
Je vais l'en empêcher.
Je sais ce qu'il va faire.
Deux dribbles vers la gauche, revenir sur la droite et shooter à trois points. Il le fait, je tends la main, je touche le ballon alors qu'il allait shooter, la balle fait un effet rétro, fuit ses mains, je fonce, je l'attrape !
Je l'ai !
Je l'ai !!!
On a gagné. C'est incroyable.
Que c'est beau putain ! Que c'est bon purée...

Je me regarde dans le miroir des vestiaires.
Savoure, beau gosse. Tu t'appelles Fred Forte, meneur du CSP Limoges, premier club français tous sports confondus à devenir champion d'Europe. Ce club est éternel, sa ferveur incomparable. Et tu fais désormais partie de sa légende mon p'tit Fred.
On y est.

Je me regarde dans le miroir de cette aire d'autoroute.
Cela fait combien de temps déjà ?
Onze ans...
Purée... ONZE ANS. Onze années.
Plus d'une décennie.

Et oui, on est en 2004, la carrière d'un joueur passe vite, très vite. Trop vite.
Je continue de me regarder dans ce miroir qui n'est pas très bien entretenu.
Mon image est salie, brouillonne.

Ou alors, peut-être est-ce simplement que je n'arrive plus à me regarder correctement.
À me regarder avec dignité, fierté, comme je savais le faire avant.
Je vais partir en vacances et en ce moment même mon club est en train de mourir.
Au sens propre du terme :

Liquidation judiciaire, personne pour reprendre le club... Dans une semaine c'est la fin. Ils en parlent dans L'Équipele Parisien, le  Monde, bref, partout. Le CSP Limoges, club phare du basket et bien plus encore va disparaître à cause d'une mauvaise gestion, d'un laxisme financier et d'une administration qui n'a pas su respecter les règles du jeu.
C'est fini.

C'est LA FIN.

Profite de tes vacances Fredo, casse-toi comme un lâche.

Je sors de ces toilettes à l'hygiène douteuse.
Je rejoins ma femme.
Mes enfants.
...
La route va être longue.
Je suis songeur, je commence à me poser des questions.
Je me dis qu'après tout je pourrais y aller...
 
Je réussis souvent ce que j'entreprends. Il suffit de regarder mon palmarès, ma famille, pour savoir que je suis doué, que j'apprends vite, très vite. J'ai encore une année à jouer, c'est vrai, mais bon, je pourrais déléguer le temps que je termine ma saison, et puis on verra après.
Le plus important reste le CSP.

Cela fait un moment que je reste silencieux dans cette voiture.
Je regarde ma femme, elle me regarde aussi.
Elle ne dit rien.
Elle a compris.
Je mets le clignotant, je prends la première sortie.
Désolé les gosses, mais papa va aller sauver le plus grand club du sport français.

Le combat est rude, long. Très long même. Les partenaires ne suivent pas tous. Certains sont réticents. D'autres n'y croient plus. C'est mal connaître le club, et les supporters surtout. Le temps passe, je suis loin de Limoges, en Italie, et je commence à ressentir des douleurs.
Est-ce que c'est lié au stress ?
Est-ce que je m'impose trop de responsabilités ?
Ce n'est pas ce que disent les résultats.

C'est une tumeur.
Putain de hasard.
Putain d'ironie.
C'est du quitte ou double.
Soit je perds tout, soit je rafle la banque.
Je n'ai plus le choix.
Je vais devoir me battre.
Si j'arrive à vaincre cette maladie, rien ne pourra m'arrêter.
Absolument rien.

.

Je retourne à Limoges, je pourrais me soigner, et soigner le club par la même occasion.
Au final, vaincre la maladie fût beaucoup plus facile et rapide que de sauver cette équipe.


Nous passons de la troisième à la seconde division.
« Easy » ma poule.

J'ai envie d'être coach.
Ah oui c'est vrai, je suis le président, donc je peux.
« Easy » ma poule.
Ou pas.
Vraiment, vraiment, vraiment pas.

C'est peut-être le premier véritable échec de ma carrière, mon bilan frise le catastrophique, le public commence à me haïr.
Vaudrait mieux que je me calme et que je me contente de la présidence. Il est bon, et surtout intelligent, de savoir déléguer. J'ai eu le défaut de penser que tout irait plus vite si ma belle gueule faisait tout d'elle-même. C'était une grossière erreur. Un péché d'orgueil.

Il aura fallu deux ans de plus, mais nous y sommes : la Pro A, enfin !
Avec comme objectif les playoffs annoncé à une ville fière du retour de son club au premier plan. Deuxième échec. Retour en Pro B. Tout le monde me déteste, très peu continuent à me soutenir.
C'est dur, c'est raide, mais il va falloir continuer à se battre.
Je décide de redonner au club les couleurs de ses débuts : Vert et blanc, à l'ancienne. Ça peut paraître anodin, mais il n'y a rien de plus important que les détails, les symboles. C'est cela qui vous permet de vous identifier, de vous rendre différents les uns des autres et cela marche aussi pour un club.

Nous remontons de suite en première division.

2012/2013 Un objectif, un seul : le maintien.
Obtenu, avec une mention "vous avez eu chaud aux fesses les coquins" mais c'était le plus important : apporter de la confiance au club, au groupe, même si il va en partie changer comme chaque été.
Les gens commencent à me lâcher la grappe, les critiques sont moins virulents, ils prennent conscience que l'on revient de loin et que d'autres clubs ont su prendre notre place en haut du tableau.
C'est ce qu'ils pensaient tout du moins.
N'est pas qui le veut le Limoges CSP.

 

2013/2014. Objectif playoffs.
Obtenu !
Avec la mention « quitte ou double ». La deuxième place est à nous, on peut voir loin.
Et nous allons voir loin, très loin.
C'est la finale. Nous avons gagné les deux premiers matchs à Strasbourg contre l'équipe locale.
Nous sommes à une victoire du titre.
Et ce match se jouera à domicile.

Comme dans un rêve.
L'attente est énorme.
C'est de la folie.
Des dizaines, puis centaines et des milliers de gens font la queue durant toute la nuit pour obtenir des places.
Merci de ne pas me mettre la pression les amis, ça fait plaisir.

 

Le match est bientôt fini.
Il reste exactement 5,2 secondes. Une éternité pour du basketball.
Je suis assis, tremblant. Nous avons un point d'avance. Plus deux lancers-francs en notre faveur.
Je me demande si mon cœur est capable de tenir encore ces quelques instants, ou si je mourrai sans connaître le résultat final. Je me demande : « comment est-il possible que dix années de travail, d'échecs, de joies, de frustrations, puissent dépendre de deux lancers-francs et de 5,2 secondes de jeu.

