Radio critique

Aquaserge 1
10 oct. 2017

Retranscription interview du 12 août 2017
Entretien backstage à L’Étoile Rouge 

-AQUASERGE / Benjamin Vareille -

Audrey, Julien, Benjamin et les autres…

II. March Ides n’a pas interviewé Aquaserge

Chapiteaux et chapelles (Tu veux une boisson Nina ?)
- Benjamin V: Alors pourquoi être venu ici et pas dans un festival de musique précisément, qu’est-ce qui vous a convaincus de jouer au festival La Route du Sirque à Nexon?
Benjamin Glibert : On nous a juste invités ! Ah non, on fait très peu de festivals.
Audrey Ginestet: On n’est un pas un groupe de festivals d’été, non.
BG: Tu sais ça ne marche pas tant que ça, Aquaserge. Et c’est très bien, moi je suis très content de jouer dans des endroits où ce n’est pas un festival de musique, par exemple. Nous faisons notre truc, hors des contraintes…

- C’est un festival avec à sa base des genres qui ne sont pas juste de la scène, il y a des spectacles qui naviguent entre la danse, le cirque et la performance par exemple, sans oublier d’aborder la musique. Qu’elle soit rock, plus ou moins expérimentale, jazz, prog… Mais on est quand même loin d’une programmation type Printemps de Bourges, où vous étiez avec le quintette dans une formation très rock.
BG: Mais on aurait mieux fait de dire non à Bourges et oui à Nexon… À Bourges on était vraiment noyés dans la masse…
AG: C’est le super marché de la musique.

-Mais c’était punk, et vous avez joué quoi, quarante minutes ?
BG: Oui voilà. Pour nous c’est marrant, mais ça n’est pas hyper agréable quand tu es dans une énorme place, où il n’y a pas grand monde.
AG: Ah tu le vois comme un truc punk, pourquoi pas.

-Bah il y a ce côté très…
AG: On s’en fout on y va!

-Mais ici, pourquoi est-ce mieux? Il y a le chapiteau, c’est clôt, tous les gens voient ce qui se passe sur scène?
BG: Disons qu’on ne contrôle rien, mais les gens viennent ici pour nous écouter.
AG: Enfin on va voir.
BG: Je pense que les gens qui sont là sont plus réceptifs.
Julien Gasc : Mais Nexon ce n’est pas mal comme nom, en tout cas. Demain on joue à Belvezet, ça m’a évoqué Belzébuth. Et Nexon ça m’a évoqué l’amiral Nelson et le président Nixon!
(Rires)

-Vous devriez faire des tournées uniquement comme ça, en fonction de ce que les noms vous évoquent…
BG: Mais tu sais on ne choisit pas vraiment nos dates, enfin nous ne sommes pas vraiment encore au stade où l’on peut choisir…
AG: Non on ne choisit rien du tout.

-Vous avez recommencé à tourner en Europe récemment, en Angleterre, en Belgique…
JG: En Suède, en Pologne! On part un peu à la rentrée aussi.
BG: En Pologne c’était super! L’Est, je pense que c’est à développer. On n’a fait qu’une date…
AG: Mais c’est génial, la Pologne.

-Parce qu’ils sont très sensibles à ce genre de scène, je pense. Plus qu’ici, l’Europe de l’ouest, grand nord, très habituée à ça…
BG: Le problème que l’on a, c’est qu’ici on est catalogués dans une scène un peu pop, rock, qui ne correspond pas forcément le mieux à ce que l’on fait.

-En même temps c’est compliqué de vous classer, rien ne correspond vraiment à votre genre. C’est quoi l’étiquette qui est la plus adaptée pour Aquaserge ? Parce que si l’on regarde sur Bandcamp, sur les sites critiques, on voit psyché, art rock, avant rock, aussi, et cinematic-surrealistic-jazz j’ai vu… Il y a même un londonien ou une londonienne il me semble qui a dit pour vous définir que c’était expérimental, mais écoutable! Qu’est-ce que ça veut dire «expérimental, mais écoutable»?
JG: C’est-à-dire que la chapelle de l’expérimental, c’est toujours les mêmes mecs, qui se regardent en coin. Est-ce qu’il va aimer le son de synthé? À Paris en tout cas, la scène expé, c’est dix personnes qui sont à tous les concerts, et tu vois les mêmes têtes. Je ne les connais pas, mais tu les vois. Je suis allé voir Phew avec un ami qui va voir beaucoup de musique expérimentale, il voit tout le temps les mêmes, et ça s’est vérifié.
BG: Il y a moins de public aussi.
JG: Mais ça se regarde, et si «le» mec n’aime pas, tous les autres vont être là: «aghh!» Et il y a un peu une réaction en chaîne immédiate.

