Radio critique

Les époux / Anne-Laure Liégeois / Un couple sans histoires
22 nov. 2018

CRITIQUES DE SPECTATEURS 
Zohra Sadaoui / Patrice Thomasse
Le Théâtre de l'Union, CDN Limousin, propose cette année à ses spectateurs des ateliers de critique, dirigés par le critique dramatique Jean-Pierre Han.
Le premier spectacle autour duquel ces ateliers ont eu lieu, était "Les époux" de David Lescot, mis en scène par Anne-Laure Liégeois.
Aujourd'hui, Radio Théâtre vous propose de découvrir le fruit de ces ateliers, en lisant la critique de l'une des participants, Zohra Sadaoui, et celle de l'un des participants, Patrice Thomasse.

Un couple sans histoires ?

Tout humain a sa propre histoire. Toute nation a sa propre Histoire. C’est en ce sens que Les époux, pièce écrite par David Lescot et mise en scène par Anne-Laure Liégeois, nous plonge à la fois dans l’univers historique de la Roumanie du 20ième siècle et dans un « je/u » dramatique du couple Ceausescu, interprété par les comédiens Olivier Dutillois et Agnès Pontier.

À peine entrés et installés dans la salle, le spectacle semble avoir commencé. La déambulation simultanée des deux acteurs, de stature opposée, sur une scène sobre, lumineuse et symétrique, les atours traditionnels et folkloriques dont ils sont parés, le décor en huis-clos de la scène m'interpellent quant à la nature de ce couple et à la tonalité de ce spectacle. S’agit-il d’un couple fusionnel, d’un couple original, d’un couple décalé ? S’agit-il d’un spectacle comique, clownesque, tragi-comique, burlesque ? Telles sont les questions qui traversent d'emblée mon esprit.

Tout commence par une histoire ordinaire. Un homme, une femme, issus tous deux d’un milieu traditionnel et campagnard, finissent par se rencontrer. Leurs « us et costumes » humbles et militants communs les unissent. Ils parviennent alors à devenir camarades de coeurs.

Une fois marié, le duo inséparable et fusionnel s’érige en Père et Mère du peuple roumain. Ils se métamorphosent et se défont alors de leurs habits humbles pour revêtir des tenues on ne peut plus solennelles. Une fois les rênes de la patrie en main, ils s’octroient les pleins pouvoirs et sèment alors la tyrannie dans leur pays. Désormais, communisme et despotisme se marient et s'allient.

D’une histoire ordinaire à une Histoire Extraordinaire, le parcours des deux époux est interprété de la façon la plus naturelle et débridée qui soit. Ici, tous les registres sont permis. Nous sommes pris dans l’histoire d’un couple banal aux personnalités clownesques et burlesques. Lui est grand, et elle petite : le duo s’annonce d’emblée décalé. Lui est hésitant -le bégaiement- et elle vaillante –sa posture autoritaire nous saute aux yeux. Par la suite, nous assistons aux exhibitions d’un duo politique hors pair, aux exigences implacables et démesurées. Lui comme Elle, sont avides de reconnaissance, à l’intérieur comme à l’extérieur de leur être. Lui comme Elle, au travers de leurs postures à la fois rigides et autoritaires, traduisent aussi bien leur soif de domination et de manipulation du peuple dont ils sont, pour ainsi dire, l'opium.

Ironie du sort, tout en nous dévoilant leur histoire et leur intimité, les époux au travers de scènes banales de la vie quotidienne, affichent finalement leur appartenance au commun des mortels. Humains nous-mêmes, nous sommes donc en face d’autres êtres humains qui, poussés par leur conquête de réussite et de pouvoir, se laissent à la fois manipuler par leurs désirs profonds et aveugler par leurs passions qui les mènent tout droit à la déchéance, à une déchéance Humaine.

Zohra Sadaoui

 

 

Dévoyez ! Dévoyez !


Nous avons trois soirs au Théâtre de l'Union afin de nous remettre en phase avec les lendemains de la seconde guerre mondiale, vus de l‘est : en Roumanie. Les velléités de rapprochement de ce qu’il reste des nations de cette vieille Europe, écartelée entre un fascisme à peine froid dont elle ne veut plus entendre parler et un communisme vers lequel elle aurait pu se tourner par dépit, la rendent attentive au fonctionnement des républiques socialistes d‘après-guerre, histoire de voir ce qui pourrait en ressortir…

S'il pouvait subsister quelques espoirs de ce côté-là, la révélation progressive des purges staliniennes et plus tard, en direct, celle de la chute du gouvernement des Ceausescu vont s’appliquer à nous désespérer définitivement de la possibilité d‘une vie libre dans quelque système politique que ce soit.

