Radio critique

Parcours d'une technicienne lumière
04 mars 2016

COMMENT TOMBE-T-ON DANS LE SPECTACLE VIVANT ? 
DE L'ENFANCE A LA PROFESSIONANALISATION.


Jacquemine Geffrault a trente-et-un ans.

Elle est née à Brest et a étudié à Limoges.
Aujourd'hui, elle vit à Paris dans le XXe, quartier de la Réunion.

Elle est belle, brune, grande et ténébreuse. Elle possède un physique singulier, taillé pour le cinéma. De plus, elle est loin d'avoir sa langue dans sa poche.
Jacquemine est technicienne lumière, et vous pouvez donc en déduire qu'elle est dotée d'une volonté d'acier, car l'un ne va pas sans l'autre.
Vous pouvez également en déduire que c'est une personne compétente, car l'un ne va pas sans l'autre dans ce métier, surtout quand on est une femme. 
Jacquemine est intermittente depuis 2007.

 

 "Le spectacle vivant occupe une place centrale dans ma vie sociale. Ça a d'abord été un divertissement, puis un loisir pratiqué dans le cadre associatif, le sujet de mes études et enfin mon métier. De mon enfance à aujourd'hui, plusieurs expériences de la scène ont été déterminantes dans mon parcours."

 

DECOUVERTE DU PLATEAU
Mon enfance a été rythmée par des sorties culturelles dans le cadre scolaire et familial. Aller voir un spectacle était un moment privilégié et heureux. De 7 à 14 ans j'ai participé à plusieurs ateliers théâtre suivis de représentations en public. Je me souviens plus particulièrement de la visite des coulisses du Quartz (scène nationale de Brest) lors d'une sortie scolaire : l'obscurité de la cage de scène, le vertige des cintres, le silence dans la salle vide, nos voix qui résonnent... La chorégraphie discrète des différents corps de métier m'ont subjuguée. Le frisson des premiers pas sur ce plateau m'est resté en mémoire. Ce jour-là, je me suis promis de reproduire l'expérience.

VIE ASSOCIATIVE
La vie culturelle et associative de Brest est dynamique !
Enfant, j'en ai profité.
Adolescente, j'y ai participé.
A 17 ans, avec des amis du lycée, nous créons une association qui a pour objectif d'organiser des concerts (punk, ska, rap). En parallèle, nous encadrons des stages découvertes (musique, arts plastiques, films d'animation) pour des enfants et des handicapés. Les résultats de ces stages sont ensuite présentés sous la forme de concerts, d'expositions, et de projections. Riche de cette première expérience associative, je fais de l'organisation d'événements culturels un de mes "loisirs" favoris.

L'ART AU LYCEE
Au lycée, je choisis l'option théâtre. Grâce à la comédienne Delphine Simon, je découvre Dario Fo, Rodrigo Garcia, Jean-Luc Lagarce... Le baccalauréat obtenu, je décide de poursuivre mes études à l'Université de Rennes en Licence Arts du Spectacles, option arts plastiques. Je participe à un atelier théâtre proposé par un groupe d'étudiants. Je m'inscris à un module de photographie. J'apprends à composer une image avec les directions de lumière et la perspective, tout en tenant compte de la complexité technique de l'argentique. Cette expérience me sera utile plus tard lorsqu'il faudra reproduire l'exercice sur un plateau.

PREMIER FRISSON
De cette époque, je conserve notamment un souvenir marquant : le concert des Béruriers Noirs (groupe de punk alternatif) programmé par le festival des Transmusicales. Ils n'étaient pas montés sur scène depuis treize ans. C'était en 2003, le Festival d'Avignon venait d'être annulé. La Faculté de Rennes II était bloquée. Les étudiants rejoignaient les intermittents dans la rue. Le climat politique a bien sûr joué un rôle indéniable mais quand la lumière s'est éteinte, tout a commencé. Je crois qu'il y a eu une sorte de transe collective dans la salle. L'interaction entre le public et les artistes est parfois surprenante.

LA VIE D'ETUDIANTE
Après avoir validé une première année en Licence Arts du Spectacle, je décide de poursuivre mes études à l'Université de Limoges. Je souhaite travailler rapidement. J'intègre le Deust Métiers de la Culture option administration culturelle. J'adhère à une association qui organise des concerts. Je participe à la programmation, la communication, l'accueil des artistes, la billetterie et je sers le public au bar pendant les concerts.

