Radio critique

21 sept. 2017

CRITIQUE DE LECTEURS LYCEENS

LE POISSON BELGE
Léonore Confino
Actes Sud

Une création sonore réalisée par Radio Critique pour Radio Théâtre

Le Poisson belge

Proche du conte ou de la fable, l'histoire tendre et féroce de Grande monsieur et Petit fille se déroule à notre époque à Bruxelles, d'abord en espace ouvert près des étangs d'Ixelles puis en espace clos dans l'appartement de Grande monsieur.
La rencontre surprenante d'un travesti et d'une orpheline devient pour ces deux êtres blessés par la vie une union/réunion salvatrice...
Grande monsieur, un vieux garçon solitaire, voit sa vie bien ordonnée bouleversée par l'intrusion de Petit fille. Sommé de prendre en charge la jeune orpheline, il l'aide à faire le deuil de ses parents, selon un rituel venu du Japon, tandis qu'elle le pousse à révéler et à accepter sa vraie nature en dépassant les traumatismes du passé, en achevant un deuil en suspens et en reprenant ce qui lui a été retiré.

Léonore Confino

Le goût de l’écriture est né d’observations dans ses « boulots d’appoints », en parallèle de ses études de cinéma documentaire.
En 2009 et 2010, elle écrit Ring et Building respectivement sur les thèmes du couple et du travail, publiées aux éditions l’Oeil du Prince. Catherine Schaub monte Building en premier. La pièce reçoit le Grand Prix du théâtre 2011. Puis la metteur en scène s’empare de Ring: création au petit Saint Martin en octobre 2013 avec Audrey Dana et Sami Bouajila. La pièce est nommée aux Molières 2014 dans la catégorie auteur. En 2012, Léonore termine sa trilogie avec le thème de la famille : Les Uns sur les Autres est créée au théâtre de la Madeleine avec Agnès Jaoui. 
La collaboration artistique avec Catherine Schaub est effervescente: elles co-dirigent ensemble les productions du Sillon et ont lancé en mai 2015 Parlons d'autre chose, un geyser sur l'adolescence, et en septembre 2015 leur dernière création, Le poisson belge, au théâtre de la pépinière avec Géraldine Martineau et Marc Lavoine (éditions Actes Sud). Léonore est nommée aux Molières 2016 en tant qu’auteur et Géraldine Martineau reçoit le Molière de la révélation féminine. Elle vient d’achever sa dernière pièce 1300 grammes, autour du cerveau humain et de la plasticité neuronale…
A l'étranger, Ring a été adaptée à New York, Rome, Athènes, Rio et San Francisco.

+ d'information sur ce texte par l'auteur :
Léonore Confino, "Le Poisson belge", comment est née l'envie d'écrire ce texte ?
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Le Prix Sony Labou Tansi des Lycéens

Depuis 2003, le Pôle de Ressources pour l'Éducation artistique et culturelle, « Écritures contemporaines francophones et théâtre » a mis en place dans l'Académie de Limoges un comité de lecteurs lycéens du théâtre francophone. Dès 2005, des lycées d'autres académies et de l'étranger ont rejoint cette action. Pour l'année 2015-2016, il était composé d'environ 600 élèves de France (dont La Réunion), mais aussi d'Algérie, du Bénin et du Maroc.
Ce prix permet aux lycéens de plusieurs pays de découvrir des œuvres théâtrales modernes, atypiques, incisives, et pertinentes où l'acte de lire n'est plus seulement un rapport au texte mais aussi un rapport au monde.Il porte le nom de Sony Labou Tansi, grand auteur dramatique congolais dont l'œuvre marque l'histoire de la littérature francophone et qui fut un compagnon du festival des Francophonies en Limousin dès ses débuts. Sony Labou Tansi est décédé en 1995.

Le fonctionnement du prix

Au début de chaque année, les éditeurs sont sollicités et l'ensemble des textes qu'ils proposent est soumis à un premier comité de lecture réuni par les Francophonies en Limousin. Une sélection de 12 textes est faite et remise à un second comité de lecture "enseignants" qui fait la sélection finale des cinq titres présentés au jury "lycéens".
A partir de la rentrée scolaire en septembre, les lycéens membres du jury du prix Sony Labou Tansi 2017 découvrent les cinq œuvres sélectionnées :
Fin avril/début mai, à l'issue d'un vote, les lycéens de l'Académie de Limoges, réunis en atelier au CCM Jean Moulin à Limoges, et ceux des classes des autres établissements en France ou à l'étranger décernent le prix à l'un des cinq auteurs de la sélection.
Fin septembre, à l'occasion du Festival des Francophonies en Limousin, une lecture du texte primé est présentée à Limoges, suivie de la remise du Prix à l'auteur. En 2016 la lecture était dirigée par Elise Hôte et Renaud Frugier (Cie Méthylène Théâtre) avec des élèves ayant participé au Prix.

Les textes qui concouraient pour le prix 2017 étaient :

Hakim Bah (Guinée) : A bout de sueurs, Lansman
Léonore Confino (France) : Le Poisson belge, Actes Sud Papiers
Marcelle Dubois (Canada-Québec) : Habiter les terres, Lansman
Mohamed El Khatib (France) : Finir en beauté, Les Solitaires intempestifs
Sébastien Joanniez (France) : Chouf, Espace 34.

Le Prix 2017 a été décerné à Léonore Confino (France) : Le Poisson belge, Actes Sud Papiers

+ d'informations sur les auteurs et les textes (biographies, présentation des textes, ressources pédagogiques, interview, vidéo...) sur le site du prix Sony Labou Tansi des Lycéens ou sur theatre-contemporain.net

Ressources : site theatre-contemporain.net, Les Francophonies en Limousin, site du prix Sony Labou Tansi, Rectorat de l’Académie de Limoges et Canopé.

Focus Limousin / / Francophonies Limousin / / Prix Sony Labou Tansi / 
Posté par : Radio Théâtre
08 sept. 2017

CRITIQUE DE LECTEURS LYCEENS

FINIR EN BEAUTE
Mohamed El Khatib
Solitaires Intempestifs

Une création sonore réalisée par Radio Critique pour Radio Théâtre

Finir en beauté

La pièce se déroule à l'hôpital où la mère finit ses jours, puis au funérarium et ensuite au Maroc où son corps est inhumé.
Il s'agit d'une restitution des derniers jours de la mère de l'auteur, atteinte d'un cancer du foie en phase terminale et des moments qui suivent son décès. Le point de vue est celui du fils, et toute la famille accompagne ce moment douloureux. L'ensemble est présenté sous forme de chronique documentaire mais, loin d'être objectif, l'auteur ponctue sa «fiction documentaire » de remarques aussi drôles qu'émouvantes.

Mohamed El Khatib

Auteur et metteur en scène, il s'astreint à confronter le théâtre à d'autres médiums (cinéma, installations, journaux) et à observer le produit de ces frictions.
Après des études de Lettres (Khâgne), un passage à Sciences Po, puis au CADAC (Centre d'Art dramatique de Mexico) et une thèse de sociologie sur « la critique dans la presse française » (Dir. Nicolas Pélissier), il cofonde à Orléans en 2008 le collectif Zirlib autour d'un postulat simple : l'esthétique n'est pas dépourvue de sens politique.
Zirlib est le fruit d'une rencontre entre auteurs, acteurs, chercheurs, danseurs, vidéastes et musiciens de formations et d'horizons divers. Ce collectif envisage la création contemporaine comme une expérience, un geste sensible/social dont la dimension esthétique la plus exigeante doit se confronter au quotidien le plus banal. Le point de départ est toujours une rencontre. Rencontre avec une femme de ménage, un éleveur de moutons, un électeur du Front national, un marin. À partir de ces rencontres, se mettent en place des protocoles de recherche qui aboutissent à des formes dont chacun peut s'emparer immédiatement.
Depuis 2010, Mohamed El Khatib est accompagné par L'L, lieu de recherche et d'accompagnement pour la création contemporaine (Bruxelles) et le Tandem Arras-Douai – Scène nationale.
Il est artiste-associé au Théâtre de la Ville à Paris et au Centre dramatique nationale de Tours et artiste en résidence au REP Théâtre de Birmingham (GB). Il est également membre du comité de rédaction de Parages, la revue du Théâtre National de Strasbourg et participe régulièrement à la revue littéraire If dirigée par Hubert Colas. Ses pièces sont jouées en France et à l'étranger.
En 2010 il créé À l'abri de rien à la Scène nationale de Sète.
En 2012 il créé Sheep - pièce pour 7 danseurs et un mouton au Grand T à Nantes.v En 2014 il créé au festival actOral Finir en beauté et Moi, Corinne Dadat - pièce pour une femme de ménage et une danseuse.
En 2016 il est lauréat du Grand Prix de littérature dramatique pour son texte Finir en beauté.
En 2017 il prépare pour Arte la réalisation du film Renault 12 (Les Films d'ici) et il crééra à la Colline - théâtre national en partenariat avec le Festival d'Automne à Paris et le Théâtre de la Ville sa prochaine création STADIUM avec 53 supporters du Racing Club de Lens.

+ d'information sur ce texte par l'auteur :
Mohamed El Khatib, "A bout de sueur", comment est née l'envie d'écrire ce texte ?
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Le Prix Sony Labou Tansi des Lycéens

Depuis 2003, le Pôle de Ressources pour l'Éducation artistique et culturelle, « Écritures contemporaines francophones et théâtre » a mis en place dans l'Académie de Limoges un comité de lecteurs lycéens du théâtre francophone. Dès 2005, des lycées d'autres académies et de l'étranger ont rejoint cette action. Pour l'année 2015-2016, il était composé d'environ 600 élèves de France (dont La Réunion), mais aussi d'Algérie, du Bénin et du Maroc.
Ce prix permet aux lycéens de plusieurs pays de découvrir des œuvres théâtrales modernes, atypiques, incisives, et pertinentes où l'acte de lire n'est plus seulement un rapport au texte mais aussi un rapport au monde.Il porte le nom de Sony Labou Tansi, grand auteur dramatique congolais dont l'œuvre marque l'histoire de la littérature francophone et qui fut un compagnon du festival des Francophonies en Limousin dès ses débuts. Sony Labou Tansi est décédé en 1995.

Le fonctionnement du prix

Au début de chaque année, les éditeurs sont sollicités et l'ensemble des textes qu'ils proposent est soumis à un premier comité de lecture réuni par les Francophonies en Limousin. Une sélection de 12 textes est faite et remise à un second comité de lecture "enseignants" qui fait la sélection finale des cinq titres présentés au jury "lycéens".
A partir de la rentrée scolaire en septembre, les lycéens membres du jury du prix Sony Labou Tansi 2017 découvrent les cinq œuvres sélectionnées :
Fin avril/début mai, à l'issue d'un vote, les lycéens de l'Académie de Limoges, réunis en atelier au CCM Jean Moulin à Limoges, et ceux des classes des autres établissements en France ou à l'étranger décernent le prix à l'un des cinq auteurs de la sélection.
Fin septembre, à l'occasion du Festival des Francophonies en Limousin, une lecture du texte primé est présentée à Limoges, suivie de la remise du Prix à l'auteur. En 2016 la lecture était dirigée par Elise Hôte et Renaud Frugier (Cie Méthylène Théâtre) avec des élèves ayant participé au Prix.

Les textes qui concouraient pour le prix 2017 étaient :

Hakim Bah (Guinée) : A bout de sueurs, Lansman
Léonore Confino (France) : Le Poisson belge, Actes Sud Papiers
Marcelle Dubois (Canada-Québec) : Habiter les terres, Lansman
Mohamed El Khatib (France) : Finir en beauté, Les Solitaires intempestifs
Sébastien Joanniez (France) : Chouf, Espace 34.

Le Prix 2017 a été décerné à Léonore Confino (France) : Le Poisson belge, Actes Sud Papiers

+ d'informations sur les auteurs et les textes (biographies, présentation des textes, ressources pédagogiques, interview, vidéo...) sur le site du prix Sony Labou Tansi des Lycéens ou sur theatre-contemporain.net

Ressources : site theatre-contemporain.net, Les Francophonies en Limousin, site du prix Sony Labou Tansi, Rectorat de l’Académie de Limoges et Canopé.

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Posté par : Radio Théâtre
11 août 2017

CRITIQUE DE LECTEURS LYCEENS

A BOUT DE SUEUR
Hakim Bah
Lansman

Une création sonore réalisée par Radio Critique pour Radio Théâtre

A bout de sueur

A la suite d’une rencontre avec son amie Fifi, Binta décide de quitter son mari, qui la néglige et la bat, et ses deux enfants Biro et Alpha, pour émigrer à Paris. Elle ment à Bachir en invoquant une maladie de son frère, installé en France, pour partir rejoindre Marcel, qu’elle a séduit sur un site de rencontres. Bachir désespéré se rend en France où son beau-frère lui dévoile la vérité. Alpha et Biro tentent de rejoindre leur mère en se glissant dans un train d’atterrissage, et ne survivent pas au voyage. Bachir se suicide, et Binta, chassée par Marcel à qui elle a révélé la vérité, rentre seule au pays.

Hakim Bah

Auteur, poète et nouvelliste, Hakim Bah est né à Mamou en Guinée.
Il fait des études de mise en scène et dramaturgie à l’Université de Paris-Ouest Nanterre et effectue en parallèle des résidences d’écritures au Burkina Faso, en Guinée, en France ou au Maroc.
Son texte Sur la pelouse créé aux Récréâtrales 2012 par Souleymane Bah a été lauréat 2013 du comité de lecture de la Comédie de l’Est. Le Cadavre dans l’œil, mis en scène par Guy Theunissen en 2014, au Festival des Francophonies en Limousin en 2013, aux Regards croisés 2013 et mis en onde sur RFI dans une mise en lecture de Denis Lavant (Festival d’Avignon 2014). 
Ticha-Ticha, accompagné par le collectif À Mots Découverts, a été sélectionné par le bureau des lecteurs de la Comédie française, élu Coup de cœur du comité de lecture de l’Apostrophe et lu au Théâtre de l’Aquarium à Vincennes, au Lieu-Dit (Écriture en partage dirigé par Monique Blin) à Paris, aux Mardis-Midi du Théâtre 13, à l’Apostrophe, au Printemps des Inédits à Fontenay Sous-Bois et au Festival Text’Avril au Théâtre de la Tête Noire à Saran.
En 2015, son texte La Nuit porte caleçon est lauréat du comité de lecture du Tatmac et y est mis en lecture par Serge Tranvouez avec les élèves de l’ESAD.
Pour Le tarmac des auteurs à Kinshasa, il écrit Au moins nous ne serons pas seuls en enfer. La même année, il reçoit la bourse Beaumarchais pour son texte Convulsions, prix RFI Théâtre 2016. Il crée Gentil petit chien lors des Récréâtrales 2016 avec cinq élèves-comédiens de L’École de la Comédie de Saint-Étienne, quatre comédiens du Laboratoire ELAN sous la direction du metteur en scène burkinabé Aristide Tarnagda.
Son travail a reçu de nombreux prix (prix Journées de Lyon des auteurs de théâtre, 15e Prix d’écriture Théâtrale de la ville de Guérande en 2015, Prix des Inédits d’Afrique et d’Outremer, Prix du public au festival Text’Avril, Prix RFI Théâtre…).


