Radio critique

Aquaserge 2
22 nov. 2017

Retranscription interview du 12 août 2017
Entretien backstage à L’Étoile Rouge 

-AQUASERGE / Benjamin Vareille -

Audrey, Julien, Benjamin et les autres…

II. March Ides n’a pas interviewé Aquaserge

Des voix et des voies (La magie du camping, le temps pourri et tout)
(Exit Benjamin Glibert)
-Est-ce qu’on peut discuter un peu des voix? Tout le monde chante sur le dernier album, ce n’était pas le cas avant.
JG: Bien vu. En tout cas moi j’ai eu la volonté, pour ce qui est de la voix d’Audrey, de la mettre plus en avant. Parce que cela fait des années que l’on chante et, on peut dire ça, je l’ai un peu poussée en studio. Même dans les mixes je voulais l’entendre au milieu, et les garçons autour.
AG: On essaie des trucs à la voix, vu que l’on n’est pas un groupe avec un chanteur en avant, qui soit leader. On cherche donc d’autres formes. Ça peut être Julien qui va prendre une voix lead ici, par exemple, mais qui serait plutôt comme un autre instrument, à l’opposé d’un chanteur à textes. Ensuite on se demande si l’écriture est bonne, parce qu’en concert ce n’est pas toujours aussi simple à retranscrire, comme sur un disque. On se demande enfin si on ne peut pas y aller tous, et comment le faire. Voilà à quoi on réfléchit.

-Benjamin chante aussi sur l’album, mais quels morceaux?
AG: L’ire…, Si loin, si proche.
JG: Tour du monde! Où il y a Julien Barbagallo aussi. Julien a fait des voix.

-Et tout le monde se retrouve sur C’est pas tout mais?
AG: Oui!

-Dans ce morceau la construction est bizarre. Tout à l’heure je disais que vous étiez un groupe du déplacement, géographique, topographique. Mais l’album est aussi intéressant pour ça, car autant la majorité des morceaux parlent de déplacements, autant C’est pas tout mais m’évoque un mec qui essaye de partir et qui n’y arrive pas. Il se tient sur le palier, au seuil, mais ne décolle pas.
AG: C’est exactement ça, et ça s’est fait de la même manière! Nous avons invité un copain à chanter pendant qu’on créait le morceau, en fait, et lui ne tenait pas en place. Il a voulu se déplacer parmi nous, avec un micro et un haut-parleur, et il s’est trouvé un peu mal-à-l’aise. Alors il a chanté son «mal-à-l’aise» pendant que l’on boeuffait. Après quoi on s’est dit que nous allions le mettre en scène. Sauf qu’une fois mis en scène, ça n’a plus fonctionné. Nous l’avons donc remis dans cette situation pour le piéger, et le réenregistrer!

-Et ensuite vous avez tous rechanté les parties ? C’est du cut up aussi.
AG: Nous avons tous fait semblant de chanter, pour ne garder que lui, en fait (rires)! Oui, ensuite j’ai tout remonté, et on s’est construit un scénario avec toutes ses interventions…
JG: On a choisi ensemble, c’est ça.

-Dans March Ides, le groupe dans lequel je joue, c’est même devenu une blague pour nous aussi. En répétition quand quelqu’un n’arrive pas à se décider, on se dit «C’est pas tout mais! » Donc ça m’évoque ça, cette voix qui dit le désir d’y aller vraiment, et qui n’y arrive pas. Et c’est bien d’avoir le contraste entre le morceau qui décolle vraiment, qui est très rythmique, très funky, et cette voix qui dit le malaise, cette espèce de «y aller, n’y aller pas»…
AG: Ah oui? Mais c’est exactement ça, lorsque l’on fait cette musique collective, quand on invite des gens à jouer avec nous: soit on prend la chose en cours, soit on attend la permission et finalement il n’y a pas la place. C’est compliqué. Dans le cas de ce morceau, le copain a plus l’habitude de faire ses chansons dans sa chambre, au fur et à mesure de son inspiration, alors qu’en groupe ça ne fonctionne pas de la même façon. On a donc trouvé intéressant de retraduire son hésitation. Et il a créé le morceau comme ça.