-Tu ne trouves pas qu’il y a un peu un phénomène foire aux curiosités pour ça? Par exemple quand c’est un festival qui n’est pas forcément de l’ampleur du Psych Festival, ou d’un TINALS, et que des gens viennent les voir sur scène en se demandant s’ils vont enregistrer des aspirateurs et des machines à laver?
JG: Là c’était le festival SonicProtest, pour la peine. Mais oui, pourquoi pas? C’était le cas.
BG: C’est tout le problème des cases, ou des cadres.

-En même temps en étant dans un collectif comme Aquaserge, que ce soit par le nom ou par le style, vos références sont déjà une forme qui est liée aux étiquettes. D’où l’impossibilité d’être populaire, c’est ce que tu disais, que ça ne «marche pas» trop.
BG: Eh oui, mais c’est ça qui est difficile.
AG: On est un peu anachroniques… Alors trouver un endroit qui nous corresponde, ce n’est pas si simple.

-Vous vous sentez anachroniques?
AG: Oui.

Persistant résistant (Il y a des souris à la maison)
-Le titre L’Ire est au rendez-vous m’a un peu fait penser à L’Europe, de Noir Désir, bizarrement, parce que c’est aussi un morceau sombre, qui tente la phrase cryptée de radio Londres dans un climat d’urgence. Et je trouve que c’est le morceau le plus sombre de l’album, vous ne trouvez pas?
JG: Que ce soit sombre? Il y a un rapport à la lumière quand vient la deuxième partie justement, ça s’éclaire un peu. Mais c’est vrai que le début est très noir. C’est une espèce de blues tropical…

-Pendant que vous tentez de faire une sorte d’état des lieux, c’est ça?
AG: Oui, c’est vrai, dans les paroles.
BG: Ce qui est difficile c’est que les morceaux se construisent vraiment au fur et à mesure pour nous, donc il n’y a jamais une idée finale ou globale de là où l’on va. Mais ensuite, quand nous avons écrit les paroles, nous voulions quelque chose de politique, et donc de noir, oui effectivement. D’où le système de codage que l’on a mis en place dans l’écriture des paroles.
AG: C’est une vision assez noire de l’époque, une époque raciste…

-De lendemains d’attentats…
AG: Oui voilà. On l’a codée comme si on était en guerre et que l’on ne pouvait pas dire ce que l’on avait à dire.

-Si vous ne l’aviez pas codé ce morceau, cela passerait différemment, et tout le monde penserait que vous avez cédé à l’appel du politiquement correct, que ce serait juste normal. Le fait même de le coder c’est aller à contre-courant, et ça c’est de la résistance. Vous n’êtes pas un groupe anachronique alors, vous êtes un groupe résistant.
AG: Moi j’ai l’impression de résister, en tout cas.
JG: Tout ce truc anachronique, j’y pense. Peut-être qu’on ne serait pas là si on l’était vraiment. On serait enfermés dans notre chambre.

-Avec la peur de sortir?
JG: Oui c’est ça. Brian Wilson l’a bien fait, pour la peine, il l’a chantée, et il l’a expérimentée. «I wasn’t made for these times». Il a passé cinq ou six ans au plumard. Lui a vraiment fait l’expérience de cet anachronisme, et il en est allé au bout, je pense.

-Mais être dans une formation comme un groupe de musique, ou le format d’un morceau de rock, permettent aussi en tant que postures ou que matières ce genre de regard, un décalage plus uchronique qu’anachronique –ou alors il faut jouer sur de vieux instruments. 
JG: Ce sont des chroniques de notre temps, mais à notre manière peut-être. Les chansons sont un témoignage d’un moment de notre vie partagée. Et, si je ne me trompe pas, le témoignage d’une période.

-Alors l’album est composé de ces observations, de ces témoignages d’instants «t»?
JG: Laisse ça être oui, je pense que c’est un peu de ça. C’est le témoignage d’une époque qu’on a vécue, d’une utopie que nous avions et que l’on a recrée en studio, avec le film de Guillaume Bordier autour, et la vie en commun. Je pense que c’est le témoignage biographique de «nous»!

Arty show (Et du café et des tisanes aussi)
-Vous avez une scénographie ou pas?
BG: Minime.

-Dans les tenues à la Daevid Allen?
BG: Oh on a une mini scénographie qui est Julien, quand il vient danser devant, par moment… Normalement il danse, quand il est dans ses bons jours, et ce soir il va danser.
JG: (Rires) La pression…
BG: Il va peut-être même faire le poirier, parce qu’il est très gym et cirque!

-Il va faire un ATR?
JG: Un Atari Teenage Riot.
(Rires)
AG: Non, il n’y a pas de scénographie.

-Et l’interaction avec le public, elle existe? À Bourges par exemple, il n’y a pas d’interactions, pour ainsi dire.
AG: c’est différent à chaque fois, ça dépend des dates. Parfois il va y avoir un public hyper contemplatif, des gens qui dansent, ou alors des punks qui sont à fond dans autre chose.