 + d'information sur ce texte par l'auteur :
Hakim Bah, "A Bout de sueur" comment est née l'envie d'écrire ce texte ?
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Le Prix Sony Labou Tansi des Lycéens

Depuis 2003, le Pôle de Ressources pour l'Éducation artistique et culturelle, « Écritures contemporaines francophones et théâtre » a mis en place dans l'Académie de Limoges un comité de lecteurs lycéens du théâtre francophone. Dès 2005, des lycées d'autres académies et de l'étranger ont rejoint cette action. Pour l'année 2015-2016, il était composé d'environ 600 élèves de France (dont La Réunion), mais aussi d'Algérie, du Bénin et du Maroc.
Ce prix permet aux lycéens de plusieurs pays de découvrir des œuvres théâtrales modernes, atypiques, incisives, et pertinentes où l'acte de lire n'est plus seulement un rapport au texte mais aussi un rapport au monde.Il porte le nom de Sony Labou Tansi, grand auteur dramatique congolais dont l'œuvre marque l'histoire de la littérature francophone et qui fut un compagnon du festival des Francophonies en Limousin dès ses débuts. Sony Labou Tansi est décédé en 1995.

Le fonctionnement du prix

Au début de chaque année, les éditeurs sont sollicités et l'ensemble des textes qu'ils proposent est soumis à un premier comité de lecture réuni par les Francophonies en Limousin. Une sélection de 12 textes est faite et remise à un second comité de lecture "enseignants" qui fait la sélection finale des cinq titres présentés au jury "lycéens".
A partir de la rentrée scolaire en septembre, les lycéens membres du jury du prix Sony Labou Tansi 2017 découvrent les cinq œuvres sélectionnées :
Fin avril/début mai, à l'issue d'un vote, les lycéens de l'Académie de Limoges, réunis en atelier au CCM Jean Moulin à Limoges, et ceux des classes des autres établissements en France ou à l'étranger décernent le prix à l'un des cinq auteurs de la sélection.
Fin septembre, à l'occasion du Festival des Francophonies en Limousin, une lecture du texte primé est présentée à Limoges, suivie de la remise du Prix à l'auteur. En 2016 la lecture était dirigée par Elise Hôte et Renaud Frugier (Cie Méthylène Théâtre) avec des élèves ayant participé au Prix.

Les textes qui concouraient pour le prix 2017 étaient :

Hakim Bah (Guinée) : A bout de sueurs, Lansman
Léonore Confino (France) : Le Poisson belge, Actes Sud Papiers
Marcelle Dubois (Canada-Québec) : Habiter les terres, Lansman
Mohamed El Khatib (France) : Finir en beauté, Les Solitaires intempestifs
Sébastien Joanniez (France) : Chouf, Espace 34.

Le Prix 2017 a été décerné à Léonore Confino (France) : Le Poisson belge, Actes Sud Papiers

+ d'informations sur les auteurs et les textes (biographies, présentation des textes, ressources pédagogiques, interview, vidéo...) sur le site du prix Sony Labou Tansi des Lycéens ou sur theatre-contemporain.net

Ressources : site theatre-contemporain.net, Les Francophonies en Limousin, site du prix Sony Labou Tansi, Rectorat de l’Académie de Limoges et Canopé.

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Posté par : Radio Théâtre
08 juil. 2017

CRITIQUE DE LECTEURS LYCEENS



HABITER LES TERRES
Marcelle Dubois
Lansman

Une création sonore réalisée par Radio Critique pour Radio Théâtre

Habiter les terres

Ils l’ont lu dans le journal, le gouvernement va fermer les routes et récupérer les terres, condamnant leur village à disparaître. Alors Guyenne, ses habitants, ses ours et ses outardes se révoltent.
Un ministre est kidnappé et planté au milieu des navets, des barricades sont dressées, une outarde prend son envol munie d’une missive à l’adresse du gouvernement : tous attendent de pied ferme que le premier ministre se déplace en personne pour les rencontrer.
Dans ce village, les animaux parlent, les ministres prennent racine et les présages se réalisent. C’est alors qu’apparaît la fille Dubois, revenue de la ville après des années d’absence. D’abord mise à l’épreuve par le choeur des habitants, elle rejoint finalement la lutte jusqu’à l’envol final qui clôt cette fable politico-magique.

Marcelle Dubois

Suite à des études en Lettres-Art dramatique au Cégep Lionel- Groulx et en Création littéraire à l’UQAM, Marcelle Dubois fonde sa compagnie de théâtre les Porteuses d’Aromates en 2000. C’est sous cette enseigne qu’en tant qu’auteure/metteure en scène elle signe En vie de femmes (2000) et Condamnée à aimer la vie (2003). Son texte, Amour et Protubérances, fable pour bouffons, mis en scène par Jacques Laroche, fut produit à Premier Acte à Québec et à La Petite Licorne à Montréal en 2004-2005. Jam Pack, quant à lui est présenté au Théâtre d’Aujourd’hui en novembre 2008.
Son dernier texte, Œuvre de destruction a été lu au Festival du Jamais Lu en 2007, puis au Centre Georges Pompidou en France en 2008. Elle écrit également pour le jeune publicLe dragon de bois, présenté à la 20e semaine de la dramaturgie du CEAD, et La Ville en rouge, présenté à la Rencontre Théâtre ado de mars 2009. À l’été 2008 elle jouit d’une résidence de trois mois pour débuter l’écriture de son nouveau texte, Bercail, à la Maison des Auteurs des Francophonies en Limousin en France. Co-fondatrice du Festival du Jamais Lu, elle en assure la direction artistique et générale depuis dix ans. Elle participe également à la réalisation de Carte Premières, un outil de promotion desservant la relève théâtrale.
Dans une vision plus militante, Marcelle Dubois à été membre du conseil d’administration de l’Association des Compagnies de Théâtre de 2007 à 2010 et s’est impliquée au sein du comité directeur des États Généraux du théâtre tenus par le Conseil Québécois du Théâtre à l’automne 2007.

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Marcelle Dubois, "Habiter les terres", comment est née l'envie d'écrire ce texte ?
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Le Prix Sony Labou Tansi des Lycéens

Depuis 2003, le Pôle de Ressources pour l'Éducation artistique et culturelle, « Écritures contemporaines francophones et théâtre » a mis en place dans l'Académie de Limoges un comité de lecteurs lycéens du théâtre francophone. Dès 2005, des lycées d'autres académies et de l'étranger ont rejoint cette action. Pour l'année 2015-2016, il était composé d'environ 600 élèves de France (dont La Réunion), mais aussi d'Algérie, du Bénin et du Maroc.
Ce prix permet aux lycéens de plusieurs pays de découvrir des œuvres théâtrales modernes, atypiques, incisives, et pertinentes où l'acte de lire n'est plus seulement un rapport au texte mais aussi un rapport au monde.Il porte le nom de Sony Labou Tansi, grand auteur dramatique congolais dont l'œuvre marque l'histoire de la littérature francophone et qui fut un compagnon du festival des Francophonies en Limousin dès ses débuts. Sony Labou Tansi est décédé en 1995.

Le fonctionnement du prix

Au début de chaque année, les éditeurs sont sollicités et l'ensemble des textes qu'ils proposent est soumis à un premier comité de lecture réuni par les Francophonies en Limousin. Une sélection de 12 textes est faite et remise à un second comité de lecture "enseignants" qui fait la sélection finale des cinq titres présentés au jury "lycéens".
A partir de la rentrée scolaire en septembre, les lycéens membres du jury du prix Sony Labou Tansi 2017 découvrent les cinq œuvres sélectionnées :
Fin avril/début mai, à l'issue d'un vote, les lycéens de l'Académie de Limoges, réunis en atelier au CCM Jean Moulin à Limoges, et ceux des classes des autres établissements en France ou à l'étranger décernent le prix à l'un des cinq auteurs de la sélection.
Fin septembre, à l'occasion du Festival des Francophonies en Limousin, une lecture du texte primé est présentée à Limoges, suivie de la remise du Prix à l'auteur. En 2016 la lecture était dirigée par Elise Hôte et Renaud Frugier (Cie Méthylène Théâtre) avec des élèves ayant participé au Prix.

Les textes qui concouraient pour le prix 2017 étaient :

Hakim Bah (Guinée) : A bout de sueurs, Lansman
Léonore Confino (France) : Le Poisson belge, Actes Sud Papiers
Marcelle Dubois (Canada-Québec) : Habiter les terres, Lansman
Mohamed El Khatib (France) : Finir en beauté, Les Solitaires intempestifs
Sébastien Joanniez (France) : Chouf, Espace 34.

Le Prix 2017 a été décerné à Léonore Confino (France) : Le Poisson belge, Actes Sud Papiers

+ d'informations sur les auteurs et les textes (biographies, présentation des textes, ressources pédagogiques, interview, vidéo...) sur le site du prix Sony Labou Tansi des Lycéens ou sur theatre-contemporain.net

Ressources : site theatre-contemporain.net, Les Francophonies en Limousin, site du prix Sony Labou Tansi, Rectorat de l’Académie de Limoges et Canopé.

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Posté par : Radio Théâtre
06 juin 2017

CRITIQUE DE LECTEURS LYCEENS

CHOUF
Sébastien Joanniez
Editions Espaces 34, 2014

Une création sonore réalisée par Radio Critique pour Radio Théâtre

Chouf

Écrits au cours de voyages entre la France et l’Algérie, issus de rencontres ou totalement inventés, les textes de Chouf sont des pépites du passé, des bribes d’aujourd’hui, les éléments d’un pont qui se jette par-dessus la Méditerranée. Ici, la poésie tente de dire le silence et l’espoir. La page presque blanche allume des feux dans la nuit. Car l’Histoire n’a pas encore éteint nos souvenirs, ni coulé nos bateaux, ni entamé nos appétits.

Sébastien Joanniez

Né en 1974, Sébastien Joanniez commence par le théâtre, à Lyon, où il travaille comme auteurmetteur en scène et comédien.
Publiée chez différents éditeurs (Rouergue, Sarbacane, Espaces 34, Color Gang, Théâtrales), son oeuvre alterne littérature jeunesse et adultes, roman, théâtre, poésie, essai, album, chronique de voyage, cinéma, chanson.
Son roman Marabout d’ficelle (Éditions du Rouergue) a reçu le Prix J’aime lire (prix décerné par les enfants) au Salon de Montreuil en 2002. Devenu Ein Zwilling für Leo aux Editions Beltz (Allemagne), ce roman a été sélectionné au Deutscher Jugendliteraturpreis - Foire du livre de Francfort 2008.
Sa pièce, Désarmés - Cantique (Éditions Espaces 34), a obtenu le Prix Collidram (prix de littérature dramatique pour les collégiens) en 2008. Sa pièce Stroboscopie (Éditions Théâtrales) est finaliste du Grand Prix de littérature dramatique 2016.
Sa pièce Chouf (Éditions Espaces 34) est finaliste du Prix Sony Labou-Tansi 2017 (prix des lycéens francophone).
Sa pièce Moins un est finaliste de l’Inédithéâtre 2017 (prix des lycéens français).
Sa pièce En bas c'est moi (It's me down there), traduite en anglais par Simon Pare avec le soutien de la SACD, a été créé au hotINK International Play Reading Festival 2009 - New York.
Son roman Noir Grand (Éditions du Rouergue) est traduit et publié par Sanha Publishing en Corée du Sud (2014).
Auteur et comédien, il lit à haute voix ses textes, et participe à de nombreux projets (ateliers d’écriture, rencontres, scènes ouvertes...) dans les milieux scolaires, psychiatriques, pénitentiaires, associatifs, institutionnels.
Arrivé en Ardèche, il programme et organise le Festival Essayages depuis 2008, avec une multitude de partenaires, qui invite des auteurs à lire eux-mêmes un de leurs textes inachevés en public.
Il collabore fréquemment avec des musiciens, des plasticiens, des metteurs en scène, des comédiens, des cinéastes, répond à des commandes d’écriture, s’installe en résidence dans les classes, les immeubles, les théâtres, les bibliothèques, chez l’habitant, à l’étranger ou en France.

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Le Prix Sony Labou Tansi des Lycéens

Depuis 2003, le Pôle de Ressources pour l'Éducation artistique et culturelle, « Écritures contemporaines francophones et théâtre » a mis en place dans l'Académie de Limoges un comité de lecteurs lycéens du théâtre francophone. Dès 2005, des lycées d'autres académies et de l'étranger ont rejoint cette action. Pour l'année 2015-2016, il était composé d'environ 600 élèves de France (dont La Réunion), mais aussi d'Algérie, du Bénin et du Maroc.
Ce prix permet aux lycéens de plusieurs pays de découvrir des œuvres théâtrales modernes, atypiques, incisives, et pertinentes où l'acte de lire n'est plus seulement un rapport au texte mais aussi un rapport au monde.Il porte le nom de Sony Labou Tansi, grand auteur dramatique congolais dont l'œuvre marque l'histoire de la littérature francophone et qui fut un compagnon du festival des Francophonies en Limousin dès ses débuts. Sony Labou Tansi est décédé en 1995.

Le fonctionnement du prix

Au début de chaque année, les éditeurs sont sollicités et l'ensemble des textes qu'ils proposent est soumis à un premier comité de lecture réuni par les Francophonies en Limousin. Une sélection de 12 textes est faite et remise à un second comité de lecture "enseignants" qui fait la sélection finale des cinq titres présentés au jury "lycéens".
A partir de la rentrée scolaire en septembre, les lycéens membres du jury du prix Sony Labou Tansi 2017 découvrent les cinq œuvres sélectionnées :
Fin avril/début mai, à l'issue d'un vote, les lycéens de l'Académie de Limoges, réunis en atelier au CCM Jean Moulin à Limoges, et ceux des classes des autres établissements en France ou à l'étranger décernent le prix à l'un des cinq auteurs de la sélection.
Fin septembre, à l'occasion du Festival des Francophonies en Limousin, une lecture du texte primé est présentée à Limoges, suivie de la remise du Prix à l'auteur. En 2016 la lecture était dirigée par Elise Hôte et Renaud Frugier (Cie Méthylène Théâtre) avec des élèves ayant participé au Prix.

Les textes qui concouraient pour le prix 2017 étaient :

Hakim Bah (Guinée) : A bout de sueurs, Lansman
Léonore Confino (France) : Le Poisson belge, Actes Sud Papiers
Marcelle Dubois (Canada-Québec) : Habiter les terres, Lansman
Mohamed El Khatib (France) : Finir en beauté, Les Solitaires intempestifs
Sébastien Joanniez (France) : Chouf, Espace 34.

Le Prix 2017 a été décerné à Léonore Confino (France) : Le Poisson belge, Actes Sud Papiers

+ d'informations sur les auteurs et les textes (biographies, présentation des textes, ressources pédagogiques, interview, vidéo...) sur le site du prix Sony Labou Tansi des Lycéens ou sur theatre-contemporain.net

Ressources : site theatre-contemporain.net, Les Francophonies en Limousin, site du prix Sony Labou Tansi, Rectorat de l’Académie de Limoges et Canopé.

Focus Limousin / / Francophonies Limousin / / Prix Sony Labou Tansi / 
Posté par : Radio Théâtre
26 mai 2017

REGARDS DE SPECTATEURS 
Michel Kiener / Laetitia Le Van 
Le Théâtre de l'Union, CDN Limousin, propose cette année à ses spectateurs des ateliers de critique, dirigés par le critique dramatique Jean-Pierre Han.
Aujourd'hui, Radio Théâtre vous propose de découvrir le fruit de ces ateliers, en lisant la critique des participants, Laetita Le Van, Michel Kiener.

Richard III : à trois, un défi réussi

Richard III - Loyaulté me lie, qui se joue jusqu'au vendredi 29 janvier au Théâtre de L'Union, CDN Limousin, embarque le spectateur dans une cavalcade audacieuse et puissante, inquiétante et fantasmagorique, inventive et surprenante pour incarner la figure maléfique de Richard III et mieux faire entendre la langue baroque et poétique de Shakespeare.

Monter un -nième Richard III est un défi. Jean Lambert-wild, le nouveau directeur du Théâtre de L'Union, s'est lancé dans cette création, construite avec l'actrice Elodie Bordas, les metteurs en scène Lorenzo Malaguerra et Gérald Garutti – qui signe par ailleurs la traduction du texte-, le compositeur Jean-Luc Therminarias et le plasticien Stéphane Blanquet. Un défi réussi, qui rend un hommage à la puissance et à l'exubérance du théâtre, et au théâtre baroque qui est celui de Shakespeare.