-Avec plus de pertinence que si quelqu’un l’avait repris et interprété. Sans artifice.
AG: Ah oui. Ce n’est pas un travail d’acteur. Mais finalement c’était son idée, et même si ça n’a pas marché sur le moment, on l’a remis en situation pour arriver à ce que l’on voulait.

-Avec qui est-ce le plus intéressant de travailler, dans vos collaborations? Sur Guerre EP, par exemple il y a Eddy Crampes.
AG: Voilà eh bien c’est lui. C’est Eddy qui était sur C’est pas tout mais…!

-Ah oui? Il y a eu Moonshine aussi récemment, le mini EP, sous la houlette de Dorian Pimpernel. Avec Chassol, Forever Pavot, et toi Julien. Tu es le seul membre de Aquaserge à être sur l’EP?
JG: Ah oui !
AG: C’est un projet solo de Julien. Il y avait Chassol qui était fan de leur chanson, TVCQJVD, et puis l’idée d’un échange Chassol / Aquaserge. Et il a finalement écrit les cordes pour un titre, et nous avons repris une chanson à lui. Et voilà!
-Oui, c’est le Birds de Big Sun, dont la reprise est top. Du coup avec Chassol, c’est  intéressant.
AG: Et Les Oiseauxsur l’EP de Aquaserge. C’est super, oui, on a travaillé avec lui à Paris pour La Maroquinerie. Et oui, on s’aime.
-Bonne réponse!

À l’anglaise (Je ne te vois pas pleurer)
-On peut revenir sur Canterbury? Il y aurait beaucoup à dire… C’est l’art du contraste, qui est propre à leur école: ce contraste entre le léger et le grave, car jamais les choses ne sont totalement noires ni innocemment légères, chez eux. J’ai l’impression que c’est valable aussi chez Aquaserge.
AG : Tant mieux alors, c’est un compliment… On a toujours peur de la lourdeur.
JG: Peut-être qu’il y avait ça chez les troubadours. Qui n’avaient jamais l’amour, mais qui le chantaient avec légèreté et avec dureté. Tu as aussi ça dans la musique brésilienne, de manière très forte. C’est arriver à avoir le «moonshine», justement, la journée noire ou la journée grise, mais malgré ça d’avoir la lumière aussi. Je ne sais pas ce que c’est, c’est une alchimie. C’est à force de travail. Et il faut trouver les bons mots, la bonne prosodie.
AG: C’est vrai que c’est quelque chose que l’on recherche, cette espèce de contraste. Parce qu’en fin de compte même moi quand je vais au cinéma, et que je vois un moment sombre avec une musique sombre, toutes ces redondances me sont insupportables.

-Il faut éviter le pathos.
AG: Oui. C’est quelque chose pour lequel on ne transige pas, on peut aller à fond dans le mauvais goût, pourquoi pas, mais par contre on va éviter le pathos.

-Vous vous fliquez pour ça, ou tout le monde a sa propre hygiène?
AG: Je ne pense pas que l’on seflique, mais personne n’y va, finalement. Alors oui, tout le monde a sa propre hygiène je crois.

-Bon. Soft Machine ou Matching Mole?
AG: Moi je suis fan de Matching Mole.
JG:Je n’ai pas besoin de choisir. Je n’ai pas de préférence, là, pas même affective, parce que Wyatt s’est fait virer, ou tout ça. Ce n’est pas très important. Il a voulu faire son truc à côté.

-Mais l’histoire est plus floue que ça. On ne sait pas si c’est lui qui avait prévu de se barrer en premier, après Fourth.
JG: Je ne sais pas, oui.
AG: Mais il était insupportable, de toute façon. C’est comme dans les histoires d’amour, ou les histoires d’amitié. Est-ce que l’on te vire ou est-ce que tu pars? C’est les deux.

-Oui c’est vrai, je crois que c’est vrai. En parlant de ça, dans l’esprit de rupture et de réunion, pour filer le contraste, deux albums représentatifs de ces deux pôles sont Rock Bottomet Tubular Bells. Deux pôles tardifs, pour être de 1974 et 1973. Oldfield est sur les deux d’ailleurs. Plutôt lequel?
JG: Là pour la peine plutôt Rock Bottom.
AG: Ouais, moi aussi.