Le premier lancer est réussi.
Le deuxième aussi.
Le meneur de l'équipe strasbourgeoise prend le ballon, puis tente un ave maria.
C'est-à-dire un shoot désespéré.
Désespéré à juste titre.
Car nous avons gagnés.

Nous avons gagnés ce putain de match !
Nous sommes Champions de France !
Oui ! Nous ! Le Limoges CSP ! Le club censé être mort il y a de cela dix ans !
Le public est en ébullition. Il fait chaud, très chaud ! La nuit est longue, très longue. Les klaxons ne cesseront que vers les trois heures du matin. Ce jeudi soir fut très alcoolisé pour beaucoup d'entre nous.

Je rentre chez moi.

Je me regarde dans le miroir de la salle de bain.
Savoure beau gosse.
Tu t'appelles Fred Forte, président du Limoges CSP, Champion de France de Pro A pour la dixième fois.
Ce club est éternel, sa ferveur incomparable.
Et tu fais d'autant plus partie de sa légende mon p'tit Fred.

On y est.
Encore une fois.


                                                                                                                             Benjamin Reveane,
                                                                                                                                   juillet 2014


TRAINING, LE PARADOXE SPORTIF
durée : 1h30

Dernières dates : 
13 février, Théâtre Municipal de Tarascon
19 et 20 février, La Griotte, Cerizay

Mise en scène : Thomas Visonneau
Avec :
Arnaud Agnel (Éric Moussambani)
Rebecca Bonnet (Marie-Paule Miller)
Romain Brosseau (Aimé Jacquet)
Marion Lambert (Raphaël Poulain)

Univers sonore : Maxence Vandevelde
Lumière : Emilie Barrier

Administration : Sarah Camelot

Docu-fiction / / Rédaction / / Focus Limousin / 
Posté par : Benjamin Reveane
08 oct. 2014

DOCUFICTION

L’intermittence est une jeune fille envahissante.                        

Elle passe ses journées à la maison, vautrée sur le canapé, à se mêler de la moitié de nos conversations. Elle veut qu’on parle d’elle, qu’on spécule sur elle, qu’on ait du désir pour elle. Elle veut être au centre.

Depuis quelques temps, je constate qu’elle s’insinue beaucoup trop dans ma vie. Dans notre vie, rectificatif.
Parce que depuis qu’elle s’est posée là, lascive sur les coussins du canapé, tenant toujours deux chips entre ses doigts qu’elle fait craquer délicatement avec ses dents, depuis qu’elle s’est posée là, disais-je, mon regard sur elle a changé. Autant vous le dire clairement : je la regarde à présent salement de travers. Parce que depuis qu’elle s’est installée, ma vie, mon couple, c’est devenu c’est simple, c’est devenu un vrai ménage à trois.

BLABLA BLA BLA bla, elle, elle, elle et encore elle, on ne parle plus que d’elle.


Alors on sort, on va boire des verres pour balayer les idées mortes, gommer la colocataire, et rire tous les deux de ce qu’il y a voir dehors, derrière la vitre du bar.
Mais elle, elle revient cash sur le tapis. Lui m’écoute gentiment parler d’elle : de ses travers, de ses promesses menteuses, de son exigence, de ceux qu’elle rejette et qu’elle reprend plus tard contre son sein. Il m’écoute parler d’elle, avec chaleur, avec ferveur. Je cherche le réconfort.
Parfois son regard se trouble, il est absent juste un instant, et moi je ne sais pas alors si il a envie d’elle, si mes jérémiades lassantes l’éloigneront de moi, s’il la croit folle et la pense dangereuse, ou bien s’il se demande plutôt si c’est pas moi la folle.
Moi la folle, l’Obsédée, la Tarée.


Alors on sort du bar, on rentre à la maison, et on mange tous les trois avec l’intermittence qui n’a pas fait les courses et pas mis le couvert non plus. Souvent on mange de la pizza. (Parce qu’on n’a pas le cœur  ce soir de se lancer dans un gros ballet de casseroles).

Dans la chambre à côté, elle regarde la tv.
Je pense au temps d’antan où l'on me parlait d’elle. À cette époque je la désirais fort et espérais qu’elle entre dans ma vie. Avant de m'endormir, dans le plissé des draps, je délirais. Sur l’écran des paupières, je regardais glisser, phosphorescents, les chiffres des heures officielles et recomptais sans cesse pour trouver 507.
Je chuchotais tout bas pour m’endormir le beau mantra magique : sein sans sept ; seing sang ; cette sainte sans tête ; tete son sein.


C’était le bon temps alors.

Le temps où je vivais avec le RSA.
Le rsa c’est mon ex.
Je couchais avec le rsa et fantasmais sur l’intermittence.
Ouais j'crevais la dalle. Mais j’avais un rêve dans la tronche et j'vivais pas avec la trouille au bide.

Un temps de paix.

Ok.  À présent j’ai quitté RSA, et elle, elle squatte.
Je pense à mon homme, qui finira bien par se barrer pour elle.
Je lui en veux pas.
Il est permanent, dans une salle de classique et mieux vaut que vous sachiez tout de suite que dans le monde parallèle de la musique savante, ma foi c’est pas tous les jours qu’on voit passer une belle naïade comme ça. Sexy, sauvage, insaisissable.
Je sais qu’il faut qu’elle dégage, mais je veux pas qu’elle parte.
Elle dit qu’elle pliera bagage au mois de janvier.
    J'ai-envie-qu'elle-reste-avec-moi-j'la-supporte-plus-j'ai besoin-d'elle-elle-m'horripile-j'sais-pas-quoi-      faire-sans-elle.

Si j’étais assez futée pour instaurer entre nous deux ce qu'on appelle de la distance, rien à dire, elle pourrait rester.

Mais j'suis pas futée.
Avec lui, on parle d’elle environ 30 minutes sur 60.
Avec mes potes, les autres, on parle d’elle aussi tout le temps « Jusqu’à quand elle t’as dit qu’elle restait ? T’es sûre qu’elle va partir ? Elle paye pas les charges ??? ».
Obnubilée, je suis obnubilée par cette jeune fille qui laisse des miettes de chips dans les coussins du canapé.


J’avais une amie, à l’époque, elle était pareille. Elle nous rendait fous. On rampait pour elle quand elle était là, mais dès qu'elle quittait la pièce, on ne parlait plus que d’elle. Dans une très grande fièvre, qui pouvait durer des heures, on la critiquait. Elle nous obsédait, Son contact changeait notre rapport aux mots, à la pensée, on était hantée par elle.