Ce Richard III, une farce ? C'est ce que le spectateur pourrait se dire, tant le parti-pris de Jean Lambert-wild de faire de Richard III un clown peut paraître inattendu. Cet "acteur-clown", impose, pourrait-on croire, ce personnage à la pièce. Or cette proposition forte fonctionne et favorise une lecture féconde, renouvelée de la pièce. Le clown arrive sautillant, frêle et déjà bondissant, avant de se grimer devant sa glace d'artiste de cirque. Clown diablotin et triste, qui se prépare à endosser son personnage masqué, grimé par les mots manipulateurs et les futures grimaces d'un joker. Bouffon, visible par son reflet dans le miroir, qui nous invite à comprendre que c'est à un spectacle, à un numéro d'acteur grinçant que nous allons assister. Richard III expose alors son projet, "profond dessein" de se "montrer criminel" pour conquérir le pouvoir et devenir roi. Mais la figure inquiétante avoue "un autre dessein, impénétrable et secret", que le spectacle donnera à voir progressivement. La machination peut se déployer. La machinerie du théâtre se déploie aussitôt, dépliant un décor de fête foraine ou de palais de la magie, ménageant quatre espaces, peints dans un graphisme aux couleurs rouges, vertes et noires, aux formes fantastiques, inquiétantes, enfantines et grotesques tout à la fois. La profusion frappe. Je me dis que je vais retrouver les audaces du théâtre de Shakespeare et les jubilations de ses métamorphoses.

La première est celle de monter à deux acteurs une pièce qui comporte une quarantaine de personnages. Jean-Lambert Wild joue la partition de Richard III et d'un des tueurs de Clarence, soulignant qu'il est toujours du côté de l'action et de la folie furieuse. Elodie Bordas, au travers d'une performance d'actrice remarquable, incarne les autres personnages. Une série de tableaux se succède alors, tous différents, jouant sur des espaces nouveaux, des figures fortement typées, déployant des effets de surprise scénographique continuels : ainsi la mère de Richard, Vierge noire, poupée superbe et macabre surgissant au centre du plateau ; Buckingham, en groom turc, bon serviteur au chapeau rouge, M. Loyal de cirque qui prépare et chauffe la salle pour servir son maître. Virtuose jeu d'équilibriste qui ne souffre aucune surenchère.

Richard III-Loyaulté me lie se décline à trois personnages, avec les deux acteurs et un troisième indispensable : celui du décor, de ses lumières, et de son accompagnement sonore, au service d'une cauchemar éveillé et d'une métaphore aussi vertigineuse que ludique du jeu politique et du théâtre.

Laetitia Le Van

 


Shakespeare et Kadhafi, Richard III à Limoges

Travail d'équipe, spectacle total et performances d'acteurs : ce Richard III, qu'ont inventé Jean Lambert-wild, récemment arrivé à la tête du Centre Dramatique National du Limousin, et ses complices, devrait faire date. Un Richard III donné dans une nouvelle traduction due à Lambert-wild et Gérard Garutti, donné et prononcé, donnée rare de nos jours. Ne manquez pas ce Shakespeare halluciné, tiré tout chaud de son Moyen Âge habituel, et plongez avec eux dans les folies meurtrières de notre siècle.

Dieu sait que le pari était osé ! L'immense plateau du Théâtre de l'Union, coupé par un extravagant théâtre de Guignol baroque, réduit la scène à un fronton de fête foraine. Deux acteurs, deux seulement, y font vivre une intrigue à rebonds. Prince bossu, rappelons-le, rescapé d'une guerre des Deux roses sans pitié, qui opposa en Angleterre, à la fin du Moyen âge, deux clans, les York et les Lancastre. Richard, cadet méprisé, exécute sans états d'âme frères et neveux, pour s'assurer la couronne de roi. Il revient à Jean Lambert-wild, clown blanc sinistre, face de craie et fraise au cou, d'incarner ce prince psychopathe, double d'un Staline relooké Kadhafi. Ou El-Assad, au choix. Sa famille et son clan, tout le monde y passe, à la mailloche et à la kalachnikov, jusqu'à dégoûter in fine son âme damnée, un Buckingham, devenu suspect à son tour. Aucune extravagance, aucun mensonge n'arrêtent ce pitre sanglant et manipulateur, dont les difformités physiques ne sont plus, à Limoges, qu'un prétexte à tirer vengeance de tous.

Clown, oui, pitre non ! C'est vrai, tout se joue sur le fil du rasoir, mais Lambert-wild sait « se tenir ». Il devra, au fil des séances, garder le cap. Faisons-lui confiance.

Face à lui, on a « posé » une Élodie Bordas d'anthologie : elle incarne à elle seule, impériale, tout ce qui tourne autour du roi et lui donne tout son sens. Tour à tour femme tragique, mère de rois, maire de Londres, courtisan, agent secret, Buckingham et j'en passe, elle « se la joue » déchirée ou désinvolte, au gré des rôles, servie par les trouvailles d'une mise en scène rigoureuse, en contrepoint diabolique d'un Richard énervé. Transfigurée par le frac et le fez des Jeunes-Turcs du sultan génocidaire Abdul-Hamid, elle délivre en pied de scène un long monologue face au peuple spectateur tétanisé, une performance qui lui aurait valu, eût-on été à l'opéra, une ovation. Du moins arrache-t-elle au gradin "soumis et humilié" les applaudissements serviles que réclame l'apprenti tyran !


À la fin, les deux acteurs viennent saluer en compagnie des machinistes : juste hommage. Le décor dans lequel virevoltent les deux marionnettes doit tout à une bande son d'horloger et à des trouvailles d'illusionnistes délivrées à la chaîne. Elles baladent sans temps faible le spectateur d'un bord à l'autre du décor jusqu'au bouquet final d'une grande subtilité. Guerre et Paix à domicile.

Un Shakespeare made in Limoges, plus que convaincant : décisif.

Michel Kiener

 

 
Que me faut-il détruire pour accéder au pouvoir ?
Ou : Comment ouvrir son chemin à la machette...


Du 19 au 29 janvier 2016, le Théâtre de L’Union, CDN du Limousin présente Richard III-Loyaulté me lie, dernière création de son nouveau directeur, Jean Lambert-wild. Traduite de Shakespeare par le metteur en scène-auteur Gérald Garrutti et Jean Lambert-wild, cette réflexion scénique sur le pouvoir est co-signée par l’actrice Elodie Bordas, le metteur en scène Lorenzo Malaguerra, le scénographe et plasticien Stéphane Blanquet, le compositeur Jean-Luc Therminarias et Gérald Garrutti.

Le parti pris de cette adaptation très personnelle, repose sur le choix de Jean Lambert-wild de ne pas « incarner lui-même » Richard III, mais de le faire jouer par Paillasse, le clown avec lequel il travaille depuis de nombreuses années, comme si tout ce récit n’était finalement que le monologue intérieur d’un homme qui s’interroge sur lui-même, sur le monde et sur la place qu’il y tient. Elodie Bordas, quand elle, incarne presque tous les autres personnages.

En choisissant de faire jouer Richard III par un clown, Jean Lambert-wild ouvre la porte à une série de situations absurdes et grotesques, qui nous apparaissent finalement d’un réalisme cruel quant à la manière dont un homme peut perdre la raison lorsqu’il s’entiche du pouvoir. Ce clown, comme le font encore aujourd’hui les représentants des grandes puissances oligarchiques, poursuit son objectif avec constance, bonne humeur et rigueur, détruisant au passage des vies humaines sur son chemin. L’on peut penser à la théorie du journaliste Christopher Lynn Hedges, La pathologie des super-riches, qui affirme que pour amasser des milliards compulsivement, vouloir augmenter sans limite sa gloire et son pouvoir, quitte à détruire l’environnement et à fouler au pied ses pairs, il faut souffrir d’une pathologie certaine, qu’on pourrait qualifier peut-être d’addiction terrible. Ou, autrement dit : "Assurément il faut être fou." Chris Hedge, développe les symptômes de ce mal que nous retrouvons chez Richard. Ces symptômes sont pour lui : le sentiment qu’autrui est remplaçable, l’absence de sympathie, et un égocentrisme forcené. Paillasse traduit cette réalité-là, de par son insouciance, son entrain, sa poursuite joyeuse et obsessionnelle de son objectif à coups d’assassinats en règles et son inintérêt pour les dommages humains collatéraux. On relèvera que pour donner corps à ce personnage d’un égoïsme monstrueux, Jean Lambert-wild a pris le soin d’approfondir et de nourrir son personnage, lui donnant le visage d’un homme parfaitement insensible à la douleur d’autrui, mais hyper centré sur ses propres blessure et sa propre personne.

Le choix de faire jouer successivement plusieurs des personnages par Elodie Bordas reflète à merveille cette inaptitude des puissants à considérer autrui, et il en va de même pour les personnages restants, qui sont incarnés par des visages crées à partir de logiciels d’animation projetés en vidéo, ou encore carrément par des automates directement intégrés à la structure scénique. Ce qui nous signifie une fois de plus que l’autre fait partie du décor mais ne compte pas, et constitue tout au plus une marche d’escalier, un simple vecteur me permettant l’accès à mon désir. Ces présences troublantes, dialoguent avec le décor peint, entre baroque et art brut, représentant des enlacements de motifs végétaux et anthropomorphiques, qui telle la forêt monstrueuse de nos consciences devient le lieu de l’inquiétante étrangeté, et dont les rideaux s’ouvrent ou se ferment sur les enclaves de la conscience du personnage. Le choix de faire jouer « les autres » par des marionnettes mécaniques ou numériques, signifiantes mais sans âmes, nous renseigne sur la manière sans émotion dont les individus en quête de pouvoir perçoivent les autres. Dans cette mise en scène, Richard est doué d’hyper empathie, décode à merveille le ressenti, les desseins des autres, et en tire le meilleur profit dans la poursuite de son objectif. Dans le même temps, il est inapte à tout élan de sympathie ou contagion émotionnelle, centré sur lui, absolument. Ce spectacle nous renseigne précisément sur la manière dont les puissants perçoivent le monde, et c’est glaçant. Force est de reconnaitre l’efficacité du procédé choisi ici : le recours à un imaginaire fantaisiste voire surréaliste, qui, justement parce qu’il est chimérique, chargé, multiple et à mille lieues du naturalisme, dessine les contours du portrait d’un puissant avec force détails et hyperréalisme.
Que dire pour conclure, sinon que ceux qui ont conscience du pouvoir et de l’enjeu politique que représente la direction d’un CDN, noteront qu’il est courageux pour qui se tient à cet endroit d’ouvrir cette réflexion sur les conditions d’accès au pouvoir.


 

Le Théâtre de l'Union, Centre Dramatique National du Limousin, propose cette année une curieuse expérience à ses spectateurs : endosser le costume du critique !
Trois ateliers de critique seront donc dirigés par Jean-Pierre Han au Théâtre de l'Union cette saison.
Ils auront pour but une réflexion collective autour des œuvres vues et le passage à l'acte... d'écrire.
C'est la dimension du plaisir d'écrire et d'être spectateur qui sera mise en avant lors de ces ateliers.
Aucun niveau spécifique n'est requis, les ateliers sont ouverts à tous.
Critique dramatique, Jean-Pierre Han mène de nombreux ateliers de critique en France et est, entre autres, directeur de la revue frictions.
Radio Théâtre est partenaire de cette action et publiera au fur et à mesure des critiques de spectateurs rédigées lors de ces ateliers.

Pour en savoir plus, vous pouvez écouter notre entretien avec Jean-Pierre Han.

Trois rendez-vous sont proposés cette saison, autour des spectacles Les épouxRichard III - Loyauté me lie - et Neva
Il faut de préférence que les personnes souhaitant participer à l’atelier d’écriture critique assistent aux représentations suivantes :
 
Les époux 
de David Lescot. 
Mise en scène Anna-Laure Liégeois, le festin.
- du 14 au 16 octobre 2015 -
Représentation atelier le vendredi 16 octobre.
L’atelier critique a eu lieu le vendredi 16/10/15 à 18h30 et le samedi 17/10/15 de 10h à 12h et de 14h à 16h.
 
Richard III - Loyauté me lie - 
Une adaptation du Richard III de William Shakespeare. 
Un spectacle de  Jean Lambert-wild, Elodie Bordas, Lorenzo Malaguerra, Gérald Garutti, Jean-Luc Therminarias et Stéphane Blanquet.
- du 19 au 29 janvier 2016 -
Représentation atelier le vendredi 22 janvier.
L’atelier critique a eu lieu le vendredi 22/01/16 à 18h30 et le samedi 23/01/16 de 10h à 12h et de 14h à 16h.
 
Neva 
de Guillermo Calderón.
Mise en scène Paul Golub.
- du 1er au 4 mars 2016 -
Représentation atelier le vendredi 4 mars.
L’atelier critique aura lieu le vendredi 04/03/16 à 18h30 et le samedi 05/03/16 de 10h à 12h et de 14h à 16h.

Tarif : 15€ par atelier d'écriture / forfait de 40€ pour les 3 ateliers + places pour les spectacles 
Attention, nombre de places limité à 15 personnes par atelier. 
 
Pour plus d'infos, n'hésitez pas à contacter le 05 55 79 15 78 ou par mail à public@theatre-union.fr


RICHARD III - LOYAULTÉ ME LIE - WILLIAM SHAKESPEARE
Myself upon Myself

Avec Elodie Bordas et Jean Lambert-wild
Direction : Jean Lambert-wild, Lorenzo Malaguerra et Gérald Garutti
Musique et spatialisation en direct : Jean-Luc Therminarias
Scénographie : Stéphane Blanquet & Jean Lambert-wild
Assistant à la scénographie : Thierry Varenne
Lumières : Renaud Lagier
Costumes : Annick Serret Amirat
Armure en porcelaine de Limoges : Stéphane Blanquet et Christian Couty
Accessoires et marionnettes : Stéphane Blanquet et Olive
Direction technique : Claire Seguin
Traduction : Gérald Garutti & Jean Lambert-wild
Régie audiovisuelle : Alban Van Wassenhoven, Frédéric Maire
Régie son : Nourel Boucherk et Christophe Farion
Recherches et documentation : Alicya Karsenty
Assistanat à la dramaturgie : Zelda Bourquin et Guillaume Lambert
Décor construit : par les ateliers du Théâtre de l'Union sous la direction d'Alain Pinochet
Peintre décorateur : Claude DurandCostumes réalisés: par les ateliers de costumes du Théâtre de l'Union sous la direction d'Esther Pillot

FuturePerfect
Directeur artistique, fondateur de FuturePerfect : Wayne Ashley
Coordinatrice du projet : Lisa Reynolds
Conseiller technique, spécialiste du logiciel TouchDesigner : Barry Threw
Directeur technique du système d'animation Pipeline et Rigging: Raffaele Scaduto-Mendola

Avec la participation des acteurs et actrices de la séquence 8 de l'Académie de l'Union –Ecole Supérieure Professionnelle de Théâtre du Limousin pour la mise en place du bauprobe

Avec la participation de l'University of Texas, Austin pour l'élaboration du système d'animation et de traitement vidéos
Professeur de radio, télévision, film et musique : Bruce Pennycook
Professeur associé, intégration média pour performance : Charlie Otte
Professeur d'informatique : Don Fussell
Administrateur de production : David Vieira
Président département théâtre : Brant Pope
Concepteur de systèmes de production tactile : Jared LeClaire
Comédiens : Kate Bender, Ryan Belock
Conception vidéo et lumière : Matthew Smith
Assistantes réalisatrices : Nathalie Novacek, Stephanie Busing
Logiciel MAYA : Nidhi Reddy, Jeff Kurihara
Logiciel Face Shift : Joao Biera et Yago de Quay
Réservations SAC : Victoria Shostak
SAC A/V & IT : Richard Stimpert
et de Fusebox
Directeur artistique : Ron Berry
Directeur général : Brad Carlin
Producteur associé : Kim Turner

Production déléguée : Théâtre de l'Union-Centre Dramatique National du Limousin
Production : Théâtre de l'Union-Centre Dramatique National du Limousin, Comédie de Caen - Centre Dramatique National de Normandie, Futureperfect Productions, Le Volcan-scène nationale du Havre, L'Espace Jean Legendre -Théâtre de Compiégne, Le Théâtre du Crochetan à Monthey, Les Halles de Schaerbeek- accélérateur culturel européen, Bruxelles (en cours), La Compagnie C(h)aracteres
Avec le soutien pour la réalisation de l'armure de Richard III : de la manufacture Porcelaines de la Fabrique  
Avec le soutien pour la résidence à Austin et la tournée aux USA : du Fusebox Festival, de l'University of Texas, Austin (département théâtre et danse) et du Consulat général de France à Huston


Rédaction / / Focus Limousin / 
Posté par : Laetitia Le Van, Michel Kiener
21 avril 2017

CASTELLUCCI : CREATION SONORE ET TRANSCRIPTION

Création sonore réalisée à partir des propos de Romeo Castellucci à la Grande Halle de la Vilette, au Festival d'Automne 2014, pour la présentation de son Sacre du Printemps.

