Radio critique

Les époux / Anne-Laure Liégeois / Les dessous d'un couple de dictateurs
16 nov. 2018

CRITIQUES DE SPECTATEURS
Bernard Voisin / Tristan Gros
Le Théâtre de l'Union, CDN Limousin, propose cette année à ses spectateurs des ateliers de critique, dirigés par le critique dramatique Jean-Pierre Han.
Le premier spectacle autour duquel ces ateliers ont eu lieu, était "Les époux" de David Lescot, mis en scène par Anne-Laure Liégeois.
Aujourd'hui, Radio Théâtre vous propose de découvrir le fruit de ces ateliers, en lisant la critique de l'un des participants, Bernard Voisin.

Les dessous d'un couple de dictateurs

Ce sont deux personnes âgées assises côte à côte derrière une table d'école.
Nous sommes le 22 décembre 1989, il fait froid dehors et sans doute aussi ici, à l'intérieur.
Les deux vieux ont gardé leurs manteaux. Elena a dans les mains une enveloppe, peut être pleine de billets de banque, qu'elle manipule nerveusement ; personne n'y prête attention. Ils auront bientôt les mains liées par des cordes et mourront dans l'heure, criblés de balles par un peloton d'exécution. Cette scène est gravée dans les mémoires de ceux qui ont vécu la chute du mur de Berlin et l'écroulement des régimes socialistes. C'est une vidéo tremblante, terriblement exacte qui marque la fin du couple Ceausescu, la chute du pouvoir communiste en Roumanie et la fin du spectacle mis en scène par Anne Laure Liégeois au Théâtre de l'Union. Elle témoigne de ce moment magique pour les révolutionnaires, tragique pour les tyrans, où la mise en scène du pouvoir s'annule brusquement pour tomber dans un tout autre registre qui leur échappe.

David Lescot en connaît un rayon sur les organisations communistes : « tout ce que je sais », dit-il dans un de ses textes « je l'ai appris dans ce qui restait des colonies de vacances imaginées par les juifs du parti communiste français juste après la guerre ». Et il est vrai que ces organisations étaient porteuses d'un incroyable pouvoir d'émancipation pour des générations de jeunes gens des classes populaires. Anne Laure Liégeois, quant à elle s'intéresse à l'homme au pouvoir entre politique et libido plus ou moins satisfaisante.

Alors, le spectacle ? C'est une histoire assez cocasse, consternante quand on y pense, de deux abrutis finis, nullités absolues à l'école et qui finissent par accéder à un pouvoir absolu lui aussi. Et ça finit mal. On entre bien dans le jeu, on rit ou sourit souvent.

Mais le plus intéressant dans ce spectacle est la confrontation entre un théâtre, celui qui s'affirme, qui ne se cache pas, qui ne peut pas exister sans notre coopération (celui que nous offre l'équipe de création du spectacle) et le théâtre du pouvoir. Difficile de discerner la part de l'auteur, de la metteure en scène et des acteurs dans cette affaire : l'œuvre est homogène.

Des vidéos sont projetées sur les murs blancs d'une pièce sans porte mais munie d'une ouverture qui sert à la fois de vide ordures et de monte charges. Ces vidéos apportent pour certaines d'entre elles le réel d'un documentaire (discours, images d'actualités) et pour d'autres une dimension de mystère (on pense aux chiens qui apparaissent à des moments clés où le couple bascule dans la folie du pouvoir).

Sur scène, une actrice et un acteur (Agnès Pontier et Olivier Dutilloy), déguisés au départ en costumes traditionnels roumains vont nous raconter l'histoire du couple, les incarner parfois, prononcer des discours qui ont été réellement prononcés. Qu'en ressort-il ? Que Nicolae  Ceausescu et son épouse avaient une volonté égale à celle d'un artiste. Que Nicolae était un acteur capable de travailler avec acharnement pour surmonter son bégaiement sous la direction de sa femme, Elena, metteure en scène. Qu'ils sont devenus fous de mise en scène et de scénographie en grandeur réelle : on le voit dans les grandes célébrations socialistes et à travers les réaménagements de Bucarest.