Il y a des gens qui déclenchent ça chez les autres, c’est curieux mais c’est comme ça : ils prennent toute la place. J’ai eu un vieux prof de théâtre qui déclenchait ça aussi. On avait même fini par édicter des règles : ne pas parler de lui plus d’une demi-heure par soirée. Parce qu’on sentait bien au fond que ça n’était pas sain.
Il y a des gens qui changent le langage. Des gens qui dégagent un truc qui fait que toute la parole, toute les pensées, gravitent et graviteront toujours autour de leur orbite.

Ils prennent toute la place dans ton cerveau et rendent infécond ton potentiel à pensées.
Tu ne développes plus les idées neuves : Tu focalises, tu focalises, tu focalises.
On appelle ça des mangeurs de mots. 
Des broyeurs d’esprits quoi, de sales bulldozers de la parole.
On appelle ça des mangeurs de mots. 

L’intermittence en est une.
Avec elle, on étouffe.

 

                                                                                                                                            

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Docu-fiction / / Rédaction / 
Posté par : Une intermittente du spectacle vivant
03 oct. 2014

DOCUFICTION

Au sujet du Dialogue avec le public à l'Ecole d'art,
rassemblant, spectateurs, non-spectateurs
et l'équipe du spectacle Shéda de Dieudonné Niangouna,
joué à la carrière de Boulbon.

   Alexia a vingt ans. Elle est jeune et belle.

   Particulièrement fluette, la peau pâle et les yeux bleus un peu trop gros. Une silhouette parfaite pour le plateau : juste assez menue pour ne pas être tout à fait à l'échelle d'un décor et provoquer un décalage visuel immédiat, les yeux suffisamment globuleux et expressifs pour tenir en haleine le type assis au bout du dernier rang durant tout Carmina Burana.

   Elle raconte les histoires avec intelligence et agrémente ses propos d'une gestuelle souple et vive.

  La chaleur du mois d'août s'est calmée quand le jour est tombé, la piscine glougloute, Alexia tourne le dos à l'éclairage électrique du perron. Elle joue avec les ombres des arbres, et c'est à cela que l'on peut reconnaître une bonne comédienne : l'utilisation maitrisée d'un contre-jour naturel afin de renforcer la puissance dramatique de la plus badine des conversations et susciter ainsi l'écoute de l'auditoire.

 

LA PRÉSENCE

   « J'avais pas vu Shéda encore ! Les gens parlaient beaucoup du spectacle. Ils disaient que c'était imparfait et trop long, mais que l'atmosphère était envoûtante, le texte chaud, brutal et que, réunis à la nuit dans cette carrière de pierre, on avait l'impression d'assister à une véritable épopée. Je me demandais si c'était une erreur d'assister au dialogue avec le public avant d'avoir vu le spectacle.

   Je me demandais si ça risquait d'arrêter mon imaginaire, de figer les choses. En fait, ça m'a énormément aidée à m'approprier le spectacle, parce que l'ambiance de la rencontre était très chargée et que j'ai pu commencer à rêver le spectacle avant même de l'avoir vu.

   Il a plu. La foule avait chaud mais l'air était moite, presque tropical. C'est quelque chose de voir le public tenir bon sous la pluie. Quand il pleut pour un spectacle, les rangs se vident, mais là, on était tous un peu subjugués par la présence de Dieudonné Niangouna, par la façon dont il parlait de son texte et par l'épaisseur de sa voix. Il a fini avec nous, à l'abri dans l'espace molletonné du foyer. On n'avait pas l'impression d'avoir les artistes d'un côté et le public de l'autre, on pouvait participer, parler directement avec les comédiens. On avait donc le sentiment de faire partie d'une aventure particulière, d'être unis et privilégiés sous cette pluie électrique, alors on a tenu bon en se serrant les coudes.

   Quand Dieudonné Niangouna s'exprimait, c'était comme s'il nous connaissait depuis longtemps. Il a installé tout de suite une proximité avec nous, et on a vu qu'il avait su créer une communion aussi au sein de son équipe, ça sautait aux yeux le plaisir qu'ils avaient d'être ensemble, parce qu'ils l'aimaient ou bien qu'ils avaient peur de lui. On voyait bien qu'il se jouait entre eux un rapport « hors cadre professionnel », un rapport ...

   - Fraternel ?

   - Ouais, fraternel, c'était beau.

   Comme ceux qui l'avaient déjà vu étaient invités à partager leur expérience du spectacle, une dame un peu âgée et toute menue s'est levée. Elle a parlé d'un comédien en particulier, qui faisait « de drôles de gestes avec ses mains », elle souhaitait lui rendre hommage. En parlant elle a imité un peu ses gestes. Elle a évoqué son monologue, que j'ai vu par la suite et qui était effectivement lumineux. Elle a dit la beauté de cet homme élancé, qui offrait les mots comme s'il avait la langue en feu. Elle a parlé du suspens de l'assemblée pendant son monologue, du désir que tous avaient de boire et boire encore ses paroles.

   Derrière elle, arrivé en retard, le comédien en question est entré. La foule a retenu son souffle. Il a marché vers elle, s'est approché si près qu'il se tenait dans son dos. Il a écouté la femme qui parlait de lui devant lui. C'était fou. On voyait tous l'homme, on savait tous qu'elle parlait de lui. Tous la voyaient ne pas voir. Suspens. La femme continue à raconter des choses sur cet homme, des choses si belles justement parce que cet homme n'est pas là et qu'elle peut dévoiler, comprendre devant nous comment il a pu toucher de si près son intériorité à elle. Dans son dos l'homme se tend_suspens_ on dirait qu'il va l'enlacer, d'un geste vif et sauvage, saisir sa taille d'un coup de patte.

   Soudain la femme se tait. Elle comprend qu'on ne l'écoute plus. Elle pense alors, parce que tous les regards sont tournés dans sa direction, qu'on a oublié de l'écouter précisément parce qu'on est occupés à la regarder. La femme se regarde, elle baisse les yeux vers sa poitrine. Elle vérifie qu'il n'y a pas quelque chose chez elle qui soit de travers, et qui ait pu détourner de sa parole l'attention de cent cinquante personnes. Soudain, (et c'est venu de rien, du Néant ou du ciel, d'où cette pensée lui vint-elle ? et elle a même le temps de penser qu'elle a le temps de penser à ça,  se demander d'où lui est venu ce savoir), la femme sait. Elle se retourne. Elle voit l'homme. Ils sont face à face.