-Il y a des gens qui dansent sur du sept temps?
AG: Si, si! Il y en a qui dansent.
BG: C’était un peu le rêve qu’on avait. Bon, les gens n’arrivent pas forcément à danser, mais ils se trémoussent par moments, oui.
AG: Je vois dans des concerts des gens bouger, et ça fait toujours plaisir. Ce n’est pas la majorité du public, mais ça arrive. Moi je danse un peu, des fois! Mais ça dépend des soirs…

-Outre les costumes, l’aspect visuel de votre travail reste important. Dans les concerts, il n’y a personne en avant réellement chez vous, à part Benjamin qui est plutôt au centre, sur scène.
BG: Oui. Il fallait bien que quelqu’un s’y colle.

-Mais le visuel existe en dehors de ça aussi. Ne serait-ce que pour les pochettes d’albums, par exemple. Pourquoi est-elle comme ça, et que représente-t-elle, la pochette de Laisse ça être?
AG: Nous avons fait une commande à une artiste, qui l’a librement interprétée. Mais je voulais qu’il y ait quelque chose qui résiste. Et ça résiste à la gravité du coup.

-Ça résiste à la lecture aussi.
AG: Oui! (Rires) Mais ça c’est l’artiste aussi! Elle s’appelle Maia Flore, c’est une photographe qui se met en scène. C’est elle, sur la pochette. Au départ je lui avais demandé: «pourquoi pas une femme qui jette un pavé?» Puis: «pourquoi pas une femme suspendue à un pavé?» Et ça s’est transformé en ça. (Audrey prend une reproduction de la pochette, la bouge de sens en fonction de l’horizontalité réelle de la prise de vue) Voilà, sur la pochette nous avons l’impression qu’elle est assise, mais en réalité au moment de la prise de vue elle était allongée sur le sol. Et nous avons simplement retourné la photo.

-Oui j’ai un sens des perspectives et des dimensions, je vois très bien !
(Rires)
AG: Oui, toi tu vois mais les gens ne le voient pas forcément.

-Mais j’aime bien que ça résiste d’abord à la lecture, que ça ne s’offre pas tout de suite. Et puis sur l’image il y a aussi cette trace rouge, très inattendue, menaçante. Elle me rappelle le jet de sang du Théâtre de la Cruauté d’Antonin Artaud.
AG: Oui ! En fait c’est une fille qui se suspend souvent, dans ses photos. Or il y a eu une expo à Paris qui nous a inspirée et qui s’appelait Soulèvement au Japon, sur l’histoire de la peinture, de l’art, et dont le curator était Georges Didi-Huberman. Il avait toute une approche autour du soulèvement dans l’histoire de l’art, jusque dans la peinture classique, en mêlant le soulèvement avec les désirs, le drapé, et ainsi de suite. Et finalement cela se retrouve dans cette image. Pour qu’il y ait un soulèvement, même politique, il faut qu’il y ait un soulèvement des corps, et donc qu’il y ait un désir. Et le désir, c’est le drapé rouge. Voilà.

-Je vais devoir enchaîner avec le désir maintenant… Alors Aquaserge, objet de désir ?!
(Rires)
BG: Groupe désirant. Machine désirante, pour deleuzer !
JG: Machine désir? Il y a ce désir de danser, d’être dans le corps, oui.

-Paradoxalement c’est un corps complexe chez vous, il est écrasé sur la pochette. Le désir y est à la verticale ou alors c’est un faux désir à l’horizontale?
AG: Eh oui, mais elle suit les contraintes que je lui ai imposées. C’est vrai, mais je pense que chacun parvient maintenant à y voir ce qu’il aime. Je crois que la pochette la plus claire de ce point de vue est celle d’avant. Le EP, tu vois lequel ?

-Oui, Guerre EP. Mais la référence visuelle n’est pas si évidente. C’est aussi le problème de l’originalité. On propose quelque chose d’un peu avant-gardiste et on risque de s’adresser seulement aux initiés. Mais d’un autre côté si c’est trop évident on perd l’intérêt, et la visibilité.
JG: Oui et c’est l’avantage aussi. Pas de ne pas être visible, mais de toucher justement les snobs, comme les gens raffinés, qui ont du goût. En général ce sont les musiciens, les poètes, les artistes… Des gens qui peuvent aussi se reconnaître dans Aquaserge. On a des potes artistes, qui n’ont rien à voir avec ça, qui n’ont jamais joué une note, et on trouve une beauté là-dedans. Parce qu’il y a une rareté, entre toutes ces choses.

-Oui, et moi je crois au snobisme pour ces raisons là, cette circulation sans titre. Ce n’est pas un terme péjoratif à mon sens, il ne faut pas le refouler, si cela donne droit à ça.
JG: Non, c’est sûr! Snobisme party, comme disait Boris Vian.

A suivre...

 

Posté par: Benjamin Vareille
Catégorie : Interview La Route du Sirque





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