Face à ce théâtre du pouvoir, un autre, tout simple, mais nécessaire, visible, démontable, fait pour éveiller. Celui qui en 30 secondes nous fait voir, par exemple, après une longue période de chastes fréquentations, la concrétisation de la relation de Nicolae et Elena Ceausescu, leur mariage et la naissance de leur progéniture. Condensé de pur théâtre à confronter à l'histoire et à notre actualité.


Bernard Voisin

 

Le festin : un homme, une femme, le pouvoir

Anne-Laure Liégeois, son nom je le connais. Je l'ai connue en tant que directrice du Centre Dramatique National d’Auvergne, à Montluçon. Elle avait appelé ce théâtre Le Festin, tout comme sa compagnie. Le Festin, nom fort intéressant et peu anodin...

Je me rappelle de sa mise en scène de La duchesse de Malfi, qui racontait le règne de cette femme, entre passion, amour et chaos. Mais je me rappelle surtout de son adaptation de Macbeth, de William Shakespeare, vue au Théâtre de l'Union il y a deux ans. 

Des époux Ceausescu, je ne connaissais que le nom, certaines images, et surtout l'idée qu'ils ont laissée derrière eux : celle de la dictature. J'ai donc découvert l'histoire, les trépas, les tourments de ce couple par le biais de ce spectacle. Cette pièce aurait donc pu être très historique, comme une visite guidée dans un musée poussiéreux et ennuyant, mais David Lescot et Anne-Laure Liégeois ont réussi ici à concevoir une œuvre artistique passionnante.

La scénographie, conçue par Liégeois elle-même, sert le spectacle. J'ai rarement vu une aussi bonne utilisation de la vidéo au théâtre. Trop souvent au théâtre, la vidéo est redondante, répète le propos, est superficielle ou irréfléchie. Ici, elle soutient le discours, apporte à la dimension formelle et intentionnelle une vrai puissance. Entre autres, la séquence vidéo dans laquelle il nous est donné à voir des chiens qui se battent est une allégorie très forte. 

La mise en scène qu’Anne-Laure Liégeois avait proposée de Macbeth était beaucoup plus sombre et désespéré que celle des Époux. Il y avait beaucoup d'acteurs sur le plateau, et au niveau de l'esthétique elle était proche du cinéma et de la peinture. Ici, nous sommes plongés dans une esthétique très différente, dans laquelle Liégeois mélange les genres avec aisance, et ce faisant pousse à son paroxysme la solitude d'un couple face à son peuple. On retrouve pourtant la même intention que dans Macbeth : celle de s’introduire dans l’esprit du couple despotique. La scénographie est construite comme si le spectateur était à l'intérieur du cerveau du couple, sur la surface duquel seraient projetés des images de fantasmes et de cauchemars. La dimension probablement la plus intéressante de ce spectacle est celle de l’intérêt qu’Anne-Laure Liégeois porte aux mécanismes du pouvoir et à la place du couple au sein du politique.

Ce n'est pas un hasard si les femmes tiennent une place centrale dans les œuvres d’Anne-Laure Liégeois. En tant que metteuse en scène, en tant qu’auteure qu’on pourrait qualifier de féministe, elle met un point d’honneur à interroger la place de la femme dans la société à travers le spectacle vivant. Ici, Madame Ceausescu est comme Lady Macbeth : c'est elle, dans l'ombre, qui dirige le monde. Liégeois a d’ailleurs écrit au sujet de ce personnage : « Pour tromper son ennui de femme parquée dans la sphère domestique, elle le conduit par la main, comme la mère conduit l'enfant. » C'est ici le même raisonnement qui est mis en œuvre pour traiter le personnage de Madame Ceausescu. 

Quant à l’image du « festin », elle aussi est récurrente dans le travail d’Anne-Laure Liégeois. C’est celle du couple à table qui se régale en mangeant, en parlant, en débattant et en préparant le prochain complot. On la retrouve dans Macbeth, mais aussi dans Les époux, sous la forme du festin des deux chiens enragés.