   - Ils s'enlacent ? » 

 

LE LIEU 

   Ensuite les gens parlent du lieu de la représentation, la carrière de Boulbon. Les spectateurs évoquent la carrière, et avant même de l'avoir vue, Boulbon devient un lieu magique pour moi et tous ceux qui ne connaissent pas encore. Fantasmé sous un jour différent dans chacun de nos esprits, Boulbon a un pouvoir et Boulbon fait déjà théâtre, bien avant la représentation. Il s'agit d'un endroit sauvage, ou la main de l'homme et la nature se confondent. Comme pour les pyramides, c'est juste la main de l'homme qui a créé cette œuvre, mais quand on regarde cette falaise gigantesque, on a plutôt le sentiment que la terre a tremblé, qu'une bombe a explosé, ou que c'est le courroux des dieux qui a crevé la pierre. Le public est installé là, au milieu d'un trou béant, face à un mur de roche aussi haut qu'un immeuble. Au pied de ce mur, ils ont posé des baraquements, qui peuvent te faire penser à la cabane de Robinson, à un bidonville ou à un camp de réfugiés. Et cette équipe, ce collectif d'artiste, ce groupe d'hommes et de femmes, ils dévorent tous l'espace. .

   - A la rencontre du Syndicat de Critique, un homme avec qui je discutais m'a dit : « Ils ont pris Boulbon comme ils auraient pris la Bastille. On avait vu jouer devant le décor naturel de Boulbon, eux, ils ont pris Boulbon d'assaut.

   - C'est vrai, c'est vrai ! Pendant la représentation, ils jouaient sans cesse avec les différentes hauteurs, ils escaladaient, ils sautaient. Moi, j'essayais de regarder en face de moi, comme au cinéma ou au théâtre vers la scène, mais c'était impossible. Il y en avait un qui jouait à côté de moi, un autre derrière moi. Je ne savais pas où regarder, je devais tout le temps choisir où placer ma focale. Ça joue de tous les côtés, et tu dois décider quelle action tu veux suivre. Ou alors, (Alexia rit) c'est ta place dans le gradin qui choisit pour toi. Et eux, on aurait dit qu'ils, qu'ils...

(Alexia fait de grands gestes avec sa main pour indiquer un mouvement descendant, celui de la pluie ou de la chute d'un homme.)

    - Qu'ils tombaient du ciel ?

   - Oui ! Mais en fait ils arrivaient d'en haut, de la roche. Tu sais dans cet endroit, on est soumis aux éléments, à la force de la nuit. Eux, c'était comme si ils avaient vécu là depuis toujours. On se croyait en Afrique. D'un seul coup ce lieu, ce non-lieu théâtral entre passé, futur, sud et nord, ville, forêt, entre sommeil et éveil ou entre vie et mort, ce non–lieu prenait corps dans la carrière comme si tous ces humains s'étaient retrouvés coincés là, entre le monde traditionnel et le monde moderne, et avaient fini par habiter cet endroit pendant des années, avec l'ombre de la guerre plantée là entre celle des deux mondes.

 La prochaine création de Dieudonné Niangouna Le Kung-Fu sera donnée au Festival des Francophonies en Limousin, le 26 septembre à 20h30 et le 27 septembre à 15h30 au CCM John Lennon.

Ecoutez "le vrai Dialogue avec le Public" sur le site du Festival d'Avignon.

Joué du 7 au 15 juillet 2013 à la Carrière de Boulbon,
67e édition du Festival Avignon. 
Shéda 

Auteur-Metteur en scène : Dieudonné Niangouna
Compagnie : Les bruits de la Rue
Scénographie : Patrick Janvier
Constructeurs : Ludovic Louppé, Papythio Matoudidi
Création lumière : Xavier Lazarini
Création son : Robin Dallier
Création costumes : Vélica Panduru
Préparation des combats : DeLaVallet Bidiefono
Création musicale et musiciens : Pierre Lambla, Armel Malonga
Avec : Laetitia Ajanohun, Marie-Charlotte Biais, Madalina Constantin, Pierre-Jean Etienne, Frédéric Fisbach, Wakeu Fogaing, Diariétou Keita, Abdon Fortuné Koumbha, Harvey Massamba, Mathieu Montanier, Criss Niangouna, Dieudonné Niangouna.
Régie technique générale: Nicolas Barrot
Administration, production, diffusion : Antoine Blesson, Claire Nollez, Noëlle Ntsiessie Kibounou, assistés de Léa Couqueberg et Léa Serror 

Docu-fiction / / Focus Limousin / / Focus Avignon / / Francophonies Limousin / 
Posté par : Radio Théâtre
10 août 2014

spectateurs-mystère#interview#obstinés-lambeaux-d'images
danse-émoi#cirque#théâtre#danse
jean gagnant#centres culturels municipaux#limoges 

Oui, je l'avoue, le travail d'Andrea Sitter est tellement étrange qu'après avoir vu Obstinés lambeaux d'image je me suis sentie incapable d'écrire et que j'ai demandé à d'autres de le faire pour moi. Pour cela j'ai contacté deux spectateurs, un homme et une femme qui ne s'étaient jamais vus. J'ai demandé à chacun de rédiger pour un "spectateur mystère" trois questions autour du spectacle, puis de continuer la correspondance en répondant à l'interview de l'autre. Comme je suis maligne et que j'ai bien choisi mes spectateurs mystères, j'ai très vite reçu les questions, puis les réponses de ces deux inconnus qui ont eu la gentillesse de rédiger ainsi mon article à ma place. 

 

OBSTINES 
Bonjour Monsieur, voici ma première question.

Le spectacle dégage une dérision et une jouissance très combatives, comme si Andrea Sitter n'avait plus rien à perdre ou à prouver, si ce n'est une liberté artistique à affirmer. Connaissez-vous le spectacle vivant allemand ? Pensez-vous que cette obstination à être douloureusement loufoque reflète une "germanité"?

Bonjour Madame. 
Je ne connais pas le spectacle vivant allemand. 
Je ne peux vous répondre qu'en pensant à mes amis venant de de ce pays. Et bien qu'ils vivent différemment, j'ai l'impression que les allemands de L'Est et de l'Ouest ont le même sentiment de responsabilité face aux actions de l'Allemagne pendant la guerre.
Cette période les a indubitablement marqués, et peut-être que cette « obstination à être loufoque » est un « truc à eux », pour montrer qu'ils sont passés à autre chose, et n'oublient rien mais vont de l'avant. Il est possible aussi que cette « obstination à être loufoque » dont vous parlez ne soit pas un signe de germanité, mais seulement la pirouette dont on use tous pour se tirer d'une situation qui nous met mal à l'aise.

 

LAMBEAUX
Ce spectacle ne parait pas suivre une construction linéaire. Des scènes courtes, frôlant la caricature se succèdent sans ordre apparent, comme des « lambeaux dramaturgiques ». Qu'y voyez-vous Monsieur ? Des numéros de cirque ou des séquences cinématographiques ?