Une création sonore réalisée par Radio Critique pour Radio Théâtre
Roméo Castellucci est interprété par : Yann Karaquillo
Captation et création sonore : Bastien Desvilles

UNE ŒUVRE D'ANTICIPATION

Dans le cadre du Festival d’Automne, Romeo Castellucci revisite Le Sacre du Printemps à la Grande Halle de la Villette, du 9 au 14 décembre 2014. Transcription de la rencontre avec le public, animée par Frédéric Mazelli. 

Romeo Castellucci n'invite pas des hommes à danser sur le plateau, mais des machines et de la poussière. 
Suspendues au gril, les machines laissent couler la "cendre d'os", et le mouvement de cette poussière reprend exactement chaque vibration de la musique. Portée par les notes, la poussière tourbillonne, et devient sous nos yeux le vent qui fait danser les feuilles, une volée d'oiseaux, l'eau pure et cristalline d'une cascade. Les couleurs nacrées et mouvantes de l'aube sont restituées absolument par la technologie des leds. Ici, Castellucci nous donne à voir par un dispositif ultrasophistiqué, une "représentation de la beauté de la nature", plus animée de grâce et de justesse que la main même de Raphaël.

Dans la version originale de Stravinsky, il est question principalement de la supplique adressée à la terre : Les hommes chantent les louanges de la terre pour la flatter. Pour s'attacher sa clémence, ils lui sacrifient une jeune fille. Une vie est donnée pour garantir la bienveillance de la nature, et acheter sa fertilité afin de garantir la survie alimentaire de tout le reste de la communauté.

Romeo Castellucci transpose à notre siècle la notion de "sacrifice à la terre".
La poussière que fait danser la machinerie s'avère être un fertilisant utilisé à grande échelle par l'industrie agroalimentaire. Appelé "cendre d'os", ce fertilisant est obtenu par combustion de carcasses de bovins. Nous apprenons ceci grâce à une projection venue clore la première partie du spectacle. Suite à ce "texte informatif", des hommes en combinaison blanches de protection s'introduiront sur le plateau, et s'adonneront à un "ballet d'usine", réparant les machines, balayant la poussière. 
La représentation se terminera sur ce suspens : les services rallumés, les pantins blancs enfermés derrière le film transparent et chacun libre de quitter la salle ou de rester pour la photographier. 

Ainsi, l'offrande faite à la terre reste le fruit d'un sacrifice, celui des bœufs utilisés pour fabriquer l'engrais. Donner la mort pour nourrir la terre et garantir la vie des membres de l’espèce humaine.
En travaillant une esthétique de "représentation classique" et "d'œuvre d'anticipation", Romeo Castellucci nous parle de notre époque, et du rapport présent que nous avons à la terre.


Romeo Castellucci :
 
Je me souviens qu'adolescent j'avais assisté pour la première fois à un concert. Il s'agissait du Sacre du Printemps, et ce fut pour moi un vrai choc esthétique. J'étais un adolescent comme le sont tous les adolescents : à la recherche d'un peu de violence. A cette époque, le Sacre m'avait complémentent dépassé et bouleversé.

Quand Théodore Currentzis, qui a dirigé cet enregistrement, m'a proposé de réfléchir au Sacre du Printemps, je lui ai répondu que je n'étais pas chorégraphe. Il m'a dit que c'était justement la raison pour laquelle il avait pensé à moi. Et effectivement, dans le domaine de la danse, tout avait déjà été fait avec le Sacre, que ce soit sous une approche "vitaliste", ou dionysiaque. Par le passé, tout avait déjà été fait et bien.

Alors je me suis dit que pour le Sacre il fallait une "autre mentalité". Avant de répondre à Théodore, j'avais eu l'idée de travailler avec des fertilisants. Puis j'ai découvert qu'il y avait parmi les fertilisants cette matière, la poussière d'os, et je me suis dit que c'était là la clé. J'ai imaginé une danse, puisque la danse est présente et qu'elle est le noyau du Sacre. Mais j'ai imaginé une "autre forme de danseurs". Pour moi il y avait un rapport avec la nature, mais je souhaitais qu'il s'agisse de celle que nous avons aujourd'hui, une nature plus proche de notre réalité.

Frédéric Mazelli, directeur de la programmation culturelle de la Villette :
Dans Ces années Castellucci, voici ce que dit du théâtre Jean-Louis Perrier :
"Une vraie pièce de théâtre bouscule le repos des sens, libère l'inconscient comprimé, pousse à une sorte de révolte virtuelle, impose aux collectivités rassemblées une attitude héroïque et difficile."
Romeo, j'aimerais savoir si ton projet est de "ne pas laisser au repos les spectateurs", de ne pas les rassurer.

Romeo Castellucci :
La chose qui est peut-être la plus importante pour moi, c'est que je pense qu'il faut faire passer des images plutôt que des illustrations. Donc il y a évidemment un travail à faire avec le spectateur. Par contre, pendant le spectacle, je l'abandonne. Je le dis : Il faut que le spectateur soit seul face à l’image. Moi mon travail consiste à "produire des problèmes", à être infiniment problématique. Les résolutions, quant à elles, ne m'appartiennent pas.

Effectivement, je crois beaucoup au spectateur, à sa capacité d'interprétation et à sa capacité de créer. Je le pense à même de trouver les connexions, d'être lui-même imbriqué dans l'image. L'image, si vous voulez, c'est une forme d'appel. Une vraie image, c'est un appel très précis, capable de nommer, d’appeler chacun par son nom. Moi-même, je suis dépassé par les images. Elles appartiennent entièrement au spectateur. C'est sa responsabilité si vous voulez.

Je ne suis pas plus responsable que le spectateur, mais je lui passe un témoin, un relais. Car je crois beaucoup au fait que le spectateur est un adulte et qu'il a les outils pour interpréter. Et ce à chaque niveau, car la question n'est pas d'avoir vu l'image juste ou fausse, et ni de se tromper ou pas dans l'interprétation. Non. Il ne s'agit pas de ça. Il s'agit d'un contact, quelque part, entre soi et l'image.

Frédéric Mazelli :
Il y a dans ton travail un rapport très ancré entre la technologie et la nature, particulièrement présent ici. Tu présentes quelque chose d’extrêmement sophistiqué, mais nous avons pourtant à la fin l'explication d'un phénomène naturel. Comment envisages-tu cette relation entre technologie et ordre naturel des choses ?

Romeo Castelluci :
Moi je considère qu'il n'y a pas de place pour la nature dans le théâtre. Je pense que le théâtre a vraiment été inventé par la ville. C'est une création de la ville, l'expression même de la ville. Je pense qu'il n'y a aucun sens à faire le théâtre dans la nature.

Par contre je pense qu'il y a toujours des problématiques intéressantes avec la nature. C'est l'invention du théâtre grec : Il y a  toujours quelque chose contre la nature dans le théâtre. Parce que le plateau est une scène de crise, et ce à chaque niveau. Et la crise naît toujours en premier lieu avec la nature, avec l'aspect naturel de l'homme. À cet endroit le théâtre est l'expression de la division, du fait que l'on est "séparés de quelque chose", et bien évidemment de la nature.

Je pense donc qu'il s'agit là d'un rapport compliqué : on ne peut pas être positif. Il ne s'agit pas de donner "un bon message". Il n'y a aucun message, il n'y a que de la forme qui est disponible pour chaque interprétation. Le "message", pour moi c'est une forme de pédagogie qui appartient à autre chose, à un autre ordre de parole, celui de la "communication". Dans mes spectacles, il ne s'agit pas de ça. La pédagogie et le message ce n'est pas ma position.

Frédéric Mazelli :
Dans ton travail, l'énigme est récurrente. Elle revient dans toutes tes pièces. Tu l'as utilisé de différentes manières et tu laisses toujours derrière toi quelque chose d'énigmatique et de non-résolu.

Romeo Castellucci :
Je pense que le théâtre en lui-même est le lieu de l'énigme. C'est un lieu bizarre et étrange. Le théâtre ne devient jamais un lieu habituel, justement parce qu'il contient l'étrangeté. Notre rapport avec le langage, par exemple, est extrêmement étrange au théâtre. Il y a là une étrangeté que j'aime, et que j'entends protéger.

Je ne veux pas chercher à comprendre ce qu'est le théâtre. Bien sûr il est lié à l'énigme, mais l'énigme c'est le propre de la vie ! On est toujours pris dans une sorte de piège. L'énigme, c'est la partie la plus fondamentale de la tragédie grecque. Il y a toujours un acte contenant un manque. Il y a toujours quelque chose qui "te demande", qui te pose une question. On te pose une question potentiellement mortelle. Ce n'est pas une invention à moi !

Je reprends la structure même de la tragédie grecque qui est le fondement  du théâtre occidental. Je suis ces règles et je n'invente rien. Peut-être qu'il s'agit d'une forme de dévotion de ma part, mais je ne crois pas. C'est simplement que la tragédie est une forme que l'on est forcément amené à respecter, parce que c'est la forme la plus parfaite. C'est comme une sorte d'étoile polaire qui est fixe dans le ciel. Ce n'est pas quelque chose qui appartient à la mythologie ou au passé. C'est plutôt quelque chose qui est là comme une référence très précise.

La tragédie grecque nous parle de nous, de la nature de l'homme dans toutes ses contradictions. Elle nous parle encore et toujours de l'énigme de la vie, et du fait d'être né plutôt que du destin de la mort. Voilà le scandale de la tragédie grecque : C'est la vie ! Cela, c'est le scandale si l'on s'en remet à Sophocle. Pourquoi on est né ? Le fait même d'être né est la première énigme. 

Un spectateur :
Ce qui m'a frappé dans vos spectacles que j'ai vus à Avignon, c'est l'esthétisme extraordinaire avec lequel vous racontez les choses les plus horribles. Pouvez-vous nous parler de votre rapport à l'esthétisme ?

Romeo Castellucci :
La technique et les images, même dans le cas précis de ce dispositif, ce n'est pas vraiment important. Ce sont seulement des moyens d'actions. Il faut utiliser tous les moyens possibles pour exprimer ce qui est recherché de la façon la plus précise possible. L'image montrée, c'est une donnée relative je pense. La vraie image est cachée. Ce n'est pas l'image sensible. La vraie image vous appartient.

Un spectateur :
La fin de votre Sacre restera en suspens. L'on ne sait pas vraiment si le spectacle est terminé et si l'on doit quitter la salle. Est-ce une manière de court-circuiter les applaudissements ? 

Romeo Castellucci :
Non, ce n'est pas fait pour ça, mais effectivement c'est une manière de "couper" le spectacle.  Pendant la première partie on s'oublie, on est pris dans l'esthétisme. Mais le fait de couper la deuxième partie a un effet memento mori.

Le Sacre du Printemps c'est le rituel de fécondation de la terre, du sol. Les rites, les sacrifices et les rituels se sont vus changer à notre époque pour devenir un processus industriel. Mais pour moi, la demande "adressée à la terre" reste la même. On en a changé le rapport, c'est tout : Le dispositif n'est plus culturel, il est devenu industriel. Mais ça c'est le miroir de notre rapport avec la nature et le corps.

On a simplement remplacé les sacrifices humains par des sacrifices d'animaux que nous transformons en engrais. Pour moi c'était très important de décrire ce processus le plus précisément possible. C'est peut-être la chose  la plus épouvantable : il faut se souvenir que le Sacre du Printemps est une œuvre d'une violence absolue, et que cela nous parle de sacrifices humains. Il ne faut pas oublier ça.

Le vitalisme de la musique n'est qu'une façade qui cache la nature mortelle de cette danse rituelle. D'ailleurs on a oublié totalement la notion de "sacrifice à la nature". Qu'est-ce que c'est devenu aujourd'hui ? Je me suis posé cette question car il me fallait absolument garder intact l'esprit du Sacre du Printemps. Le Sacre tout entier repose sur cette demande adressée à la terre, et sur cette notion de sacrifice.

La structure est là, à travers le choix de cette matière qui est de la poussière d'os animale, et qui nous amène à envisager les rapports entre la vie et la mort, ainsi que le concept de sacrifice. C'est même une sorte de "chant de douleur de tous les animaux", c'est leur offrir une voix. Ce sacrifice est devenu un processus industriel, pourtant il reste tout de même un sacrifice épouvantable, inimaginable : ce sont des vies que l'on prend.

Et il y a cette beauté : on fait danser la poussière dans l'air. La poussière est cet élément féminin qui est présent dans le Sacre. Il y a également la présence masculine du vieillard qui oblige la femme à danser, et qui est représenté probablement par les machines dans une force musculaire et primitive.
J'ai essayé de respecter tous les rapports de la structure du Sacre du Printemps.

 



Le Sacre du Printemps
Romeo Castellucci

Présenté à la Grande halle de la Villette,
dans le cadre du Festival d'Automne,
du 9 au 14 décembre 2014

Chorégraphie pour quarante machines
Concept et mise en scène : Romeo Castellucci
Son : Scott Gibbons
Musique : Igor Stravinsky
Enregistrement : MusicAeterna sous la direction musicale de Teodor Currentzis
Collaboration artistique : Silvia Costa
Programmation ordinateur : Hubert Machnik
Assistant scénographie : Maroussia Vaes
Assistant lumière : Marco Giusti
Responsables techniques : Benjamin zur Heide, Georg Bugiel
Construction : Christian Schubert / L58
Collaboration Recherche : Istvan Zimmermann
Chef machiniste : Darko Šošić
Conduite lumière : Konrad Anger
Technicien son : Thomas Wegner
Techniciens plateau : Onno Kleist, Stefanie Sändig, Ioannes Siaminos
Régie Tournée : Monique Stolz

Production : Ruhrtriennale / Coproduction Manchester International Festival / Perm State Opera / La Villette  
Avec l'aide de : l'Institut Italien de la Culture de Cologne.