-Bah moi aussi.
(Rires)
JG: Tu es plutôt dépressif, ou plutôt dépressif? Parce qu’on a affaire à deux gros maniaco-dépressifs…

-Oui, mais il y en a un qui sait être plus léger, et c’est Wyatt. L’importance de la légèreté.
JG; C’est Wyatt, c’est sûr. L’importance de dire: «stop, arrêtez de me foutre du poids sur le dos. Ce poids je n’en veux pas. Prends-le si tu veux, donne le à tes gamins, mais ton poids que tu te trimbales, tu le jettes loin de moi.» C’est important. (Rires) De pouvoir arriver à continuer, sans le poids émotionnel, affectif, qui te rattrape. Enfin tu sais très bien de quoi je parle, on connaît tous ça. Que ce soit dans la famille, avec les amis, ou les amours, ça pèse. C’est pourquoi il faut arriver à rester sur la pointe des pieds, en ballerine, en danseuse. Il faut rester une danseuse. Et danser c’est dur.
(Entre Pierre Bayrand, membre du groupe March Ides

-Pierre Bayrand : Et Stéréolab? La filiation avec votre travail se ressent beaucoup, dans l’utilisation des sons analogiques, des claviers comme le Farfisa, ce qui me rappelle un peu cet univers-là. Et il y a aussi Lætitia Sadier qui chante sur le dernier album de Julien. 
AG: Oui, on est fans de Stéréolab, on aime beaucoup!
JG: Oui, c’est la famille. C’est sûr qu’il y a peut-être une empreinte dans notre musique, mais peut-être aussi que ça va s’effacer comme ça, que l’influence va se gommer. Après, les accords de septième, il y en a partout, et j’en mets partout, et dans la manière dont j’ai appris à jouer ces dernières années ça évolue.

-PB: Cette façon de marteler un peu le clavier?
-Et sans parler de Sinclair, de jouer un peu droit comme ça?
JG: Aussi, oui. J’aimerais encore faire d’autres trucs,  c’est encore pop.

-PB: Il y a plusieurs asymétries dans Aquaserge quand même.
JG: Oui, mais derrière cela reste toujours des systèmes d’accords, des chartes d’accords. Mais pour le dernier album, Laisse ça être, et même dans Kiss me, you fool, il y a l’utilisation d’accords simples, et je te parle juste de mon médium, de l’harmonie, afin de faire des accords pas très compliqués afin que l’on puisse chanter dessus. Qu’il n’y ait pas des accords comme ce qu’on faisait dans nos premiers albums, où c’est véritablement plus tendu. Ce très cher Serge, tout cela, c’est impossible à jouer, à retranscrire sur scène. On avait des partitions, et tous les accords étaient vraiment des «clusters», comme on dit, des amas de notes. Là, nous sommes revenus plus vers des accords de quarte, de quinte, de septième, pour que l’on puisse chanter. Il y avait vraiment cette idée derrière.

-PB: Donc le titre la ligue anti-jazz-rock, c’est ironique?
JG: C’est une blague, oui.
AG: C’est une blague vraie !
JG: C’est une blague vraie, oui. Parce que Benjamin Glibert était sur un truc en studio et…
AG: Et moi je lui ai dit: «putain, c’est trop jazz-rock ton truc», et il a appelé le morceau comme ça.
(Rires)

Bêtes raves (Un orage… tu peux en prendre)
-PB: J’avais lu une interview dans laquelle tu te définissais plus comme venant d’un environnement punk.
AG: Oui, je viens plutôt du punk.
JG: C’est pareil pour moi, et les raves aussi. Mais tu n’y allais pas trop, toi?
AG: J’en ai fait quelques-unes. Mais c’est surtout Black Flag, le punk américain, qui m’ont marquée.

-Après Canterbury, c’est le grand écart…
AG: Oui! Mais on va dire que j’ai joué dans des groupes de punks, ensuite j’ai joué dans un groupe d’impros, et après j’ai joué avec Aquaserge. Alors oui, c’est une évolution dans la musique. Mais je me définis punk dans la mesure où je suis autodidacte, à la différence des autres, car je n’ai pas cette culture, que je n’ai pas appris la musique, et je ne suis pas savante.
JG: Moi j’ai eu la chance d’avoir le background qu’Audrey n’a pas eu, c’est-à-dire une formation classique à partir de très jeune, disons quatre-cinq ans, au piano. En cours particuliers d’abord, puis  je suis passé en école de musique. Et à quatorze ans j’en ai eu marre, j’ai appris la guitare tout seul, j’ai fait des groupes de punks, et après on est allés en raves. C’était la continuité du nouveau punk, cyber-punk, techno-punk, et après je suis revenu au jazz.