Je vois ces lambeaux comme des séquences cinématographiques, Madame. Pour moi, derrière chaque séquence se cache une histoire. Cette histoire est illustrée avec des numéros de cirque mais chacune des séquences montre un « lambeau » du temps passé, d'instants vécus, ou inventés. Mis bout à bout ces lambeaux créent de la fiction.
Madame, j'espère ne pas choquer les circassiens, pourtant je n'ai pas l'impression qu'en général ils essaient de conter des histoires.
Décrire cette pièce comme une simple succession de numéros de cirques serait donc trop réducteur. Le cirque ici est un outil, c'est un moyen utilisé pour romancer les séquences. Si le cirque en est la forme, il fabrique du fond. Et, effectivement, ici cela nous renvoie davantage au Cinéma qu'au principe du numéro de cirque.

 

IMAGES
J'ai eu la sensation de voir vingt spectacles en un seul. Je me suis rendue compte que j'avais regardé le spectacle comme on regarderait le monde avec un kaléidoscope. Le réel se transforme en des centaines d'images éparses et colorées.
Monsieur, pensez-vous qu'un spectacle qui conduit à quitter l'approche cérébrale s'apparente à une œuvre plastique ?
À une invitation à la contemplation ?

Ce que vous dites est amusant, car justement je n'ai pas réussi à contempler vraiment cet enchevêtrement d'images. Chaque image me renvoyait à quelque chose de réel : un fait historique, un souvenir, ou encore l'image de ce que pourrait être notre futur. Ce spectacle a été pour moi la source d'intenses réflexions. J'essayais de le comprendre dans sa suite, puis je laissais les images susciter en moi des réflexions. Celles-ci n'avaient pas toujours de lien direct avec la scène en cours, mais elles naissaient de ce que je voyais. Même si j'étais souvent rattrapé par le réel, j'avoue que je me suis parfois laissé glisser dans une agréable contemplation.
La contemplation, c'est un point de vue très personnel, peut-être aborde-t-on ici aussi un problème sémantique : si contempler signifie « observer attentivement », alors oui, je suis resté concentré tout le spectacle. Mais, si je traduis contempler  par « être dans un état de méditation approfondi », alors non ce ne fut pas le cas. Ou alors ça a été le cas, mais après le spectacle. Je n'ai donc pas l'impression que cette pièce soit propice à la contemplation, contrairement au spectacle de danse butô de Carlotta Ikeda présenté lors de Danse Emoi, qui raconte une histoire aussi et qui m'a mis dans un état de méditation approfondie.

 

Les spectateurs-mystères :
Matthieu Geradin a 30 ans et a la chance de résider à Vicq-sur-Breuilh. Actuellement, sa vie oscille entre la production de légumes et l'organisation du Sacho-Galiero. Ce festival musical a pour objectif de relier agriculture, art et musique. Demandez donc à Matthieu qui il est. Il vous répondra : "Ma passion ? L'aventure humaine !"

Anaïs Longiéras est chargée d'action culturelle et d'éducation artistique au Pôle National des Arts du Cirque de Nexon en Limousin (le Sirque).  Comme comédienne, elle travaille pour la compagnie des Vilains Poux. 

Suivez Andréa Sitter sur le net
Lisez l'interview de la spectatrice mystère par le spectateur.

Obstinés lambeaux d'images
joué le 31 janvier et 1er février 2014
au Centre Culturel Jean Gagnant à Limoges
dans le cadre de Danse Emoi

Conception, mise en scène, chorégraphie, textes et jeu :
Andrea Sitter
Dressage, funambulisme et interprétation :
Sarah Schwarz
Accompagnement artistique, textes, voix : Pascal Quignard
Cochon : Max
Lumières : Laurent Patissier
Création et enregistrement sonores : Alain Mahé
Costumes : Andrea Sitter, Anne-Lucie Morelet
Régie générale et acrobate : Sergio Nguyen
Vidéo : Laurent Jarrige

Coproduction : Cie Die Donau, Pôle Sud-scène conventionnée pour la danse et la musique-Strasbourg, Théâtre-scène conventionnée-Thouars, Théâtre-Cinéma Paul Eluard-Choisy-le-Roi. Avec le concours du Ministère de la culture et de la communication-DRAC Alsace.
Soutien : Académie Fratellini-Centre international des arts du spectacle-Saint-Denis La Plaine, Le Moulin de Pierre-Centre des Arts Equestre du Cirque-Noailles, La Briqueterie- Centre de développement chorégraphique du Val-de-Marne-Vitry-sur-Seine.
Remerciement : Jérôme Thomas

Interview / / Docu-fiction / / Focus Limousin / 
Posté par : Anaïs Longiéras
26 juil. 2014

spectatrice#mystère#interview#obstinés-lambeaux-d'images
danse-emoi#cirque#théâtre#danse
jean gagnant#centres culturels municipaux#limoges 

Oui, je l'avoue, le travail d'Andréa Sitter est tellement étrange qu'après avoir vu Obstinés lambeaux d'images je me suis sentie incapable d'écrire et que j'ai demandé à d'autres de le faire pour moi. Pour cela j'ai contacté deux spectateurs, un homme et une femme qui ne s'étaient jamais vus. J'ai demandé à chacun de rédiger pour un "spectateur mystère" trois questions autour du spectacle, puis de continuer la correspondance en répondant à l'interview de l'autre. Comme je suis maligne et que j'ai bien choisi mes spectateurs mystères, j'ai très vite reçu les questions, puis les réponses de ces deux inconnus qui ont eu la gentillesse de rédiger ainsi mon article à ma place. 

 

Madame.
Pendant la représentation je n'ai pas compris grand-chose mais j'ai pourtant apprécié chaque instant, joyeux, sérieux, triste, sensuel, meurtrier, violent ou encore émouvant. Rare furent les moments ennuyeux, et il en va de même pour les souvenirs qui nous restent.
Pensez-vous que la multitude d'images proposée est destinée à nous projeter dans nos mémoires? 
Si oui, avez-vous voyagé dans votre propre mémoire ? Et pourquoi ce retour sur soi ? Vous parait-il nécessaire ?

Je n'ai pas imaginé que l'on me guidait dans un voyage introspectif vers mes souvenirs personnels Monsieur. Au contraire, j'ai eu la sensation de recevoir des éclats d'immédiateté, des photos d'identité composant l'artiste telle qu'elle est aujourd'hui. Artiste mâture, iconoclaste, allemande, n'ayant plus rien à prouver et donc emplie d'une liberté de proposition. J'ai vu un « témoignage de présence » dans ce spectacle, un état des lieux hic et nunc carnavalesque de la situation d'une femme, d'une artiste.

 

Max-le-sanglier m'a beaucoup intrigué. Je me suis demandé ce que pouvait apporter un sanglier sur une scène. Au fur et à mesure qu'avançait le spectacle, Max me mettait de plus en plus mal à l'aise. Que se passait-il pour vous Madame ? Et si, comme à moi, Max vous a rappelé quelques travers humains, quels étaient ils ?