Spectacle créé le 15 août 2014 à la Ruhrtriennale/Gebläsehalle Landschaftspark Duisburg-Nord
En partenariat avec France Culture

 

Interview / / Docu-fiction / 
Posté par : Yann Karaquillo / Bastien Desvilles
10 mars 2017

LES ÉDITIONS DERNIER TÉLÉGRAMME : « POST OFFICE FRANÇAIS »

Entretien Fabrice Caravaca / Benjamin Vareille

Les éditions Dernier Télégramme ont dix ans cette année. Fabrice Caravaca, qui les anime depuis leurs débuts, est le centre de cet entretien, où il s'agit d'ausculter autant le poète que l'éditeur. L'occasion de revenir sur la genèse de ce projet dont le programme est de se soucier par le livre de son objet, comme de son texte : le dialogue, c'est de s'effacer et de faire passer. Mais pas que. La maison défend des voix, des langages, qui s'emploient aujourd'hui au niveau national, avec les armes les plus modestes de ce côté-ci de l'arène, à nourrir une même émulsion.
L'entretien qui suit est extrait d'une série de trois rencontres d'une heure, réalisées entre avril et mai 2015, et orientées autour d'un lexique propre à celui de la maison d'édition.
En raison de la densité et la longueur de ce "dossier", Radio Théâtre le publiera en six parties, tout au long de l'été.

Vous vous apprêtez à lire la sixième partie de ce dossier, qui constituera avec la partie cinqLe discours (long cours)
N’hésitez pas à revenir en arrière pour lire la partie un et la partie deux qui constituent : Le Dialogue.
Puis la partie trois et la partie quatre, qui constituent : Les voix chorales.

 

Le discours (long cours) : Episode 6


LONG COURS (D’UN AUTEUR L’AUTRE)

Benjamin Vareille
- La rencontre avec Serge montre qu'il y a la rencontre avec la personne avant celle avec le texte. Est-ce que c'est souvent le cas avec les autres auteurs, que l'humain vienne avant le texte, ou pas ?

Fabrice Caravaca
- Non, pas tellement, ça dépend vraiment des histoires.

- Evidemment, je me doute que ça dépend des histoires...

- Oui, parce qu'il y a eu des personnes que je ne connaissais pas, et que j'ai vues en lecture : « Salut, est-ce que tu peux m'envoyer deux ou trois choses, ça m'intéresserait de prolonger la découverte... » Voilà. C'était le cas avec Marc Perrin, par exemple, que je vois à Midi Minuit Poésie à Nantes, l'année où la maison était invitée. Je lui ai dit que je voulais découvrir davantage son boulot. Aussi une histoire d'amitié avec Marc. Je lui fais confiance, pour son prochain texte qui va paraître en novembre. C'est une espèce de work in progress sur plusieurs années, un énorme boulot... On est en retard sur le projet, mais je ne veux pas le presser. Ça pose quelques problèmes en termes d'organisation de la maison d'édition, mais on s'arrange.

- Il ya des longs projets comme ça que tu as abandonnés ? Des choses que tu as laissé tomber à l'eau, qui malgré leur planning au long terme ont avorté ?

- Je n'ai pas souvenir de ça.

- Quand tu t'engages, tu t'engages...

- A priori... J'ai pu être maladroit une fois ou deux.

- Tu penses bien à quelque chose, sans quoi tu ne dirais pas cela. Mais un vrai projet posé sur la table, avec un vrai nom et un vrai discours derrière, en général ça n'avorte pas.

- En règle générale non.

- Il existe d'autres auteurs, poètes, qui tournent autour de toi et de ta ligne, dont l'influence éclaire la route, et certains dont l'importance a pu croître ou décroître chemin faisant. Jetons des noms : Kerouac, pour commencer. Est-il encore un phare, dans la mesure où il pourrait éclairer une direction que prendraient certains de tes choix, en tant qu'éditeur ?

- Non. Je crois que Kerouac c'est resté quelque chose de strictement personnel...

- Et pourtant, il y a le choix de Jack Micheline.

- Micheline, oui... Bon, mais ça reste personnel au final, c'est proche de Lucien...

- Je suis sûr que si on les prend, auteur après auteur, et que l'on fait sauter les boutons et les coutures on va trouver du personnel partout. J'essaie de le débusquer, là.

- Oui, il y en a, c'est évident.

- Parce que même sous une publication qui serait un one shot, chez toi, qui n'appellerait pas forcément à une suite ou une autre publication, il y a une histoire ou une collaboration qui peut s'inscrire sur un long terme, et représenter l'aboutissement d'un long argument, d'une discussion, d'une pensée qui a pris d'autres formes... Ou le début d'une autre pensée. Je pensais à d'autres auteurs comme Dostoïevski, que tu gardes près de toi.

- Oui, Dostoïevski serait beaucoup plus important maintenant, pour moi, que Kerouac, dans une certaine mesure. Kerouac c'est un copain qui est là...

- Dostoïevski, ce n'est pas un copain ?

- Bah non. Je peux l'admirer. Je peux difficilement admirer Kerouac, aujourd'hui. Mais je l'aime toujours. Le fait d'avoir plus précisément bossé sur lui fait qu'il y a eu un détachement à un moment ou à un autre. La Beat Generation m'intéresse toujours, évidemment, mais c'est là, à côté. Ça reste toujours présent. J'y ai trouvé des choses à un moment de ma vie, mais j'ai besoin d'autre chose maintenant. J'aimerais bien, comme ils disent, retomber en amour d'un auteur ou d'une époque pour faire tout ce travail de découverte et avancer. Kerouac, c'est du même coup lui qui me permet de lire Walt Whitman, des gens comme ça, jusqu'à Dostoïevski d'une certaine façon. Dans l'histoire de Kerouac, et de Ginsberg, c'est important.

- Whitman, dénominateur commun ?

- Dénominateur commun... [Silence] Ça pourrait. C'est compliqué, tu rentres sur un terrain où je dois analyser mes lectures, et c'est vrai que ça fait longtemps que je ne suis pas tombé sur quelque chose qui m'a complètement enthousiasmé et accompagné aussi longtemps. Effectivement, il y a Dostoïevski, d'autant plus avec la rencontre d'André Markovicz, même si l'on a très peu parlé de son travail de traduction. Je cherche plus dans les contemporains maintenant quelqu'un qui ferait...

- Qui servirait de carburant ?

- Oui, c'est ça, une forme de nourriture. Je cherche... Si, il y a Hans Henny Jahnn, qui m'avait beaucoup impressionné ! Kerouac m'intéresse parce qu'il bosse selon son idée, comme il dit, de faire la recherche de Proust en accéléré, et produit en fin de course une sorte de comédie humaine à la Balzac. C'est une histoire qu'il écrit, et c'est son histoire. On peut réfléchir ensuite à savoir si c'est sa biographie, ou pas... On s'en moque un peu. C'est-à-dire que c'est quelqu'un qui met tellement sa vie en jeu, que la littérature prend le pas sur sa propre existence.

- Ça été constitutif pour toi ? Un déblocage ?

- Oui, mais dans ce cas-là Henry Miller serait, avec Tropique du Cancer, plus un déclic que Kerouac. Bizarrement. Quand j'ai lu ce texte-là d'Heny Miller pour la deuxième fois, il y a une vingtaine d'années – la première fois je devais avoir dix-sept ans, j'ai beaucoup aimé mais cela m'échappait – et la deuxième fois donc je me suis dit d'accord, je comprends pourquoi j'aimais cette chose-là. Il y a quelqu'un qui s'implique totalement dans la vie et dans son écriture, et chez qui les deux sont intimement liées. Mais c'est Emerson qui dit cela aussi, que la littérature qui va venir sera une littérature qui parlera de soi, en ce qu'il y a de terriblement important là-dedans.

- D'universel ? Je jette un pavé dans ta mare...

- Oui. Enfin à un moment donné il y a une forme d'universel qui se met en place, évidemment. Mais l'idée, tu vois bien ce que ça peut être, de parler du quotidien. Il y a bien des façons de le faire. Et quand tu lis Miller ou Kerouac, ils parlent de leurs histoires mais ils vont en choisir les moments tout à fait particuliers qui sont porteurs de sens, à la fois pour eux et pour celui qui éventuellement va les lire. Et qui va construire sa vie avec cette histoire-là qu'il ne connaît pas, mais qui devient un peu la sienne, d'une façon ou d'une autre, et avoir une interpénétration. Puis, les contextes historiques, sociaux, et ainsi de suite, sont complètement différents. Difficile de pouvoir faire un télescopage historique. Cette littérature ne peut plus avoir lieu maintenant. Et pourtant je considère Kerouac.

- Hormis les auteurs, y aurait-il le père d'une pensée dans ton travail d'éditeur ?

- En termes d'éditeur, il y a des gens que je respecte beaucoup.

- Qui jalonnent ton travail ?

- Il y a eu la rencontre première avec Laurent Cauwet, quand même. C'est quelqu'un qui a été proche, qui a accompagné mon travail au début. C'est important ça. Et puis il y a tous ceux que j'ai rencontrés au fur et à mesure, que je vois de loin travailler avec leurs auteurs aussi. Et dans ceux qui ont commencé presque en même temps que moi, il y a des choses que je trouve plus que respectables, vraiment très bien.

- Tu parlais du fait que le personnel était intimement lié au professionnel chez toi, la question serait de savoir si tu te sens plus accompagnés par des auteurs que des éditeurs dans ton travail, ou l'inverse...

- Ce sera plus par les auteurs. Ceux qui sont là depuis le début, ceux avec qui s'est créée une part intime, justement. Lucien évidemment, qui est le premier à m'avoir fait confiance de sa génération, Serge aussi...

- Et Kerouac et Dostoïevski au milieu de Lucien et Serge... ne t'accompagnent-ils pas, dans ton travail d'éditeur ?

- Non, je ne crois pas, vraiment je ne pense pas.

- Pourtant la lecture est solitaire, et donc très riches en fantôme. On se sent très vite accompagné, on sent ceux qui se penchent sur notre épaule.

- Oui, c'est vrai, mais pas en tant qu'éditeur. Non, ce serait vraiment les auteurs avec qui je vis. Si l'on prend Manuel, c'est quelqu'un qui a une histoire avec l'édition. Parce qu'il a été libraire, et plus que ça, qu'il a participé à des revues...

- Il l'est encore !

- Oui, il a un très beau lieu à Besançon, qui s'appelle Le Marulaz. Ou Christophe, parce qu'il a été éditeur aussi. Lucien, parce qu'il avait la Station Underground d'Émerveillement Littéraire, où il faisait ses objets lui-même. Serge aussi, avec la revue Tribu. Ou Julien Blaine, qui a toute une expérience de l'édition, qui travaille avec plein d'éditeurs... C'est plus cela qui, au fond, vient accompagner, et éclairer de temps en temps mon parcours.

- Ce sont des auteurs, éditeurs... Ils n'ont pas qu'une seule casquette, eux-mêmes sont pluriels. Au milieu de la pluralité de gens qu'ils composent ensemble.

- Oui. C'est ça, plus que mes lectures personnelles, qui n'ont pas forcément d'implication dans les choix que je vais faire pour la maison d'édition.

- Qui, en tout cas, n'ont pas vocation à l'être ?

- Non. C'est-à-dire que je fais bien la différence entre ce que j'aime en tant que lecteur, et ce que je publie en tant qu'éditeur.

- Et tu crois qu'elles sont antagonistes ?

- Pas toujours antagonistes, heureusement. Parce que j'aime ce que je publie ! Mais je connais l'histoire de la maison d'édition, et ce n'est pas la même que la mienne. Alors elles sont intimement liées, mais ce n'est pas toujours la même que la mienne. J'ai mon histoire de lecteur, et il y a même des choses que l'on me propose, que je trouve tout à fait réussies, mais que je ne publierais pas dans la maison d'édition.

- Par choix éthique, ou par envie de se protéger, de protéger sa vie de lecteur ?

- Non, parce que je pense que ce n'est pas l'endroit pour ces textes-là, et que ce serait à côté de l'histoire que je construis...

- Et quel est le levier sensible qui t'indique que ce n'est pas le bon endroit ? Tu n'es plus objectif dès lors que, comme lecteur, tu avoues aimer le texte. Or si ce n'est plus objectif, ce n'est plus seulement un choix raisonné !

- C'est un choix raisonnable. Même si ce mot me fait un peu peur parfois... C'est-à-dire que je connais maintenant assez l'histoire de la maison pour savoir parfois où je souhaite l'amener. Je sais en tant qu'éditeur que je ne vais pas publier certains textes, même si je les apprécie en tant que lecteur, car ils ne peuvent pas à cet instant précis participer de cette histoire-là.

- Mmh. Bon, petite pause, tu reprends un demi et je reprends un café. Enfin je l'attends toujours. [intermède]

 

UN FEU NOURRICIER ET LE CORPS

- Le discours théorique dans lequel s'inscrivent tous ces dialogues, toutes ces voix, est-il assez dense pour appeler à un autre nom que celui d'une maison d'édition ? Autrement dit, tout comme le tout n'est pas seulement la somme des parties, peut-on trouver un terme fédérateur, pour toutes ses voix à ton catalogue et en comptant les histoires personnelles qui le traversent, en réduire l'entreprise et non la portée à une expression simple. Ou alors à une expression sibylline, si tu préfères ?

- Je crois comprendre ce que tu essaies de me dire... Je n'avais jamais pensé à cette chose-là, tu vois. Ce n'est pas mon propos. Les histoires personnelles, bon, je pense que c'est le cas de beaucoup d'éditeurs. Surtout dans ce milieu-là de la poésie. Mais cela me semble naturel que ces relations existent, et qu'elles existent comme ça. C'est la vie. Elle se manifeste dans un cadre particulier avec la maison.

- Tu vois, tu réponds, tu me dis que c'est « la vie ». Et ce ne serait pas juste ça, la vie ?

- Ce ne serait pas juste ça, la vie. C'est la vie aussi. Ou la vie avec. Quelque chose comme une part de vie, un tranche de vie si tu veux. Comme une tranche de gâteau, je ne sais pas...

- Ça devient sibyllin...

- [Rires] De fait je n'ai rien contre le discours théorique, c'est juste que je ne fréquente que peu ces textes...

- Pas besoin de les fréquenter, on parle de paysage, de zones, de lieux et de rhizomes.

- Oui, parce que j'ai lu un peu Deleuze. Je pense qu'il est très important de réfléchir sur comment la poésie se fait, ce qu'elle crée, quelles interrelations elle met en place ou pas, et quel est son positionnement aussi dans le monde tel qu'il est, quel est son rôle politique... Toutes ces questions, au bout des différents mouvements qui se sont organisés – alors je déteste cette histoire de mouvements, mais bon.

- Pourtant tu t'inclines devant Dada, et Dada c'est un mouvement.

- On ne peut pas dire que c'est un mouvement Dada, je ne pense pas qu'on puisse dire ça.

- On le dit.

- Non, c'est une énergie. À la fin, Dada ce n'est plus qu'une seule personne.

- Et Dernier Télégramme, c'est une énergie ?

- Oui. C'est une énergie, oui, c'est la mienne d'abord, et j'espère en avoir toujours suffisamment. Je la brûle un peu toute cette énergie, et pas toujours dans les bonnes directions. Je m'égare parfois, j'ai quelques maladresses.

- Ce qui nous intéresse sont ceux qui « brûlent, brûlent, brûlent »...

- Oui mais l'idée, ce n'est pas de faire feu de tous bois justement, pas plus que de faire un feu de paille.

- L'idée n'est pas de s'économiser non plus.

- Non, en effet. Si tu t'économises en faisant ces choses-là, autant ne pas les faire. Un feu, cela s'entretient. Il faut être capable soit de le rallumer, soit d'aller chercher les éléments nécessaires pour qu'il se nourrisse. Afin qu'il puisse à la fois éclairer et chauffer ce qui l'entoure.

- Une part du gâteau, une énergie, une flamme...

- Oui. Ce peut être aussi le fait que ce feu qui est là sert à brûler les mauvaises choses et à faire cuire ce qui, éventuellement, est véritablement consommable. Consommable dans le sens de nourricier.

- Un feu nourricier ?

- Oui, ce serait plutôt ça. Bon, on peut faire mieux que ce genre de métaphore. On en vient à ce qui semble évident et simple pour moi.

- Oui, c'est d'une simplicité élémentaire. C'est le cas de le dire.

- Si l'on dit ça, on va tout de suite être taxé de mauvais lyrisme.