FORMATION PROFESSIONNELLE
Après la réussite du DEUST mais une recherche d'emploi infructueuse, je présente mon dossier au Greta de Limoges pour une formation rémunérée d'assistant technicien lumière. Dans le cadre de cette formation, je réalise deux stages : le premier au Quartz et au Vauban (salle de concert de Brest) pendant 3 semaines ; le deuxième à Audiolite (entreprise prestataire de service) pendant deux mois. Je vis mes premières expériences de la scène, cette fois-ci dans un cadre professionnel.

LES PREMIERS PAS, DOUX ET ABRUPTS
Fraîchement sortie de la faculté, je compose avec un univers jusqu'ici inconnu : viril et manuel ! J'apprends à câbler, souder, charger un camion, participer à la maintenance des projecteurs. Après un mois au dépôt d'Audiolite, je marche enfin sur scène au sein de l'équipe d'intermittents. Je touche à ma première console au Vauban pendant un concert de Nouvelle Vague sur une de mes chansons préférées : Guns of brixton, des Clash. J'adore ça. 
Ce premier mois de stage au dépôt m'a d'abord paru long, pénible et injuste. J'étais impatiente d'apprendre le métier : monter un plan de feu, régler des projecteurs, programmer une console. Finalement, je leur en suis reconnaissante. Avant d'apprendre le métier comme je le pensais, j'ai appris l'endurance, l'esprit d'équipe et les bases de l'électricité. Par la suite, j'ai toujours considéré que travailler sur un plateau était une chance.
J'obtiens mon certificat d'assistant technicien lumière en 2007 et j'emménage à Brest. Pendant mes premières années de travail, je suis embauchée comme road, électro et régisseuse lumière. A chaque poste, j'apprends beaucoup sur les métiers du spectacle. Le Quartz, le Vauban, Audiolite, la Carène (Salle de Musique Actuelle) sont mes principaux employeurs. En plus, j'anime un atelier théâtre tous les mercredis pour différents groupes de 3 à 14 ans dans un patronage laïc.

LA CREATION
Ce que je préfère dans mon métier, c'est construire les tableaux lumineux et envoyer la conduite pendant le spectacle. Je cherche donc un maximum d'opportunités pour faire de la régie lumière pour des groupes de musique ou des compagnies.
J'adhère à l'association Conne Action, qui a pour objectif de promouvoir la scène féminine (punk, électro) en organisant des concerts.
J'aime travailler à la Carène. L'équipe de techniciens lumière a une de démarche de recherche. Lors des festivals, nous n'hésitons pas à mettre la salle à nu, utiliser les projecteurs automatiques sans leurs carcasses, éclairer les chaînes des palans...
Je fabrique des gobos en plaque offset, puis en verre.
Je rencontre une sculptrice qui m'apprend la soudure à l'arc pour modifier des projecteurs...

ZENITHS ET POURSUITE
Puis en 2010, je suis embauchée comme poursuiteuse et électro pour le spectacle Mozart l'opéra Rock. Je m'installe donc à Paris. Travailler auprès de Jacques Rouveyrollis (concepteur lumière de Mozart l'opéra rock) est impressionnant et passionnant. Après deux ans de tournée, Régie Lumière (entreprise prestataire de service) devient mon employeur principal. Je travaille comme technicienne lumière pour plusieurs concerts dans les salles parisiennes (Olympia, Zénith, Bercy, Stade de France...). J'aime le travail d'équipe. Je suis fière de faire partie de cette fourmilière capable de monter une scène en trois heures et du dépassement de soi exigé par nos horaires et par le travail en hauteur. Pendant les concerts, j'observe la façon dont le pupitreur exploite le plan de feu et les réactions du public.

PROFESSIONELLE ET SPECTATRICE
En parallèle, j'ai continué à travailler pour des groupes de musique et des compagnies. Je retrouve sur ces contrats le plaisir de la création lumière, de la recherche et de l'échange avec les artistes. Sur mon temps libre, je vais au théâtre (Théâtre de la Commune, de Châtelet, de la Ville, Odéon, Festival d'Automne). Mon expérience professionnelle et associative, mon expérience de spectatrice, continuent à nourrir aujourd'hui ma façon de faire de la conception lumière.

 

 

Jacquemine Geffrault, avril 2015, Paris.

 

Posté par: Jacquemine Geffrault
Catégorie : Rédaction





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