Max est un cochon vietnamien absolument "inoccultable" car assez laid selon moi et surtout terriblement spectaculaire : il fait spectacle. Cependant Max ne m'a pas mise mal à l'aise. Je suis pourtant souvent dérangée par l'anthropomorphisme et la place anormalement humaine que certains donnent à leurs animaux. Dans cette pièce, cela ne m'a pas dérangée car c'est un jeu. On "joue" à donner à ce cochon une place qui ne devrait pas lui revenir. Ce jeu m'a amusée car la mise en scène de Max est plus proche du burlesque, du soap-opera que du cirque où la supériorité de l'homme sur l'animal est manifeste. Ici, Max est un acteur à part entière, autonome, à qui l'on attribue beaucoup d'humanité et de responsabilités.  À croire qu'on n'avait pas trouvé d'autre comédien, personne de compétent, et qu'un cochon a fait l'affaire pour le rôle...
Le cochon est un animal très proche de l'homme paraît-il, et j'en ai eu le sentiment durant le spectacle. Je n'irai pas jusqu'à tracer un parallèle avec les travers des humains, mais j'ai vu un parallélisme. La scène dans laquelle Sarah Schwarz danse pour le sanglier m'a particulièrement marquée : Max a un harnais à paillettes (cliché du cirque), Sarah Schwarz danse pour lui, elle le lui dit et elle le suit d'un regard amoureux ou fraternel. Ce pauvre Max suit comme il peut en s'emmêlant les pattes. Dur d'être un homme... et a quoi bon finalement pour des choses aussi vaines? Max me fait surtout mesurer l'importance des actes et des gestes. Max me fait du bien dans son rapport non réfléchi à ce qui se passe. Lorsque ce n'est pas un humain qui exécute ces gestes, on se rend compte qu'ils sont ineptes.

 

S'il est difficile d'occulter Max, il en est de même pour le fil qui traverse le fond de la scène. Je ne suis franchement pas un grand fan de cirque et , comme pour la présence de Max, je me demande quel est l'intérêt de ce fil.
Au fur et à mesure qu'avance le spectacle les déplacement des acteurs se précisent, s’accélèrent et sont plus volontaires.
N'est-ce pas ainsi qu'évoluent nos sentiments dans la vie ? Est-ce que le fil est une analogie de l'apprentissage de la vie ? Que pensez-vous Madame de la rectitude de ce fil de vie ?

Je travaille dans le cirque et je suis passionnée par le fil et les fil-de-féristes. J'ai donc été attentive au travail mené. Sarah Schwarz, est une fil-de-fériste surprenante, peu tendre, athlétique, elle-même tendue et parfois provocante.
Dans ce spectacle, comme vous l'avez souligné, la pratique du fil est de plus en plus performative et suit la dramaturgie d'un numéro de cirque. J'ai imaginé qu'Andrea Sitter avait justement voulu une dramaturgie dans laquelle l'imagerie collective du cirque viendrait trouver sa place au coeur du "kaléidoscope scénique fantasque" qui lui est personnel.
Sur une scène de théâtre, un fil est souvent difficile à installer et constitue une vraie contrainte scénographique. J'ai considéré celui-ci comme le fil que suit notre vie : raide, dangereux, ami si l'on arrive à se le faire ami et faussement rectiligne. Fil auquel on se pend, avec qui on se démantèle, sur lequel on court (vers quoi ?), d'avant en arrière... Une exigence vaine et un danger gratuit.
Max et Le Fil sont finalement les deux seuls personnages sérieux, délivreurs de discours. Les trois autres servent seulement leur propos.

 

Les spectateurs-mystères :
Matthieu Geradin a 30 ans et a la chance de résider à Vicq-sur-Breuilh. Actuellement, sa vie oscille entre la production de légumes et l'organisation du Sacho-Galiero. Ce festival musical a pour objectif de relier agriculture, art et musique. Demandez donc à Matthieu qui il est. Il vous répondra : "Ma passion ? L'aventure humaine !"

Anaïs Longiéras est chargée d'action culturelle et d'éducation artistique au Pôle National des Arts du Cirque de Nexon en Limousin (le Sirque).  Comme comédienne, elle travaille pour la compagnie des Vilains Poux. Anaïs Longieras est également vice-trésorière de la compagnie Radio Théâtre.

Suivez Andréa Sitter sur le net.
Lisez l'interview du spectateur mystère par la spectatrice.

Obstinés lambeaux d'images
joué le 31 janvier et 1er février 2014
au Centre Culturel Jean Gagnant à Limoges
dans le cadre de Danse Emoi

Conception, mise en scène, chorégraphie, textes et jeu :
 Andrea Sitter
Dressage, funambulisme et interprétation :
 Sarah Schwarz 
Accompagnement artistique, textes, voix : Pascal Quignard 
Cochon : Max
Lumières : Laurent Patissier 
Création et enregistrement sonores : Alain Mahé 
Costumes : Andrea Sitter, Anne-Lucie Morelet 
Régie générale et acrobate : Sergio Nguyen 
Vidéo : Laurent Jarrige.

Coproduction : Cie Die Donau, Pôle Sud-scène conventionnée pour la danse et la musique-Strasbourg, Théâtre-scène conventionnée-Thouars, Théâtre-Cinéma Paul Eluard-Choisy-le-Roi. Avec le concours du Ministère de la culture et de la communication-DRAC Alsace.
Soutien : Académie Fratellini-Centre international des arts du spectacle-Saint-Denis La Plaine, Le Moulin de Pierre-Centre des Arts Equestre du Cirque-Noailles, La Briqueterie- Centre de développement chorégraphique du Val-de-Marne-Vitry-sur-Seine.
Remerciement : Jérôme Thomas

Interview / / Docu-fiction / / Focus Limousin / 
Posté par : Matthieu Geradin
22 juin 2014

Carte Blanche.                                                        
Valérie Moreau est une artiste protéiforme.
Danseuse, metteur en scène et auteur, Valérie sait tout faire. A la demande de Radio Théâtre, Valérie a rédigé deux courts textes sur le spectacle de cirque "Matamore" de la compagnie Trottola et du Petit Théâtre Baraque.
Résidence de création et création nationale à Nexon, Le Sirque (décembre 2012).

 

                                 

                        Petit drame bourgeois

 

      

 

       ELLE, la cinquantaine, rousse, des bijoux lourds et colorés.
       Regard vif et sourire gentil mais rester vigilant.

       LUI, la cinquantaine et six de plus, gris cheveux.
       Favoris en friche, une bague épaisse et noire, sourire testostéroné efficace.

       LE POMPIER, dénommé Stéphane, la quarantaine.
 