- Par qui, les mauvais poètes ? On s'en moque.

- Mais il n'y a pas de mauvais poètes, il n'y a que des poètes... Non, je plaisante. Il y en a, évidemment. Le problème, c'est toujours ce que l'on entend par poète et ce que l'on entend par poésie. Il y a des gens qui se réclament de la poésie et qui au fond n'en sont pas. Et il y a des gens qui ne s'en réclament pas, et qui participent à mon avis beaucoup plus d'un élan poétique – dans ce pays, en Europe ou bien dans le monde – que certains poètes autoproclamés.

- Une vieille question que je t'ai déjà personnellement posée, et à laquelle je voudrais que tu répondes une fois encore. La plus petite unité de sens, si correspondances et rhizomes sont évacués avec toutes les considérations théoriques, si le dialogue est maintenu et la voix autant écrite que sonore, serait-ce le mot ? Le son ?

- La question théorique ne m'embarrasse pas. Il est juste question d'avoir les éléments nécessaires, à la fois théoriques et rhétoriques pour participer réellement de cette réflexion. Donc la plus petite unité de sens... Eh bien non, car moi je partirais de la plus grande unité de sens, qui émettrait les plus petites unités de sens. Je crois que ce qui compte, c'est le corps. Le corps, qui peut émettre un son, écrire un mot...

- D'accord. Le corps de l'auteur ?

- C'est plus que le corps de l'auteur. C'est le corps de l'auteur, mais – et c'est une tournure que j'utilise souvent – ce serait le corps du corps. Une forme d'essentiel du corps qui en est une forme de transcendance, et sa définition-même.

- On est dans le domaine de Laurent Albarracin, la définition tautologique.

- Oui, mais plus que tautologique. Comme chez Laurent, d'ailleurs, c'est toujours plus que tautologique. Comment définir ces choses-là, comment définir ce qui fait poème ou celui qui fait le poème ?

- Avant de définir la plus petite unité de sens, c'est ce que tu recherches ? Qu'est-ce qui fait poème ? Et la plus grande unité devient la première chose qui te saute au visage, le corps du corps ?

- Oui. Mais est-ce vraiment une unité, là. Je pense que c'est juste revenir à une histoire fondamentale. Il y a quelqu'un qui émet quelque chose. Voilà ce qui m'intéresse : comment est-il possible d'émettre, et comment est-il possible de recevoir. Et je crois que peut-être la plus grande question, pour moi, est comment recevoir. Une question à laquelle je n'ai pas de réponse concrète, en ce qui me concerne.

- Comment recevoir, cela nous éloigne encore un peu du cercle intime, et puisque l'on a bien pénétré dans le siècle immatériel : où en sommes-nous de « l'adieu à la page » cher à Bernard Heidsieck, disparu l'année dernière ?

- De l'adieu à la page ? Alors là, je pense qu'il n'y a pas du tout d'adieu à la page, et même plutôt qu'il y a, paradoxalement, une véritable affection de la page. C'est évident. Le livre papier reste quelque chose de tellement important pour les auteurs, et les lecteurs, en tout cas en ce qui concerne la poésie. Le livre est un lieu particulier, justement. C'est aussi en ça qu'une maison d'édition se reconnaît, par cette multiplicité de lieux-là, qui crée des espaces différents qui viennent se toucher, s'interpénétrer, se cogner, et qui s'inventent des frontières ou pas. Des frontières franchissables, ou non. C'est l'idée. Et le numérique c'est quoi ? C'est juste une frontière supplémentaire, un espace de plus, mais celui-ci est virtuel.

- La virtualité est la quasi-réalité...

- La virtualité est comme la virtuosité, pour moi. Des choses qui existent, mais qui m'intéressent peu. Je préfère les choses laborieuses, au sens le plus noble du terme.

- Or le labeur, c'est un long cours.

- Oui, c'est ça.

- Dernier télégramme, c'est cette hésitation curieuse mais avisée entre le message électrique et sa transcription papier, la pérennisation d'un entre-deux qui n'annule aucun parti mais tente de les réunir pour le mieux plutôt ?

- Ouais, si tu veux [rires]. La formule est rigolote.

- Oui, je le reformule. Dernier Télégramme, c'est un espace et un lieu, autant que le livre peut l'être. On interroge ce qui fait poème, ce qui fait la poésie, et l'unité de sens. C'est un entre-deux, plus qu'un simple juste milieu que tu évoquais.

- Oui, mais comme on interroge tout... Qu'est-ce que c'est qu'un objet, qu'un texte, qu'un texte dans un objet, qu'un texte qui émet un texte, et comment il l'émet. Ce sont toutes ces questions-là, qui sont évidemment toutes complémentaires, bien que paradoxales voire contradictoires. C'est-à-dire qu'il y a des temps et des espaces qui s'alignent. Ils sont multiples, parfois multipliés, et il arrive qu'ils s'excluent les uns les autres. Alors on passe d'un temps à un autre, mais pas comme l'on passe d'un livre à un autre. Il y a certes ce rapport temps et espace qui est permanent en toutes choses, mais il y a des temps et des espaces  pour la poésie. Certains fonctionnent, d'autres ne fonctionnent pas. Ce sont des positions. Pas des positionnements, même si l'allusion politique ne me déplait pas, ni des poses. Ce sont des positions. À la suite de quoi, il est parfois bon de s'arrêter, et de faire un état des lieux...

- Momentané ! Par la force des choses, ça l'est, et c'est une erreur de penser que ce n'est pas le cas.

- Oui, il faut toujours que ce soit momentané. Voilà. La maison d'édition se construit dans cette succession d'espaces et de temps particuliers qui se suivent, et s'interpénètrent, et durent.

- Dernier Télégramme fête ses dix ans !

- Ce sera véritablement en mars prochain, parce que les dix ans comptent depuis la sortie du premier livre. Peut-être une petite fête en mars.

- Oui. Maison d'édition à l'implantation locale fertile, puisque rayonnant au national. C'est la chrysalide qui s'ouvre, ou le cycle perpétuel qui se réinvente ? Ou tu t'en fous ?

- Un peu. [large sourire]

- Parfait. Merci Fabrice.

 

A suivre : QUESTIONNAIRE / COLLISIONS

Propos recueillis et mis en forme par Benjamin Vareille,
Au café le Limousin, à Limoges.


Lisez Questionnaire / Collisions, avec Fabrice Caravaca et Benjamin Vareille.
Découvrez le site des Editions Dernier Télégramme, dirigées par Fabrice Caravaca.

Interview / / Focus Limousin / / Dernier Télégramme / 
Posté par : Benjamin Vareille
11 févr. 2017

LES ÉDITIONS DERNIER TÉLÉGRAMME : « POST OFFICE FRANÇAIS »

Entretien Fabrice Caravaca / Benjamin Vareille

Les éditions Dernier Télégramme ont dix ans cette année. Fabrice Caravaca, qui les anime depuis leurs débuts, est le centre de cet entretien, où il s'agit d'ausculter autant le poète que l'éditeur. L'occasion de revenir sur la genèse de ce projet dont le programme est de se soucier par le livre de son objet, comme de son texte : le dialogue, c'est de s'effacer et de faire passer. Mais pas que. La maison défend des voix, des langages, qui s'emploient aujourd'hui au niveau national, avec les armes les plus modestes de ce côté-ci de l'arène, à nourrir une même émulsion.
L'entretien qui suit est extrait d'une série de trois rencontres d'une heure, réalisées entre avril et mai 2015, et orientées autour d'un lexique propre à celui de la maison d'édition.
En raison de la densité et la longueur de ce "dossier", Radio Théâtre le publiera en six parties, tout au long de l'été.

Vous vous apprêtez à lire la cinquième partie de ce dossier, qui constituera avec la partie six : Le discours (long cours)
N’hésitez pas à revenir en arrière pour lire la partie un et la partie deux qui constituent : Le Dialogue.
Puis la partie trois et la partie quatre, qui constituent : Les voix chorales.

 

Le discours (long cours) : Episode 5


LE DISCOURS (GRIOT + MANON)

Benjamin Vareille
- Il va être question de ce qui se construit au long terme pour toi, la maison d'édition, les gens qui t'entourent, et à quel point ce long terme, ce long cours – pour reprendre une image prise du champ lexical proche de ta ligne – a à voir avec le discours.

Fabrice Caravaca
- Mais tu parlais de dialogue, et maintenant de discours. J'aimerais savoir quelle différence tu fais entre eux deux ?

- Ah. Disons que le discours peut ne pas être forcément reçu exclusivement par un ou plusieurs des membres qui y participent, tandis que le dialogue peut se faire l'exclusivité de ceux qui y participent. Là où le dialogue peut être confidentiel, le discours peut être public, d'une certaine façon.

- Oui, le dialogue c'est « deux », effectivement. Il peut y avoir création d'un discours, aussi, qui serait de l'ordre d'un discours politique, oui. D'accord. Mais il ne peut pas y avoir « faire discours », mais seulement « discours ».

- Justement, si je parle du discours maintenant, c'est que je sous-entends qu'il y a avant cela multiplicité des voix, et qu'en amont encore il y a dialogue. En traversant cela dans l'ordre nous arrivons à un tout unique, qui dialogue, qui retranscrit, qui est rendu public.

- A une forme d'énoncé, oui.

- Un énoncé que l'on peut retracer dans tes collaborations, longues et parfois noueuses avec certaines personnes. On a évoqué Manuel Daull, il y en a d'autres. Pour moi toutes les pièces déjà aperçues de ton travail ajoutées à ces collaborations sont le jalonnement d'un parler plus long, de sa construction tout du moins.

- D'accord. Ce que j'essaie de comprendre, c'est ce qui se joue dans la construction de ces histoires longues, avec une personne. On pourrait dire qu'il y a des amitiés qui se sont créées avec certains des auteurs. Mais la question que je me pose est : en quoi ces amitiés peuvent-elles mener à une réflexion particulière par rapport au travail qui est fait par ces auteurs-là ? Et aussi est-ce que cela peut modifier la vision que j'ai de leur travail, la vision que j'ai de l'ensemble du suivi autour de la maison d'édition et de l'accompagnement de leurs textes, comme des textes des nouveaux auteurs ou de ceux dont je suis moins intime, moins proche ? Je suis en train de me poser la question maintenant, je n'y avais pas réfléchi avant. Je suis content de revoir certaines personnes, de prendre des nouvelles, que certains en prennent... Mais je ne me suis jamais demandé quel enjeu cela pouvait avoir dans la construction d'un discours, dans la construction d'une réflexion autour de ce que c'est que ce travail-là, avec ces constitutions d'amitiés...

- On avait fini le précédent entretien en évoquant le fait que chacun ayant sa place dans un dialogue au sein de la maison d'édition – entre auteurs, avec l'éditeur, à travers des lectures où la place à l'autre est donnée – tous participaient de l'émulsion qui faisait que chacun était amené à entendre différemment ce qui se passait autour de lui, et donc qu'une richesse intrinsèque se créait, par le discours.

- Oui, parce que les auteurs de la maison, et pas que, se lisent entre eux. Enfin je pense que la plupart des auteurs lit ce que les autres auteurs font, en tout cas en partie. Mais pas seulement.

- Comment est-ce que le fait d'avoir été sous le même toit – celui de la maison d'édition – pour ces auteurs a modifié leur comportement, leur écriture ? Et comment avec certains de ces auteurs es-tu entré dans un long discours ?

- Alors il est évident que l'on ne peut pas être dans un rapport d'exclusivité, au niveau de la publication des auteurs. Mais en effet, il se crée des histoires tout à fait particulières qui font que des auteurs vont se tourner vers moi pour leur livre suivant. Ou en tout cas serais-je le premier interlocuteur à voir le texte avant qu'éventuellement il soit proposé à d'autres. Il peut aussi y avoir discussion sur l'intérêt, le bon sens, dans l'histoire d'un auteur, à aller voir chez un autre éditeur. 

- Tu penses à qui ?

- Il y a eu Fred Griot, qui lui était déjà publié sur le net, par Publinet notamment si je me souviens bien. Donc nous avons fait deux livres ensemble, ce sont deux livres « papiers », depuis Book 0, et je suis son travail qui m'intéresse. Jusqu'à ce qu'un troisième livre s'impose, et qu'il soulève la question, l'envie de passer à quelque chose de plus « gros » que Dernier Télégramme – ce que je trouve tout à fait honorable, et qui ne me pose aucun problème.

- Tu réponds à son envie de passer à quelque chose de plus gros, d'en parler avec lui, tu le mets en relation ?

- Pour les relations chacun se débrouille, parce que je ne connais pas forcément les plus gros, hormis quelques uns. Mais l’idée est évidente, que l'on puisse vouloir passer à un autre éditeur. Souvent, alors même que l'on est partie prenante pour continuer le chemin, l’auteur souhaite une plus large diffusion, voilà. C'est de viser des maisons d'édition qui ont une « frappe » beaucoup plus forte, en termes de mise en place et de communication. Ça s'entend, cette chose-là. Et même si l'on est en poésie, il y a des maisons d'édition qui pourront justement publier tels textes, qui ne seront pas sous le label « poésie », et auront une vie différente que si cela avait été à moi de les accompagner.

- Donc il y aura un troisième livre avec Fred ?

- Oui mais plus qu'un troisième, ce sera une somme, un truc autour de mille pages ! Cela va s'appeler Refonder, il s'agit de son journal, de ses notes d'écriture, depuis vingt ans je crois. Ce sera la première fois que je fais un ouvrage comme ça aussi, donc ce sera très intéressant, ce sont des gros projets. Mais là on a une matière particulière, parce que l'on a une réflexion autour de l'écriture – et pas seulement de sa propre écriture mais aussi autour de qu'est-ce que c'est que l'acte d'écrire, de faire poésie – d'un auteur de la maison d'édition sur plus de vingt ans.

- Quelque chose qui n'est possible que si tu as déjà collaboré avec cette personne avant, s'il a déjà publié des choses sous ton nom, et qui connote une certaine évolution...

- C'est mieux dans ce sens-là, oui. C'est peut-être pour ça aussi qu'il y a des refus ailleurs. En même temps c'est un texte qui peut vivre en soi.

- Oui, il n'est pas circonscrit à ton propre catalogue, je vois. Mais sa ligne d'écriture à lui a pu se construire en parallèle à ta propre ligne d'édition. Et comme c'est quelqu'un qui a vécu un peu avec la maison d'édition...

- Oui je pense qu'il a rencontré certaines personnes, comme Christophe Manon, qui est aussi devenu un de ses camarades. On a fait deux livres ensemble, avec Christophe, et pourtant il est devenu l'un des plus proches amis avec qui je suis.

- Tu es dans une vraie relation avec Christophe Manon. Tu as cité son livre comme l'un des plus représentatifs de ta ligne...

- Pour moi oui, il y a L'Éternité qui compte effectivement beaucoup. Après, nous avons fait Qui Vive. Il y a possibilité d'un troisième ouvrage. On devait faire un troisième ouvrage et c'est Christophe qui a décidé de ne pas le faire... Il y aura sûrement un troisième projet avec lui à un moment ou à un autre.

- Qui s'articulera sur quoi, à ton avis ?

- Je ne sais pas, j'avais déjà eu un texte, et il se trouve que ni Christophe ni moi n'arrivons à le retrouver dans nos ordinateurs... Et il avait décidé au cours de ce projet de ne pas le publier, pour des raisons tout à fait légitimes que je comprends, par rapport à son propre travail d'écriture. Il voulait aller vers autre chose, mais ce n'était pas le moment pour lui de publier ce texte-là. Donc il m'a envoyé un livre qui est prêt, que l'on pourrait publier maintenant si on le voulait. Ce sont deux textes qui ont déjà existé auparavant qu'il regroupe : un qui existait pour le Général Instin, une sorte de collectif – là, en ce moment à Paris, ils prennent une rue qu'ils essaient de posséder autrement, politiquement, avec plus de deux-cents auteurs qui réinventent des possibilités d'existence pour le Général Instin – et aussi des petits poèmes qu'il m'avait donné à un moment, au début de la maison d'édition, ce devait être en 2007. J'avais fait tirer à part ces petits poèmes-là, à cinquante exemplaires, et c'était juste un cadeau que j'avais fait aux auteurs de la maison d'édition, aux amis...