Ainsi je divaguais librement au sortir de cette représentation « Des Epoux » pièce conduite par Anne-Laure Liégeois sur un texte de commande à David Lescot. Et nous ne sommes pas surpris de voir chacun s’exprimer dans son domaine, celui de l’écriture pour lui et de la direction d’acteur et de la scénographie pour elle, dans le but, d’offrir la meilleure compréhension des psychologies autoritaires lorsqu’elles atteignent leur but : celui du plus haut niveau de commandement d‘un état.

Ils sont deux sur scène et ce sont les futurs époux Ceausescu, Nicolae et Elena, militants de la même section du parti.
La première partie de la pièce, menée tambour battant et de façon parfois un peu forcée par un Olivier Dutilloy et une Agnès Pontier folkloriquement costumés, nous informe de la banalité des deux personnages, qu‘aucun destin d‘exception ne semble a priori attendre.
Au moment de leur rencontre, dans les manifestations du parti communiste, Nicolae est bègue et plutôt misogyne. Il semble entrevoir la possibilité de s’affirmer en présence de cette jeune fille qu’il vient de rencontrer. Ainsi nait cet amour, comme d’autre naissent pour d’autres raisons. Celui-ci songe à s’épanouir en obtenant sa place et ses avantages au sein du parti.
Ils convolent, prennent leurs dimension politique en connivence avec le pouvoir, manœuvrent habillement, et digèrent les éléments du marxisme à leur sauce, tandis qu’en arrière-plan s'installe et se fond la projection d'images d‘archives.
A partir de cet unique lieu de vie, nous les voyons s’affirmer, grandir dans la démesure, et leur histoire se déroule sous nos yeux : les présidents en visite, la cérémonie d’adieu au vieux Conducator, les votes à main levée, les discours convenus et de circonstance... L’entière dimension historique du spectacle nous est ainsi livrée et ne nous quittera plus. Les comédiens en porteront tous les aspects mégalo-grotesques, à bout de bras.
De l’ascension à la déchéance, ils agissent en ambassadeurs de leur propre vanité, discutent et comparent les qualités de l’accueil des pays visités, comptabilisent les petites cuilleres chapardées, organisent des parties de chasse à l‘ours diplomatiques (bonjour monsieur Giscard), contrôlent l’avancée des travaux d’un énorme et prétentieux palais de marbre dont ils accepteront de prendre livraison seulement quand le choix des colonnes sera le bon.
Tous les doutes sur la crédibilité de l’entreprise théâtrale sont alors levés lorsque le jeu grotesque, qui jusqu’ici nourrissait la fiction, devient un outil acéré pour décrire le réel. Alors nous comprenons que nous sommes venus pour ça aussi, pour, à partir de nos vagues souvenir, et à supposer que nous soyons nés au milieu du XXème siècle, essayer de recoller ensemble les morceaux de nos mémoires saturées des scabreuses situations politiques d‘après-guerre. Parmi toutes, effectivement, celle-ci mérite une attention particulière.

La pièce restant centrée sur les Époux, l’aspect informatif de la pièce atteint cependant ses limites, car nulle part les atteintes directes à la vie du peuple ne sont évoquées. Métaphoriquement, par des combats de chiens projetés en vidéo, veut-on nous signifier pourtant l’existence d’une violence extérieure.
Depuis l’univers clos du palais, d’où ils gouvernèrent et sévirent cinquante année durant, aucune image cruelle n‘apparait, les assassinats convenant mal aux situations burlesques dans lesquelles Les Epoux se complaisent.
Pour notre plus grand bien, la mise en scène nous épargne donc leur exécution à tous deux. Nous sommes en 1989, les massacres de Timisoara viennent d’avoir lieu, après avoir tout de même brièvement évoqué les souffrances supportées par le peuple, un tribunal d’exception prononce la sentence … et fin de partie.

A un moment de notre histoire, étendue à celle de nos voisins d’Europe de l’est que nous pourrions avoir tendance à mépriser si nous ne nous surveillions pas un peu, je mets en balance les dérives de notre nation exprimées juste un peu plus tôt. Voilà à peu près ce à quoi je pensais en descendant les marches de l’Union ce vendredi d’octobre 2015 et voilà sans doute ce à quoi un théâtre peut servir.