       Ils arrivent chez eux, se servent un verre.
       C’est ça, comme dans les films où ça discute sec.
       Ils ont vu le spectacle "Matamore" sous un chapiteau.

 

 

                               PREMIER ACTE

 

ELLE : Je suis désolée le cirque trimballe une ribambelle de clichés qu’il va falloir abandonner parce que sinon plus personne ne voudra…

 

LUI : Mais pas du tout enfin ! C’est ce qu’ils font en permanence, se moquer des traditions du Cirque, des codes, ils les détournent…c’est bourré d’humour, c’est magnifique !

 

ELLE : Tu ne vas pas me dire qu’à la fin ! Non pas toi ! C’est gros comme une maison ! Et le petit chien, c’est pas fini la gloire du dressage ?

 

LUI :  Tu plaisantes ! Ce chien n’est pas malheureux, c’est beau cette complicité, il n’est pas malheureux, pas du tout ! La bonne conscience ça suffit…le numéro est traité avec beaucoup de dérision !

 

ELLE :  Et la fin, mon Dieu ! Le macho en pleine érection !

 

LUI : Quoi ?

 

ELLE : Oui, oui, le taureau au milieu de l’arène ! Au secours !

 

LUI :  Évidemment c’est le sujet du spectacle, c’est sur le fil du rasoir et ça tient, ça fonctionne parce que tout est cohérent, c’est la mise à mort et ils vont jusqu’au bout du propos !

 

ELLE : Mr a du vocabulaire, quand je parle comme ça moi, ça t’agaces en général !

 

LUI :  C’est puissant, c’est le dépassement du cliché mais toi tu n’as vu que le symbole masculin et donc symbole de la toute-puissance mais négative, la domination de l’homme…

 

ELLE : Passe-moi une clope !

 

LUI : Ha non pas dans la maison!

       (Un silence, elle tourne la tête à droite.
       Elle regarde la baie vitrée : un rectangle noir et lisse)
Alors tu n’y as vu que les clichés toi sur cette fin ? L’homme en sueur arrache sa chemise qui lui colle à la peau, c’est d’une beauté, moi si j’étais une nana ça m’aurait plu !

 

ELLE : Évidemment, nous n’en doutons pas une seconde, la volupté, la sensualité…de la force musculaire.

 

LUI :  Et le duo de clowns c’est grandiose, plein de candeur et de cruauté, c’est plein d’humanité !

 

ELLE : J’ai un problème avec les clowns tu le sais bien…dès qu’ils se pointent je n’ai qu’une chose en tête : ils cherchent à me faire rire et là…c’est fichu !

 

LUI :  Pourquoi c’est fichu ? Faut se laisser faire aussi. On est au cirque, pas au Théâtre de La Colline ! Merde  alors ! Le cirque c’est pour tout le monde, en plus on est en cercle on se voit tous, oui il y a une arène une mise à mort…une ambiance particulière, une tension. Le clown dérange un peu, il est primaire c’est ça ? L’humour ça ne s’analyse pas, tu prends ou tu ne prends pas !

 

ELLE : Ne t’énerve pas mon chéri ! Ha, tiens…Tu t’es acheté des chaussons ?

 

LUI :  Oui, et j’ai surtout compris que je déteste les chaussons ! Cesse de m’appeler chéri : c’est primaire, réducteur, collant, poisseux, affectueux si tu veux, comme une excuse à tout, et puis je rajoute si tu le permets : c’est possessif ! Tu m’emmerdes avec ton obsession culturelle et tes références « Le masque et l’enclume » ou « Le basque et la brune » !  L’angoisse et la dune ! L’époisse et…

 

ELLE : Calme toi, on peut discuter je n’ai pratiquement rien dit !

 

LUI :  Tu aimes les artistes mais pas les clowns c’est sale, c’est populaire ! Le mot est lâché tiens ! Artiste ! Il est là le pauvre petit mot qui donne et qui a des courbatures, il court dans l’arène et on lui jette des fleurs quand on est ému, mais clown ! Bah ! C'est sale !

 

ELLE : Arrête enfin !  Si c’est ça on choisira nos spectacles séparément c’est tout ! C’est peut-être la solution !

 

LUI : Oui c’est beau ça aussi, chacun ses spectacles… c’est difficile de partager…

 

       Il est pris d’une profonde tristesse ou nostalgie, ça lui sert le cœur ?
       En tout cas ça sert sous les côtes là, à gauche.
       Il passe sa main à cet endroit et ça pince de plus en plus fort…
       Il tombe mollement sur le tapis.
       Le tapis blanc tout neuf et tout moelleux sous le pied…
       C’est ce qu’elle se disait quand il est tombé.
       Elle est pieds nus et sent le tapis moelleux.
       Elle n’a pas eu le temps de lui dire que c’était un bon choix ce tapis.
 

 

 

                           DERNIER ACTE

 

LE POMPIER : Vous faisiez quoi quand c'est arrivé ? Vous discutiez d’un spectacle de cirque ?

 

ELLE, souriant : Oui ! Il me parlait d’un mot, un mot qui tourne dans la fosse et qui ne trouve pas la sortie, quelle belle idée : un mot qui se débat, le néant, l’absurde. Le mot artiste qui serait plus noble que clown, ce serait l’idée !

 

 ELLE, enlaçant le pompier et sanglotant :  Vous avez une carrure de taureau ! Je suis confuse… 

 

LE POMPIER : Ok, vous venez avec nous Madame ? On va faire le nécessaire, vous avez un sac peut-être, un manteau ?

       Il lui tient le bras pour la calmer, ils sortent.
       Derrière le camion on entend deux jeunes pompiers se marrer.
       Ils rient : « J’te jure un mot dans la fosse un truc du genre ! M D R ! »

 

 

                            FIN

 

 

 

 

 

*L’époisse est un fromage crémeux, au lait de vache, fabriqué en Bourgogne

 

Rencontrez Herpestine, le clown de Valérie Moreau.
Découvrez "Rue de l'épingle", par Valérie Moreau et Aurélie Gatet.
Souvenez-vous d'Art Ménager.

Et... Lisez l'autre fiction de Valérie Moreau sur le site de Radio Théâtre.


Cie Trottola & Petit Théâtre Baraque

Création nationale à Nexon, Le Sirque

Mardi 18 - Mercredi 19 et vendredi 21 décembre / 20 h3O

De et avec : Nigloo, Titoune, Bonaventure, Branlotin et Mads
Musique et son : Thomas Barrière, Alain Mahé et Bastien Pelenc
Costume : Anne Jonthan Technique Nicotin
Construction : atelier CENICA
Diffusion : Véronique Moigne.
Production : Cirque Trottola, Petit Théâtre Baraque
Coproduction : Scène Nationale d'Albi, Scène Nationale de Besançon, le Sirque - Pôle National des Arts du Cirque de Nexon en Limousin, Carré Magique Lannion Trégor - Pôle National des Arts du Cirque Haute-Normandie, Les Treize Arches - Brive.
Soutien : La Cascade - Pôle national des Arts du Clown et du Cirque Bourg Saint Andéol - festival d'Alba la Romaine, Le Prato - Pôle national des arts du cirque - Lille.
Partenaires publics : Ministère de la Culture - aide à la création DGCA, Drac Rhône Alpes - aide au projet, Région Rhône Alpes et Département de la Drôme.