- Encore une fois ce genre de production, ce genre d'objet n'est possible qu'avec des personnes avec lesquelles tu es entré en confiance, en amitié, avec qui les relations personnelles se sont développées mais qui partagent aussi ce terrain qui s'est balisé en travaillant avec toi.

- Oui. Mais là il y a quelque chose qui me gêne. Je pense que ça peut être important pour certains auteurs de continuer le travail avec Dernier Télégramme, et puis de continuer une relation humaine avec moi, mais est-ce que ça change tant que ça leur écriture, ou leur discours, ou la construction de leur discours ? Je n'en suis pas si sûr...

- Ça le modifie, d'une certaine façon...

- Oui, bien sûr, mais je crois que c'est comme chaque rencontre. Tu te nourris d'elle et c'est un élément nouveau qui participe de ta réflexion...

 

ESPACES ET TERRITOIRES (DAULL + ROLLA)

- Par rapport à la réflexion, je parlais de jalonner, de baliser un travail. J'aime aussi l'idée, antagoniste – mais qui est très complémentaire alors – de brouiller les pistes. À chaque nouveau livre d'un auteur qui a déjà publié, il y a une volonté de remettre sur le métier quelque chose qui en partie a été, mais avec une envie de presque brouiller ces pistes ?

- Pas forcément, il y a des auteurs qui au contraire prolongent leur travail. Le premier livre peut être une forme d'essai, pas forcément concluant, mais en tout cas suffisamment pour moi pour être publié. Ensuite j'attends le deuxième pour voir, à partir de ce travail initial...

- L'interaction ?

- Je ne sais pas, je donne mon point de vue mais je laisse l'auteur continuer. On peut discuter effectivement de l'écriture.

- Et vous trouvez une direction. Et la direction est quelque chose d'important si l'on reprend la métaphore du terrain, du paysage, qui est en soubassement liée à ta maison d'édition, comme quand on parlait du rhizome...

- Oui, mais moi je ne crois pas influencer plus que ça les auteurs. C'est plutôt eux qui viennent construire l'identité de ce que je suis en train de faire, finalement, plus que l'inverse.

- Ils ne viennent pas dans un pays qui s'appelle déjà Dernier Télégramme, ils participent à la création de ce pays...

- Oui c'est ça. Bon, maintenant la situation est un peu différente d'il y a quelques années... Maintenant il y a un lieu qui existe et qui est là, où l'on est accueilli ou pas, on y vit ou on n'y vit pas, on y vient de temps en temps...

- C'est pour ça que je parle de brouiller les pistes, c'est bien d'avoir un lieu qui existe quand même...

- Là oui, c'est un lieu, mais avec des frontières qui n'en sont pas. Disons qu'il faudrait réfléchir en termes de territoires, de frontières et d'espaces...

- C'est ce que l'on essaye de faire...

- Je ne sais pas dans quel sens cela pourrait marcher, c'est peut-être paradoxal... Mais est-ce qu'il y a des espaces dans lesquels des territoires existent ; ou bien est-ce qu'il y a des territoires dans lesquels les espaces se déplacent ? Ça fait partie de mes réflexions du moment, en termes d'écriture personnelle. Ces trucs autour du territoire, de la frontière, des espaces, et comment cela se déplace ou pas, et quelle tectonique on peut inventer dans tout cela. L'idée c'est qu'il y ait des fractures aussi, des impossibilités de franchissement qui restent temporaires. Enfin que le territoire ne soit pas sans relief, quoi, qu'il y ait des falaises, des collines, des montagnes...

- Pour moi il y a relief, direction, paysage, vallonnement, dès lors qu'il y a plusieurs topos qui sont alignés les uns par rapport aux autres ; s'il y a un seul point, on ne peut pas créer d'espace. D'où l'intérêt d'en parler maintenant, surtout vis-à-vis des collaborations...

- Dans une certaine mesure, c'est comme s'il y avait plusieurs ports possibles où l'on pouvait s'amarrer – c'est comme ça que l'on dit, je crois. Il faut aussi que la maison d'édition reste un espace de joie et de liberté pour les auteurs qui y viennent. J'impose très peu de contraintes aux auteurs. Je peux demander de retravailler certaines choses, mais j'interviens très peu sur les textes. Je donne mon point de vue...

- À titre d'exemple – sachant que cela ne fait pas office de loi universelle – si l'on prend le cas de Manuel Daull ?

- Oui. Je n'ai quasiment jamais retouché un texte de Manuel.

- Et pourtant, c'est peut-être aussi pour cela que sa production à lui peut définir, de façon disons plus précise que certaines autres publications, cet espace ou ces frontières qui sont celles du Dernier Télégramme ?

- La relation avec Manuel, elle est tout à fait particulière, c'est une rencontre très importante humainement, et c'est toujours le cas. C'est une espèce de suivi, d'amitié qui est présente depuis 2007.

- Lui aussi est très intéressé par le « paysage incertain », pour reprendre le titre du livre.

- Il a un très grand travail autour des espaces justement, oui. Mais il est aussi plasticien, il met en place des installations qui réfléchissent à tout cela, qui posent des questions en tout cas sur ça. Et c'est pourquoi il nomme sa collection « Des Traversées ». Traversées de territoires, d'espaces...

- Qui a publié le Rolla...

- Voilà ! Si cette proposition d'Alexandre Rolla vient de Manuel, ce n'est pas par hasard. C'est un texte très simple, narration à la première personne – enfin « simple », faussement simple évidemment.

- On retrouve les préoccupations du travail de Manuel.

- Oui, il y a des choses qui font écho, un écho lointain, mais écho tout de même. Dans les deux cas, et cela se manifeste différemment, il y aurait l'idée d'occuper l'espace mais de s'effacer aussi dans l'espace, et de laisser l'espace prendre la place. Dans le texte Alexandre pose cette question à plusieurs reprises, de savoir si c'est nous qui modifions l'espace ou si c'est l'espace qui nous modifie ; est-ce que c'est nous qui traversons l'espace ou est-ce que c'est lui qui nous traverse ? Des questions comme ça qui paraissent évidentes, mais on ne se les pose pas si souvent que ça. Ce sont de grandes métaphysiques qui peuvent se mettre en place avec ce genre d'interrogation. Au fond, ces histoires d'amitiés viennent plus bouleverser mon propre travail d'auteur, dans le bon sens, pour le secouer et le nourrir, plutôt que l'inverse. Je me pose maintenant la question de savoir pourquoi quelqu'un, connaissant le catalogue et peut-être me connaissant moi, a le souhait de venir participer à cette histoire... Car si l'on veut en fin de compte être publié au Dernier Télégramme, il faut aussi vivre cette histoire-là. Et je ne sais pas comment elle peut se vivre, cette histoire, il y a plusieurs modes de fonctionnement. Il y a des auteurs avec qui je n'ai quasiment pas de contacts depuis que l'on a fait le livre, qui sont très lointain. D'autres en revanche avec qui l'on se voit une fois dans l'année, mais par contre je reçois un manuscrit, et le travail se poursuit. C'est compliqué tout ça. Ce sont des histoires de personne à personne, d'intimité, ça dépasse la maison d'édition. C'est quelque chose qui peut être éminemment personnel. Alors oui c'est moi, Fabrice Caravaca, qui anime le Dernier Télégramme, et c'est comme ça que j'ai rencontré certaines de ces personnes qui sont devenues des auteurs au catalogue. On se voit souvent lors de lectures, ou autour de manifestations qui sont en lien avec la poésie. Mais je crois que l'on parle d'autre chose, en fin de compte. Là ce sont des relations, comme je peux en avoir qui sont des amitiés avec d'autres personnes, et qui ne sont pas poètes. Quel est le juste milieu ? Il y a un point où l'auteur, pour moi, n'est pas simplement un auteur, ce n'est pas juste quelqu'un qui écrit. C'est quelqu'un qui mène aussi son histoire personnelle, avec l'écriture. J'aime beaucoup quand on arrête de parler littérature, et que l'on se met dans une autre forme d'existence.

- Il y a une façon de parler de la littérature, et une façon de la faire.

- Oui, et je crois que c'est peut-être ça, vivre des moments avec des gens...

- Qui fait la littérature ?

- Oui. On n'est pas obligé de parler de littérature pour être en littérature déjà. Et puis la littérature, c'est essentiellement la lecture, pour moi. Donc des choses qui se font seul, même si l'on peut partager des lectures, évidemment...

- Oui, la lecture ne se fait que dans la solitude.

- L'écriture et la lecture sont des moments de solitude. Il est évident que l'on peut parler de ses lectures, que l'on peut offrir un livre ou parler de son travail d'écriture, mais....

- Dans ce domaine plus qu'ailleurs, parce qu'il y a une puissance de la solitude il y a une puissance du besoin d'attachement qui est très fort...

- On a besoin de se construire une petite famille, à un moment ou un autre. Si le Dernier Télégramme peut le permettre à certains, une famille amicale, alors tant mieux. Je ne sais pas.

 

DIALOGUE REPRISÉ (SERGE PEY)

- Par rapport aux collaborations longues, qui sont celles qui font la maison et qui sont intimement liées à toi et à ton histoire personnelle, et sur ce qui est publié, j'évoquais une trame. Chaque auteur est comme une couture, une surpiqûre, chaque travail publié est comme une éternelle reprise du dialogue, une partie d'un discours « reprisé ».

- Oui, oui, oui.

- Donc un dialogue reprisé, qui s'invente encore, qui ne serait pas un bégaiement...

- Non, je ne veux pas de ça non plus. Pour moi, l'idée est qu'il n'y a pas qu'un seul discours dans le Dernier Télégramme, il y a une multiplicité de discours sinon cela n'a pas de sens. En effet, les gens peuvent se rencontrer par les textes, les histoires, un lieu qui existe, mais ça ne m'intéresse pas si le Dernier Télégramme n'avait qu'une idée, c'est-à-dire si je n'avais qu'une ligne éditoriale. Pas du tout. La ligne éditoriale c'est de ne pas en avoir véritablement une. D'être justement ouvert à ces possibles rencontres, où le dialogue se passe, et où il peut se créer quelque chose qui sera partageable par beaucoup plus. Une mise en place du discours tel que tu l'entendais au début. Ce qui est intéressant est qu'il y a plusieurs discours, qu'ils sont habités par un ou deux auteurs et également entendus pas les autres, mais pas forcément partagés. Partageables oui, mais pas nécessairement partagés. Il y a des voix différentes dans ce catalogue.

- Certaines s'excluent, des fois ?

- Je ne crois pas. Je crois que certaines ne s'apprécient pas forcément, mais sinon non.

- Tu parlais de prendre en défaut une ligne, un balisement qui soit extrêmement strict, aux frontières très marquées. Tu donnes une direction mais en lui opposant finalement une série de ramifications du discours. Parce qu'il y a multiplicité des voix, donc. Si certaines ne s'excluent pas, pourtant c'est cette même pluralité qui fait leur unicité. Toutes ces voix partent dans tous les sens ?

- Oui. Mais pas dans tous les sens, il y a des sens particuliers, des directions malgré tout. Il y a des voix auxquelles je ne fais pas écho...

- Tu penses à quoi ?

- Il y a des voix que je connais, d'auteurs, qui m'on laissé des manuscrits, mais ce n'est pas ce que j'ai envie de faire résonner, voilà. Ils seront mieux ailleurs, parce qu'il y a une identité qui se construit, très certainement par le discours...

- C'est le cas, je n'en doute pas. Le genre d'identité que les auteurs peuvent à un moment temporairement partager avec ta maison pendant qu'elle est temporairement celle de ta maison, puisque l'une comme l'autre sont vouées à évoluer de toute façon, et s'enrichir.

- Oui, ça bouge, c'est ça qui est enrichissant. Même s'il y a des formes de fidélité avec certains auteurs. Et puis il y a aussi des formes d'infidélité de ma part : il y a des gens que je n'ai pas accompagnés, ou que je n'ai pas continué à accompagner. C'est arrivé, parfois, ce qui est plus ou moins bien vécu.

- Il y a des textes que tu as décidé de laisser rouler seuls ?

- Il y a des textes que je n'ai pas souhaité publier, parce que ce n'était pas du tout le moment pour moi. Peut-être que deux années auparavant cela aurait été possible, mais ça ne l'était plus pour moi. Même si pour la plupart des projets, lorsqu'on prend la décision, ils ne voient le jour qu'un an et demi, deux ans après. Mais il y a des formes d'évidences aussi dans les relations, et dans ce soutien mutuel, constant, entre les auteurs et la maison d'édition.

- On peut parler de Serge Pey...

- Voilà, il y a Serge, avec qui l'on discute depuis longtemps de certains projets. Quand ils voient le jour je suis content ! Là il y a ce grand projet autour de ses écrits sur la préhistoire, et ça c'est important pour moi.

- Ce sera le combientième ?

- Le cinquième, ou le sixième, je crois.

- C'est un record dans ta maison ? Qui en a publié le plus chez toi ?

- Non. Le plus ce doit être Manuel, et après ce doit être Lucien Suel. Avec Lucien on en est à six livres, et je l'ai vu il n'y a pas très longtemps à Avignon pour une lecture commune, un très beau moment. Et il me parlait de la suite de son journal, qui sera terminée en 2017, donc je sais qui si la maison d'édition existe toujours pour 2018 j'aurai la suite du journal de Lucien. C'est lui qui le dit, et ce n'est pas totalement faux, je suis finalement devenu son principal éditeur de poésie.

- Pour Manuel aussi c'est le cas.

- Oui c'est vrai que c'est le cas. Après, Manuel n'écrit pas seulement de la poésie. Il fait aussi des romans. Des textes comme L(o)una qui serait une forme de roman en vers, alors je ne sais comment appeler ce qu'il écrit. On pourrait appeler ça de la poésie, mais cela revient à notre première discussion, car c'est un problème d'appeler ça poésie. C'est de la littérature, mais je ne sais pas ce qu'il faudrait mettre après, quel adjectif...

- Mais cette indétermination de ce qu'il écrit le pousse aussi d'une certaine façon à se ranger parmi les tiens, de ton côté. C'est une indétermination que tu cultives, aussi.

- Oui, et il sait ce qu'il fait. Dès le début nous avons dit que c'était de la poésie, alors... Par commodité, oui, mais ce n'est ni plus, ni moins. Je ne sais pas. Il y a l'invention d'une écriture, un travail autour, et c'est cela qui l'intéresse. Et il y a humainement une personne qui est présente.

- Qui est donc très proche non seulement de toi, mais du coup de la maison d'édition-même.

- Oui, qui soutient ce travail-là, et qui a pu se mettre dans des colères pour des choses qui concernaient la maison – et plus en colère que moi. Il y a des longs parcours, effectivement. C'est très intime avec Manuel, là où avec Lucien c'est différent. On s'appelle de temps en temps, mais peu en fin de compte. On sait que l'on est là, qu'il y a des rendez-vous pris de temps à autres. Et Serge oui, qui est une relation tout à fait particulière...

- C'était quoi, la première rencontre ?