-Et le math-rock, non?
AG: Non.
JG: Ah, Shellac… On avait un disque à la maison, que j’avais acheté. Et on est allé les voir en concert, et franchement c’était la barbe. C’est la barbe.
AG: Je faisais du math-rock avant de savoir que ça existait. Je composais des mesures asymétriques alors que je ne savais pas compter, et finalement je me retrouve dans Aquaserge donc ce n’est pas étonnant (rires)!

-Non, en effet! Mais il y a des groupes comme PIL.
AG: Voilà! Alors je faisais du punk asymétrique.
JG: On était à fond dans des choses comme Dischord, et on s’est retrouvés là-dessus. Avec Fugazi ! 
AG: Oui, Ian McKaye. Mais aussi pour ce son de basse très particulier.
-Et tu joues sur une Dan Armstrong, en plexi. C’est fait exprès alors, ce son aussi «lourd»?
AG: Je ne dirais pas lourd, je dirais puissant. C’est rock. Après quoi, cela dépend de comment tu la joues. Quand on fait le morceau Si loin, si proche, je joue les notes aiguës en piqué et c’est hyper beau, ce son, très léger. Tu ne peux pas avoir ça avec une Fender Precision, ni avec une guitare. Au début je me suis retrouvé avec cette basse, que je trouvais un peu bourrine, et puis petit à petit j’ai vu que je pouvais en sortir plein de sons, et j’ai appris à la jouer de cette façon. C’est un instrument qui peut être caressé, tu n’as pas besoin de le forcer pour le jouer. Parce que la patate est là.
JG: Tu peux être doux, aussi.
AG: Oui, tu peux être super doux, et du coup je joue très doucement sur cette basse. Mais si je l’attaque, je sais que j’envoie.

-Il y a des parties à la limite du pizzicati, sur l’album, c’est elle que tu utilises pour ça?
AG: Oui, c’est elle. Mais pas seulement, car sur l’album il y a trois basses, je crois.

-Tu as une pléthore de claviers, Julien. Il y a lesquels sur le dernier album? Le Philicorda y est?
JG: Non, pas le Philicorda. Il y avait un Farfisa VIP, un piano à queue –qui n’avait aucun son particulier, un son clinique que je n’aime pas du tout. J’aime les pianos qui ont du caractère, comme tous les pianos qu’on trouvait à Paris dans les années trente. Tous les pianos allemands, les pianos londoniens, mais il faut remonter avant 1930, c’est ça qui me plaît. C’est ça ma came. J’ai mis la main sur un Yamaha qui est super, que l’on a beaucoup enregistré sur À L’amitié, notamment, très beau. Mais c’est un encore un piano qui avait une âme, qui avait un son dédié. Maintenant tous les pianos ont le même son. Donc il faut encore que l’on trouve le moyen de passer le piano dans un Echotape, par exemple, pour le salir, et amener une nouvelle couleur. C’est comme de l’acrylique blanche que tu achètes, si on ne met pas trois pigments dedans, ça va être une couleur fade. Les nouveaux pianos Yamaha comme on en avait au studio, pour lesquels il y a plein de mecs qui vont, comme Keith Jarrett par exemple, trouver cela super, moi je trouve qu’il n’y a aucun caractère.

-C’est propre à votre école de style aussi, de prendre des instruments et de les détourner, de s’attacher à leur voix…Donc il ne peut pas vraiment y avoir de comparaison. Tu parlais d’échos à bandes, par exemple, avec March Ides nous avons un vieux Wem de 68 dont on se sert de la même façon, notamment sur le saxophone, sur des instruments plus ou moins nobles, mais en utilisant la contrainte à chaque fois de ce détournement. Et c’est fou que l’on tombe encore par hasard sur des nouveaux sons en chemin.
AG: Oui c’est ça!
JG: Le Copycat? Oui, on avait le même. Oui voilà, il faut se laisser aller là-dedans, lâcher prise.

A suivre...

Posté par: Benjamin Vareille
Catégorie : Interview La Route du Sirque





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