Tristan Gros

Le Théâtre de l'Union, Centre Dramatique National du Limousin, propose cette année une curieuse expérience à ses spectateurs : endosser le costume du critique !
Trois ateliers de critique seront donc dirigés par Jean-Pierre Han au Théâtre de l'Union cette saison.
Ils auront pour but une réflexion collective autour des œuvres vues et le passage à l'acte... d'écrire.
C'est la dimension du plaisir d'écrire et d'être spectateur qui sera mise en avant lors de ces ateliers.
Aucun niveau spécifique n'est requis, les ateliers sont ouverts à tous.
Critique dramatique, Jean-Pierre Han mène de nombreux ateliers de critique en France et est, entre autres, directeur de la revue frictions.
Radio Théâtre est partenaire de cette action et publiera au fur et à mesure des critiques de spectateurs rédigées lors de ces ateliers.

Pour en savoir plus, vous pouvez écouter notre entretien avec Jean-Pierre Han.

Trois rendez-vous sont proposés cette saison, autour des spectacles Les épouxRichard III - Loyauté me lie - et Neva
Il faut de préférence que les personnes souhaitant participer à l’atelier d’écriture critique assistent aux représentations suivantes :
 
Les époux 
de David Lescot. 
Mise en scène Anna-Laure Liégeois, le festin.
- du 14 au 16 octobre 2015 -
Représentation atelier le vendredi 16 octobre.
L’atelier critique a eu lieu le vendredi 16/10/15 à 18h30 et le samedi 17/10/15 de 10h à 12h et de 14h à 16h.
 
Richard III - Loyauté me lie - 
Une adaptation du Richard III de William Shakespeare. 
Un spectacle de  Jean Lambert-wild, Elodie Bordas, Lorenzo Malaguerra, Gérald Garutti, Jean-Luc Therminarias et Stéphane Blanquet.
- du 19 au 29 janvier 2016 -
Représentation atelier le vendredi 22 janvier.
L’atelier critique aura lieu le vendredi 22/01/16 à 18h30 et le samedi 23/01/16 de 10h à 12h et de 14h à 16h.
 
Neva 
de Guillermo Calderón.
Mise en scène Paul Golub.
- du 1er au 4 mars 2016 -
Représentation atelier le vendredi 4 mars.
L’atelier critique aura lieu le vendredi 04/03/16 à 18h30 et le samedi 05/03/16 de 10h à 12h et de 14h à 16h.

Tarif : 15€ par atelier d'écriture / forfait de 40€ pour les 3 ateliers + places pour les spectacles 
Attention, nombre de places limité à 15 personnes par atelier. 
 
Pour plus d'infos, n'hésitez pas à contacter le 05 55 79 15 78 ou par mail à public@theatre-union.fr

Les époux

Texte : David Lescot
Mise en scène et scénographie : Anne-Laure Liégeois
Assistée de : Audrey Tarpinian
Avec : Olivier Dutilloy, Agnès Pontier
Lumières : Dominique Borrini
Réalisation sonore : François Leymarie
Réalisation vidéo : Grégory Hiétin
Scénographie et costumes : Anne-Laure Liégeois
Régie générale : Antoine Gianforcaro
Régie son et vidéo : Guillaume Monard
Régie lumières : Patrice Lechevallier
Couture : Elisa Ingrassia

Avant-première les 25, 26 et 27 novembre 2014 au Volcan - Scène Nationale du Havre
Création les 6 et 7 mai 2015 au Cratère - Scène Nationale d'Alès
Co-production : le Festin - compagnie Anne-Laure Liégeois, Le Volcan - Scène Nationale du Havre


Prochaines dates


le 26 nov. 2015 - Les époux
La Merise - Trappes

Le 15 déc. 2015 et 16 déc. 2015 - Les époux
Espace des Arts -Chalon/Saône - Scène Nationale

Du 07 janv. 2016 au 09 janv. 2016 - Les époux
NEST Théâtre - CDN de Thionvile

Du 19 janv. 2016 au 22 janv. 2016 - Les époux
TDB - Théâtre Dijon Bourgogne - CDN

Du 02 févr. 2016 au 06 févr. 2016 - Les époux
Théâtre 71 - Malakoff

Le 25 mai 2016 et 26 mai 2016 - Les époux
L'Apostrophe - SN de Cergy Pontoise - Théâtre des Arts

 

Posté par: Bernard Voisin / Tristan Gros
Catégorie : Rédaction Focus Limousin





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