Patrice Thomasse
                                                                                                                       

Le Théâtre de l'Union, Centre Dramatique National du Limousin, propose cette année une curieuse expérience à ses spectateurs : endosser le costume du critique !
Trois ateliers de critique seront donc dirigés par Jean-Pierre Han au Théâtre de l'Union cette saison.
Ils auront pour but une réflexion collective autour des œuvres vues et le passage à l'acte... d'écrire.
C'est la dimension du plaisir d'écrire et d'être spectateur qui sera mise en avant lors de ces ateliers.
Aucun niveau spécifique n'est requis, les ateliers sont ouverts à tous.
Critique dramatique, Jean-Pierre Han mène de nombreux ateliers de critique en France et est, entre autres, directeur de la revue frictions.
Radio Théâtre est partenaire de cette action et publiera au fur et à mesure des critiques de spectateurs rédigées lors de ces ateliers.

Pour en savoir plus, vous pouvez écouter notre entretien avec Jean-Pierre Han.

Trois rendez-vous sont proposés cette saison, autour des spectacles Les épouxRichard III - Loyauté me lie - et Neva
Il faut de préférence que les personnes souhaitant participer à l’atelier d’écriture critique assistent aux représentations suivantes :
 
Les époux 
de David Lescot. 
Mise en scène Anna-Laure Liégeois, le festin.
- du 14 au 16 octobre 2015 -
Représentation atelier le vendredi 16 octobre.
L’atelier critique a eu lieu le vendredi 16/10/15 à 18h30 et le samedi 17/10/15 de 10h à 12h et de 14h à 16h.
 
Richard III - Loyauté me lie - 
Une adaptation du Richard III de William Shakespeare. 
Un spectacle de  Jean Lambert-wild, Elodie Bordas, Lorenzo Malaguerra, Gérald Garutti, Jean-Luc Therminarias et Stéphane Blanquet.
- du 19 au 29 janvier 2016 -
Représentation atelier le vendredi 22 janvier.
L’atelier critique aura lieu le vendredi 22/01/16 à 18h30 et le samedi 23/01/16 de 10h à 12h et de 14h à 16h.
 
Neva 
de Guillermo Calderón.
Mise en scène Paul Golub.
- du 1er au 4 mars 2016 -
Représentation atelier le vendredi 4 mars.
L’atelier critique aura lieu le vendredi 04/03/16 à 18h30 et le samedi 05/03/16 de 10h à 12h et de 14h à 16h.

Tarif : 15€ par atelier d'écriture / forfait de 40€ pour les 3 ateliers + places pour les spectacles 
Attention, nombre de places limité à 15 personnes par atelier. 
 
Pour plus d'infos, n'hésitez pas à contacter le 05 55 79 15 78 ou par mail à public@theatre-union.fr

Les époux

Texte : David Lescot
Mise en scène et scénographie : Anne-Laure Liégeois
Assistée de : Audrey Tarpinian
Avec : Olivier Dutilloy, Agnès Pontier
Lumières : Dominique Borrini
Réalisation sonore : François Leymarie
Réalisation vidéo : Grégory Hiétin
Scénographie et costumes : Anne-Laure Liégeois
Régie générale : Antoine Gianforcaro
Régie son et vidéo : Guillaume Monard
Régie lumières : Patrice Lechevallier
Couture : Elisa Ingrassia

Avant-première les 25, 26 et 27 novembre 2014 au Volcan - Scène Nationale du Havre
Création les 6 et 7 mai 2015 au Cratère - Scène Nationale d'Alès
Co-production : le Festin - compagnie Anne-Laure Liégeois, Le Volcan - Scène Nationale du Havre


Prochaines dates


le 26 nov. 2015 - Les époux
La Merise - Trappes

Le 15 déc. 2015 et 16 déc. 2015 - Les époux
Espace des Arts -Chalon/Saône - Scène Nationale

Du 07 janv. 2016 au 09 janv. 2016 - Les époux
NEST Théâtre - CDN de Thionvile

Du 19 janv. 2016 au 22 janv. 2016 - Les époux
TDB - Théâtre Dijon Bourgogne - CDN

Du 02 févr. 2016 au 06 févr. 2016 - Les époux
Théâtre 71 - Malakoff

Le 25 mai 2016 et 26 mai 2016 - Les époux
L'Apostrophe - SN de Cergy Pontoise - Théâtre des Arts

 

Posté par: Zohra Sadaoui / Patrice Thomasse
Catégorie : Rédaction Focus Limousin





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