Radio critique

Aquaserge 3
06 déc. 2017

Retranscription interview du 12 août 2017
Entretien backstage à L’Étoile Rouge 

-AQUASERGE / Benjamin Vareille -

Audrey, Julien, Benjamin et les autres…

II. March Ides n’a pas interviewé Aquaserge

Kiwi, biche et désir (Mais la route c’est gris)

-PB: Tu utilises quel clavier sur Fait Divers, à ce propos, dans Kiss me, you fool?
JG: (Rires) C’est un petit piano anglais, qui est vraiment tout petit, et qui sonne justement comme celui qu’on avait à la Mami. C’est le piano de la reine du Danemark. C’est marqué dessus. Une marque anglaise, dont j’ai oublié le nom, alors je ne peux pas te dire. Il n’est pas très haut, non plus. Et pour la petite histoire, un jour de session sur Mandrax où l’on enregistrait live, celui qui est venu battre a amené un jus de kiwi, que j’ai bu avant de le poser sur le piano, et c’est la première fois qu’un liquide a dégouliné dans le piano jusqu’en bas, et qu’en conséquence les notes ont gonflé (rires)! C’était plus dur à jouer le lendemain, mais cela a donné une couleur particulière à l’album, dans les basses en tout cas… Du coup il fallait énormément appuyer parce que le bois avait enflé. On pourrait en parler des nuits, des anecdotes de studio.

-D’ailleurs Audrey, tu aimes bien Kiss me, you fool?  Une question pas innocente du tout
(Rires)
AG: Ouais, bien sûr! J’ai travaillé un peu dessus, je l’ai mixé avec eux, et j’aime beaucoup les deux disques solo de Julien.

-PB: Oui! Cerf, Biche et Faon, le premier, était vraiment décalé. Il fallait oser aller vers ça.
JG: J’ai toujours cette pensée : qu’est ce qui fait écrire les poètes, hormis les relations qu’ils cherchent, le désir de rencontrer quelqu’un qui leur plaise, l’amour…?

-On ne parle que de ça. L’amour, et la mort éventuellement.
JG: Voilà: qu’ont fait les poètes, si ce n’est d’avoir écrit pour plaire ou chercher à plaire? Un mec que j’adore, Richard Brautigan, n’a fait que ça, avant de s’être fait sauter la tête à la fin parce qu’il n’en pouvait plus, que toutes ses conquêtes venaient le hanter jusque chez lui. Parce qu’il en a trop fait, et qu’il cherchait trop cela. Alors oui, Cerf, Biche et Faon en regard, c’est vraiment des histoires de cœur qui tournent mal. Des erreurs d’amour.

Portrait de famille (Tiens tes bras le long du corps, pour voir)
-Tiens justement, choisis un auteur. Le premier qui te vient.
JG: Un auteur? Brautigan, je pense. Et ça fait vingt ans que je vis avec.

-C’est un copain.
JG: C’est un ami.

-Audrey, un auteur?
AG: Proust.

-J’ai un ami qui est juste derrière moi et qui avait l’habitude de me dire qu’il trouvait Proust  chiant parce qu’il écrivait avec sa mère dans son dos. Et j’ai aimé Proust pour ça.
(Rires)
AG: Ouais c’est la plus grande découverte littéraire, à mon sens.

-PB: Je le lirai quand j’aurai quarante ans. Tu fais un questionnaire de Proust?
-Oui, du coup. Un peintre?
JG: Moi c’est Monet. Je l’aime bien. C’est la première expo que j’ai vue, je crois. J’avais six mois.
AG: Hopper, moi.

-J’y avais pensé, regarde (je montre ma fiche où Hopper était un nom à évoquer).
AG: Oui! Tu y avais pensé à cause de la pochette.
JG: Et toi, si tu étais un peintre, ou un auteur?

-Comme ça, un peintre, je dis Hockney. Il est très léger, formidable.
JG: Je suis allé le voir à Pompidou oui. Dès la quatrième salle, je sature. Mais les premières périodes sont vraiment très bonnes. Tu es plutôt fan de sa première période, californienne?

-Oui, beaucoup, c’est cliché mais les piscines sont géniales. Mais pas que, ce qu’il a fait dernièrement sur tablettes et téléphones c’est incroyable de liberté.
JG: C’est pas mal oui, les quatre saisons, j’ai vu. Il prend des photos aussi, non?

-Oui, même un petit peu plus. Il a refait sur écrans un peu le même travail que ce qu’il faisait avec les polaroids, prendre en photo la perspective, repeindre. Une liberté dingue.
JG (à Pierre) : Pour rebondir sur ce que tu disais avec Stereolab –tu sais, que ça se ressemblait –il y a ce truc aussi en peinture chez David Hockney. Dans la période des piscines et même avant, dans les petits crobards sur canevas, il y a beaucoup de clins d’œil à ses maîtres. Aux personnes qu’il aimait bien, et ça passe par Picasso, et d’autres. C’est intéressant.
AG: Pour couper Julien, je pense aussi que ce qui se passe avec Stereolab, c’est que nous avons les mêmes racines. Ce n’est pas tellement que l’on descend d’eux, mais nous avons les mêmes racines.