Docu-fiction / / Focus Limousin / 
Posté par : Valérie Moreau
21 mai 2014

Carte Blanche.                                                        
Valérie Moreau est une artiste protéiforme.
Danseuse, metteur en scène et auteur, Valérie sait tout faire. A la demande de  Radio Théâtre, Valérie a rédigé deux courts textes sur le spectacle de cirque "Matamore" de la compagnie Trottola et du Petit Théâtre Baraque.
Résidence de création et création nationale à Nexon, Le Sirque (décembre 2012).

MOI QUAND JE SERAI GRANDE

"Moi quand je serai grande je ferai osthéo - masseuse pour l’équipe du spectacle Matamore. Il faut s’occuper d’eux pour qu’ils se cassent pas et qu’ils ne s’usent pas les ligaments et pis si ils veulent pas je partirai avec eux comme cuisinière en caravane ou à côté du chapiteau, dame pipi et billetterie avec un super costume années 50 genre tailleur pantalon veste mais pour femme. Démaquilleuse aussi parce que ces artistes là ils se maquillent tout seul comme tout clown qui se respecte donc moi j’interviens pour le nettoyage de leurs visages et ça leur fera beaucoup de bien avant de partir discuter avec le public en tenant un verre ou un fruit ou un yaourt à la main. Une cigarette vous dites ? C’est possible ça…on s’imagine des trucs mais ce sont des gens comme les autres avec une petite clope le soir ou un Mac do sur la route, je sais pas si ils sont bio et tout, je m’en fiche en fait. Ils sont poètes et ça c’est trop beau pour passer à côté et rester au bord de la ville en les regardant partir, le gros sanglot et la tristesse de rester là collée au sol alors que eux ils repartent et vont glisser vers une autre ville…je regarderai leurs échauffements et les répétitions, les séquences qu’ils veulent améliorer même si tout est parfait comme ça on croirait mais ils savent eux que si ça grince ou si ça se ramollit un peu c’est qu’il faut travailler, chercher encore pour atteindre le ciel. Ce qu’ils font pour créer des trucs aussi beaux, non c’est pas beau c’est étrange et ça fait planer tout le monde là autour de moi autour de la fosse. Ils sont doux et cruels et drôles mais pas drôles comme d’habitude je veux dire drôles avec un peu de tristesse ou une douceur qui rend moelleux à l’intérieur. Ils nous donnent quelque chose qui fait grandir, ils bossent comme des fous et quand les gens arrivent et attendent le noir, celui qui dit que ça va commencer, on se dit qu’ils sont libres dès les 5 premières secondes ils sont libres à en mourir."

Quand je serai grande...
Je serai osthéo-masseuse pour l'équipe du spectacle Matamore.
Faut s'occuper d'eux.
Je partirai avec eux. Dame pipi, billetterie, démaquilleuse.
Ils se maquillent tout seuls ? Moi, nettoyage de leur visage. Fera beaucoup de bien.
Discuter avec le public, un yaourt à la main.
Comme les autres, un Mac do sur la route.
Sont Poètes. Trop beau pour passer à côté, rester là, collée au sol... Vont glisser vers une autre ville !
Échauffements, répétitions, a-mé-lio-rer !
(ils savent, eux, que ça se ramollit un peu)
"Faut travailler, créer des trucs, ça fait planer tout le monde"
Ils sont drôles... un peu de tristesse, une douceur... Ils nous donnent quelque chose.
Des fous.
On se dit qu'ils sont libres.

Rencontrez Herpestine, le clown de Valérie Moreau.
Découvrez "Rue de l'épingle", par Valérie Moreau et Aurélie Gatet.
Souvenez-vous d'Art Ménager.

Et... Lisez l'autre fiction de Valérie Moreau en ligne sur  Radio Théâtre.

Matamore
Cie Trottola & Petit Théâtre Baraque

Création nationale à Nexon, Le Sirque
Mardi 18 - Mercredi 19 et Vendredi 21 décembre > 20H30

De et avec : Nigloo, Titoune, Bonaventure, Branlotin et Mads
Musique et son : Thomas Barrière, Alain Mahé et Bastien Pelenc
Costume : Anne Jonthan Technique Nicotin
Construction : atelier CENICA 
Diffusion :  Véronique Moigne.
Production : Cirque Trottola, Petit Théâtre Baraque
Coproduction : Scène Nationale d'Albi, Scène Nationale de Besançon, le Sirque - Pôle National des Arts du Cirque de Nexon en Limousin, Carré Magique Lannion Trégor - Pôle National des Arts du Cirque en Bretagne, Pronomade(s) en Haute Garonne - Centre National des Arts de la Rue, Agora - Pôle National des Arts du Cirque de Boulazac, Marseille-Provence 2013 - Capitale européenne de la Culture, Théâtre d'Arles - Scène Conventionnée pour les écritures d'aujourd'hui, CIRCa - Pôle National des Arts du Cirque Auch Gers Midi Pyrénées, La Verrerie d'Alès - Pôle National du Cirque Languedoc Roussillon, Cirque-Théâtre d'Elbeuf - Pôle National des Arts du Cirque Haute-Normandie, Les Treize Arches - Brive.
Soutien : La Cascade - Pôle national des Arts du Clown et du Cirque Bourg Saint Andéol - festival d'Alba la Romaine, Le Prato - Pôle national des arts du cirque - Lille.
Partenaires publics : Ministère de la Culture - aide à la création DGCA, Drac Rhône Alpes - aide au projet, Région Rhône Alpes et Département de la Drôme.

Docu-fiction / / Focus Limousin / 
Posté par : Valérie Moreau
19 févr. 2014

- Selon vous, au théâtre, comment faire pour décrire le monde ?

- Et bien, je dirais qu'il ne faut pas représenter la vie comme elle est, ni comme elle devrait être. Mais comme elle se présente à nous dans les rêves.

- Monsieur Tchekhov, merci infiniment.

- Merci à vous Nina.

 

Interview enregistrée au bar "la Mouette" près d'un lac
Par Nina Mikhaïlovna Zaretchnaïa, spécialement pour Radio Théâtre.

Docu-fiction / 
Posté par : Nina Mikhaïlovna Zaretchnaïae