-Ce ne sont pas vos jumeaux pour autant.
AG: Non, car il y a un net décalage d’années. Mais je veux dire que le côté krautrock, l’exotica…
JG: Le tropicalisme…
AG: On aime les mêmes choses. C’est une rencontre. En fait, ils ont écouté les mêmes trucs, que nous avons écoutés plus tard, et peu importe, nous les avons aimés en même temps.
JG: Ils ont une culture jazz, ils aiment les livres, et Tim a une des plus grosses collections de disques que je connaisse, une collection massive!
AG: Lætitia, traîne à nos concerts, on traîne aux siens, on a des amis musiciens en commun.
JG: On l’invite, aussi.
AG: Voilà, c’est devenu une scène, même s’il y a cet écart de temps.

-Julien parlait de famille, c’est ça, là.
AG: Oui.
JG: On se reconnaît, oui. Il faut reconnaître les gens avec qui tu as envie de bosser, aller vers eux, rencontrer les maîtres.

-Sa vraie famille on la reconnaît.
JG: Oui. On a beaucoup eu cette discussion avec Lætitia… Notamment au sujet d’un ami à nous, qui est à Toronto, et qui s’appelle Chris A. Cummings. Il avait ce groupe qui s’appelait Mantler,  maintenant devenu Marker Starling, et il fait de la soul de blanc.

-De la blue-eyed soul?
JG: Oui. Et il est chauve avec une barbe. Je l’ai invité à jouer deux fois, à Paris. Et Lætitia l’écoutait, un soir de Noël où elle était chez moi, et me dit: «ce mec est de la famille.» Il est parti enregistrer avec Sean des High Llamas, et Sean s’est mis à genoux devant lui, en disant: «tout ce que j’ai voulu faire dans ma vie, tu l’as fait.» C’est arriver à mélanger Brian Wilson, la soul, l’Amérique du sud, toutes ces influences. Et c’est la même envie que tu retrouves chez Chris, chez nous, comme chez Stereolab.
AG: Et Sean des High Llamas a beaucoup fait les arrangements des disques de Stereolab. Pour la connexion.
JG: Sean est vraiment le mentor de Tim Gane.
AG: Il n’est pas toujours cité dans les disques, mais on sait qu’il était là, derrière.
JG: Voilà, pour l’aspect pop orchestrale, c’est vraiment l’exemple de Tim.
AG: Il a aussi bossé avec O’Rourke, donc tout ça resserre encore les connexions.

-PB: Oui, Jim O’Rourke, qui avait intégré Sonic Youth l’époque précédant Sonic Nurse.
AG: Oui! En fait il était rentré dans le groupe pour filer un coup de main. Je suis très fan de ce qu’il fait, déjà en tant que musicien: c’est à la fois de la musique expérimentale, de la musique contemporaine, de la pop, et des tonnes d’autres choses… Mais aussi pour son côté savant, producteur, et ce qui suit. Il a joué live avec eux parce que Kim avait des problèmes pour jouer toutes les parties basse, je pense, et aussi de la guitare.

Synthèses (Je peux te prendre une cigarette ?)
-Puisque l’on est à Nexon: le théâtre c’est la vie?
JG: Ça l’était, oui.

-Et ça ne l’est plus?
JG: Ce qui était bien, en Grèce antique, c’est que chaque semaine, tous les problèmes et toutes les bonnes choses qui s’étaient passés durant la semaine étaient joués par des acteurs, avec des débats à la suite. Des pièces étaient écrites chaque huitaine. C’était comme les nouvelles, sauf que c’était joué par des acteurs à Athènes, et dans tous les petits bleds.

-PB: La catharsis.
JG: Oui, voilà. Ce qu’on a un peu oublié pour tomber dans des chimères, des objets plus synthétiques, disons du théâtre de synthèse.

-Quand vous venez ici, le but c’est un peu de restaurer ce théâtre-ci?
JG: Je ne sais pas. Mais il y a des gens qui nous disent après les concerts d’Aquaserge, et je l’ai véritablement entendu, qu’ils ont senti une forme de révélation, de sublimation, ou de transfiguration dans la musique…

-C’est bon signe (rires)!
JG: Ah ça l’a été! Il y a des soirs où l’on est fatigués, mais il y a des soirs où l’on est vraiment en forme. Il y a des dizaines de personnes qui m’ont parlé de ça, de révolution intérieure, je ne sais pas. Ils sont peut-être passés de l’autre côté du miroir, pendant un temps, avec notre aide. Voilà ce que je peux te dire.

-Pour finir: le plus bel album de tous les temps?
AG: Je ne peux pas te dire. Celui qui, à chaque fois que tu l’écoutes te fait cet effet…  
-Ton choix sera différent demain, la semaine prochaine, pas d’absolu. Celui qui ce soir pour toi est le plus beau?
AG: Ce serait quoi le disque que j’ai le plus écouté?
JG: Moi le disque que j’ai le plus écouté, je crois savoir lequel c’est. C’est Get up with it, de Miles Davis.Il est de 1973, je crois. Sa période paranoïaque, sous cocaïne avec les lunettes mouche. Les éditeurs venaient alors à sa maison en lui demandant: «Miles, tu n’as rien enregistré depuis trois ans, qu’est-ce que tu fous? L’avance, elle est où?» Et lui: «Je ne sais pas qui tu es, dégage…» Il était à cran. Et l’un d’eux a réussi à se faufiler chez lui et à voler les bandes de Get up with it.
(Rires)

-PB: Ah oui?
JG: Oui.
AG: Ah! Il y a un album qui m’a marquée et que je réécouterai, je pense, toute ma vie. C’est le disque de Mark Hollis, le chanteur de Talk Talk. Son album solo, qui est absolument magnifique.

 Fin !

 

Posté par: Benjamin Vareille
Catégorie : Interview La Route du Sirque





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