- Je peux te raconter l'histoire telle que je la raconte habituellement. J'étais au marché de la poésie, je ne sais plus quelle année exactement, mais une des premières fois où j'y étais. Et je croise Serge dans les allées, et je lui dis : « Monsieur Pey, excusez-moi, est-ce que l'on pourrait discuter ? » Il me répond : « Non, je n'ai pas le temps, mais je vous laisse mon mail. » Je me suis dit que ça n'était pas une rencontre, donc je n'ai pas envoyé de mail. Ce n'est pas grave, hein. L'année suivante, Richard Martel était avec moi sur le stand pour la revue Inter et les éditions Intervention, or ils sont amis et se connaissent depuis très longtemps, par le milieu de la performance. Serge va voir Richard, on se présente, nous commençons à discuter, et puis j'avais peut-être bu un petit peu – très certainement d'ailleurs – mais je commence à parler à Serge en espagnol... Et je ne sais pas pourquoi. Ce n'est pas une provocation non, mais peut-être pour créer une forme d'intimité. Il me dit : « Tu parles en espagnol ? C'est bien, tu as un manuscrit demain sur ton stand. » Et puis : « Ah, tu parles un peu avec l'accent d'Amérique du sud, tu auras deux manuscrits sur ton stand... » Et ça continue sur je ne sais quoi, puis trois manuscrits... Et nous allons manger tous ensemble. Je suis très joyeux, je discute avec Serge après la présentation de Richard. Bon. Et le lendemain, j'arrive un peu à la bourre, et j'avais deux manuscrits qui étaient effectivement là, sur le stand. Il y avait les « corbeaux », enfin Qaù, Ne sois pas un poète sois un corbeau nous sommes une poignée de corbeaux sur la terre, et Dialectique de la Tour de Pise. Donc je lis les deux...

- Ce sont ses deux premiers volumes chez toi...

- Alors je l'appelle et je lui dis qu'il y en a un qui m'intéresse plus particulièrement sur les deux, et il me dit : « Tu viens chez moi, et on va discuter. »

- Où est-ce qu'il habite ?

- À Toulouse... donc je me rends à Toulouse. Très bel accueil, nous mangeons le soir, il doit se lever tôt, et il me dit de rester dormir. Il bosse le matin. Vers huit heure, je ne sais plus, je me lève, il prépare le thé. Je m'installe, et il me dit : « Voilà, maintenant je vais te parler. » Et en effet il me parle, peut-être deux heures, en tout cas longtemps. Et il m'explique quelles sont sa ou ses visions de la poésie, qui sont ses amis, ses ennemis, son parcours, ce qu'il a fait.

- Ses amis et ses ennemis ?

- Oui, c'est important ça... Donc il joue franc-jeu, et me dit : « maintenant c'est toi qui décides. Tu sais un peu plus qui je suis. » Et on est allé manger. Et depuis on a fait le premier, le deuxième, et ensuite ça a été les Chants électro-néolithiques, que je ne devais pas faire au départ. Cela continue comme ça, on échange ensemble, je vais le voir de temps en temps quand je passe à Toulouse, et lui est venu ici plusieurs fois faire des lectures, toujours avec grand bonheur. Nous avons nos discussions autour de projets qui doivent se faire, et cela va souvent avec un cadeau. Pour les deux premiers livres il m'offre un bâton, et pour le troisième il m'invite en Sardaigne avec Chiara, passer une semaine là-bas, pour un festival. C'est Chiara Mulas, sa femme, qui est une très grande performeuse. J'aime beaucoup son travail, et cette femme. C'est ce que j'apprécie. Je suis toujours très heureux de les voir. Voilà.

- Ils ont une influence sur toi, ils continuent de l'avoir...

- Disons que le travail de Serge, je le connais depuis longtemps, et ça évoque beaucoup de choses pour moi. Et il y a des thématiques qui sont les siennes qui me touchent tout particulièrement.

- Qui sont devenues les tiennes ?

- Non pas spécialement, qui étaient là, présentes, qui s'animent.

- Lesquelles ?

- Tout le travail sur la métaphore par exemple, que j'aime beaucoup chez Serge. Cette invention d'une langue qui nous semblerait facilement imitable, mais qui en fait ne l'est pas du tout. Qui est complètement unique. Et comment il crée le rythme, sa prise de parole aussi m'intéresse. Il y a plein de choses. Dans les thématiques, tout le travail sur la préhistoire m'intéresse depuis longtemps. Julien Blaine aussi, avec Heaume suite homme, est en lien avec la préhistoire, dans une autre mesure.

 

 A suivre...

Propos recueillis et mis en forme par Benjamin Vareille,
Au café le Limousin, à Limoges.


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Découvrez le site des Editions Dernier Télégramme, dirigées par Fabrice Caravaca.

 

Interview / / Focus Limousin / / Dernier Télégramme / 
Posté par : Benjamin Vareille
28 janv. 2017

LES ÉDITIONS DERNIER TÉLÉGRAMME : « POST OFFICE FRANÇAIS »

Entretien Fabrice Caravaca / Benjamin Vareille

Les éditions Dernier Télégramme ont dix ans cette année. Fabrice Caravaca, qui les anime depuis leurs débuts, est le centre de cet entretien, où il s'agit d'ausculter autant le poète que l'éditeur. L'occasion de revenir sur la genèse de ce projet dont le programme est de se soucier par le livre de son objet, comme de son texte : le dialogue, c'est de s'effacer et de faire passer. Mais pas que. La maison défend des voix, des langages, qui s'emploient aujourd'hui au niveau national, avec les armes les plus modestes de ce côté-ci de l'arène, à nourrir une même émulsion.
L'entretien qui suit est extrait d'une série de trois rencontres d'une heure, réalisées entre avril et mai 2015, et orientées autour d'un lexique propre à celui de la maison d'édition.
En raison de la densité et la longueur de ce "dossier", Radio Théâtre le publiera en six parties, tout au long de l'été.

Vous vous apprêtez à lire la quatrième partie de ce dossier, qui constitue avec la partie troisLes voix chorales.
N’hésitez pas à revenir en arrière pour lire la partie un et la partie deux qui constituent : Le Dialogue.

 

 Les voix chorales : Episode 4


JACK MICHELINE

Benjamin Vareille
- J'ai choisi quelques auteurs, histoire de discuter de leur place. Tu parlais de culture rock, j'en ai pris certains qui a leur façon soulignent cette fibre chez toi. Alors évidemment, le premier est une évidence, parce qu'il me démangeait aussi – je vais te dire pourquoi – Jack Micheline. Poète Beat, on peut le dire ?

Fabrice Caravaca
- Non, il est n'est pas Beat...

- Assimilé au mouvement quand même, mais il est aussi indépendant. C'est les deux...

- Poète de rue, cela va mieux que poète Beat.

- La voix et le dialogue chez lui c'est avant tout un flux, un (contre-)courant. Un aspect que j'aime beaucoup en lisant Un Fleuve de vin rouge. Une volonté de retrouver les mélodies premières chez toi, comme Kerouac ?

- Oui c'est ça, c'est exactement ça. C'était une façon d'avoir Kerouac au catalogue, de manière directe et indirecte par ailleurs. Vu qu'il y a une petite introduction – bon il ne s'est pas foulé – mais c'est tout de même pas mal, ce petit mot sympathique qu'il met à l'intention de Jack Micheline. Pour moi c'était important. C'est aussi un cadeau que me fait Lucien Suel, parce que c'était lui qui avait publié ce texte-là dans sa collection/publication qui s'appelait S.U.E.L. : Station Underground d'Emerveillement Littéraire. Lui avait publié cette chose-là, mais puisqu'il avait arrêté de faire ces petits objets, ces livres qu'il faisait lui-même « à la maison », en petits tirages, il savait que j'aimais bien ce texte et donc m'a dit « si tu veux je te laisse celui-ci. » Puis j'ai fait le boulot pour contacter le fils de Jack Micheline, obtenir les droits, faire tout cela correctement. Et ça s'est très bien passé, y compris avec l'éditeur de ce texte – d'ailleurs je dois lui envoyer un petit mot – qui était très content. Je suis même intervenu sur la mise en page, parce que cela m'embêtait de garder cette mise en page-là comme c'est très compliqué de rendre hommage au texte original...

- La traduction est de qui ?

- La traduction est d'Alain Suel, le frère de Lucien. Donc, le fils de Micheline me dit qu'au départ le texte était justifié de manière très classique, comme ce que je lui proposais. Ce qui était pas mal, et l'on a gagné du temps pour la mise en page.

- Où habite-t-il ?

- Euh, je ne peux pas te dire, c'est passé par l'éditeur qui m'avait dit de le contacter. Puis il m'a dit que ça allait comme ça : pas de droits, et à partir du moment où je le faisais, je lui envoyais quelques exemplaires, et je le tenais au courant. Et effectivement c'est devenu une façon de revenir à ces premières amours pour moi, la littérature américaine, la Beat Generation... Dont Kerouac autour duquel j'ai fait pas mal de détours, pour reprendre l'expression de tout à l'heure. C'est aussi une façon de poursuivre le travail que nous faisons avec Lucien Suel, presque depuis le début de la maison d'édition.

- A propos de la voix et du dialogue, ici comme flux ou courant chez Micheline, c'est la part de son style à lui, ce côté à la fois flux mais aussi rugueux, ces remous caillouteux. C'est quelque chose qui te plait ?

- Oui, ça frotte un peu. Il y a une fausse simplicité souvent dans son écriture...

- C'est un truc un peu américain.

- Oui, on retrouve ça chez pas mal de ces auteurs. Chez Gregory Corso, ou d'autres de cette époque-là. Lui était un petit peu plus jeune, puisqu'il est mort il n'y a pas si longtemps. C'était quelqu'un qui a « rendu hommage » à Kerouac assez souvent, dans des salons, des rencontres.

- Je te dis à la faveur de quoi j'y ai pensé : j'ai remarqué qu'il était dans les éditions Mona Lisait, celles de Marie-Laure Dagoit.

- Alors Marie-Laure Dagoit, ce sont les éditions Derrière la salle de bain.

- Oui, mais elle l'avait édité à l'époque pour les librairies Mona Lisait.

- Ah oui, en fait elle l'avait édité après que Lucien ait terminé, et je ne pense pas que le texte y soit en intégralité.

- C'était donc avec l'accord de Lucien, ou pas ?

- Oui.

- Parce que le catalogue Derrière la salle de bain est un catalogue ultra riche en poésie Beat.

- Evidemment oui. Elle a un très beau catalogue, que j'aime beaucoup...

- Il y a des objets magnifiques oui...

- Et elle, pour le coup, est vraiment une éditrice indépendante. Elle se démerde toute seule, fait tout « à la maison »... Il y a là quelque chose d'assez exemplaire dans la démarche, et dans le choix des textes. Aussi bien des textes de poètes et d'écrivains morts qu'elle édite, que des choix de poètes vivants, contemporains, et qui ont notre âge. Ou peut-être plus vieux.

- Il y a même quelqu'un chez elle qui est à ton catalogue il me semble... ?

- Oui il y en a plusieurs même, je pense.

- Christophe Manon ?

- Oui Christophe Manon, voilà. Elle avait fait quelque chose avec Pierre Mikaïloff que j'ai publié une fois, et possiblement d'autres j'imagine.

- Elle a été la compagne de François Di Dio...

- Je ne suis pas trop ce genre de truc...

- Tu ne sais pas ? C'était sous l'influence de cette maison, Le Soleil noir, qui s'est transformé en Arachnoïde après, petit à petit...

- Ah oui ! J'aime beaucoup le travail de l'Arachnoïde. Je connais Olivier qui maintenant s'occupe de ça. De très beaux livres, avec une esthétique... Un garçon que je ne vois pas assez souvent, à part une fois ou deux dans l'année pour des salons. Un très chouette mec, très exigeant.

- Pour en revenir à Micheline. Tu es tombé comment sur le texte ?

- Comme je te l'ai dit, parce que je suivais ce que faisait Lucien. Donc j'achetais régulièrement ses publications, dont celle-ci. Et je me demande si la maison d'édition existait, alors. Je l'ai depuis longtemps, ils en avaient bien parlé avec Lucien, comme d'autres choses que j'ai bien aimées et qu'il a publiées.

- Ce genre de texte rentre dans une dynamique de publication justifiée, au regard du reste du catalogue ? Ou est-ce que tu penses qu'il y aurait encore matière à tirer de ce côté-là, si c'est un côté, précisément ?

- Non, c'est tout à fait exceptionnel pour ce livre. C'est un auteur mort. Je voulais même créer une collection spéciale, en me disant qu'il pourrait peut-être y avoir des rééditions, des choses comme ça. Mais j'ai préféré rester dans ce que je fais, les auteurs avec qui je travaille, justement pour qu'il y ait toujours cette possibilité de rencontres, de lectures, de moments partagés... Donc cela relèverait plus de mon histoire personnelle, que j'inclus dans l'histoire du catalogue – qui pour moi n'est pas sans lien, vu qu'il y a cet échange avec Lucien qui est important. Et puis nous partageons ce même amour pour la Beat Generation, Jack Kerouac... Et Lucien est traducteur de Kerouac, chez La Table Ronde : pour Le Livre des Esquisses, la traduction est de lui. D'ailleurs j'avais un projet avec Lucien, mais maintenant je pense qu'il n'aura pas lieu. Il m'a dit que ce serait un peu compliqué... Le fait est que Tristessa n'était plus disponible pendant très longtemps...

- Oui, mais il a été réédité en Folio.

- Oui, voilà. Et j'avais pensé à Lucien pour en faire une traduction, récupérer les droits chez Stock, ou voir chez Gallimard derrière. J'avais ça en tête depuis longtemps, et puis ça ne s'est pas fait, ce n'est pas grave. Je suis content que le livre soit à nouveau disponible.

- Tu sais qu'il y a The Sea is my Brother ? Chez Penguin, et il n'y a toujours pas de traduction. Le roman perdu...

- Ah... mais je ne suis pas sûr qu'il y en ait ! C'est une sorte de long poème je crois.

- Oui c'est entre les deux, mais on se rapproche du poème.

- Je ne me souviens plus à quel moment il écrit ça.

- Je crois que c'est au début des années quarante.

- Oui il me semble bien, parce que c'est avant l'écriture de Sur la Route c'est sûr.

- Et je crois que ce n'est pas si éloigné que ça...

- Pour simplifier, il commence l'écriture de Sur la Route à peu près en 1950, après la publication de The Town and the City.

- C'est ça, The Town étant considéré comme son coup d'envoi.

- Son premier livre oui, mais qui est très classique, et finalement très inspiré de Thomas Wolfe - c'est L'ange exilé, dans une certaine mesure, revisité.

- Ce ne sont pas des choses que l'on pourrait retrouver dans ton catalogue ? Pas forcément Kerouac, mais des choses qui se rapprochent de cette veine-là.

- C'est compliqué de faire ça. Mais je ne veux pas monter cette collection, comme je le disais, je ne crois pas que cela soit ce que j'ai vraiment envie de faire. D'autres le font très bien, et je suis plutôt sur cette poésie, cette littérature dont on est en train de parler.

EMMANUEL RABU

- Deuxième auteur dont je voudrais que l'on parle : je l'aime beaucoup, moi, il fait un peu figure d'outsider, et en même temps il est très bien dans ton catalogue, c'est Emmanuel Rabu.

- Oui, nous avons fait un seul livre ensemble. C'est un livre que j'aime beaucoup, c'était au début de la maison d'édition. Et c'est par l'entremise de Sylvain Courtoux, comme ils sont très amis ensemble. Il y a aussi un lien avec Emmanuel, même si l'on ne se donne pas trop de nouvelles. Il faisait la revue PlastiQ il y a une dizaine d'années, un peu plus. Il y avait un CD avec, et puis ils se sont arrêtés aussitôt. Et au même moment il y a eu le livre-CD de Julien Blaine au Blockhaus DY 10 de Nantes, où interviennent Rabu, Courtoux, Phil Tremble, etc.

- A l'initiative de Julien Blaine aussi ?

- En tout cas il était très content que ça se fasse ! Mais c'était un disque qui devait initialement sortir dans la revue PlastiQ. Et il me convient très bien, car l'on voit plusieurs aspects, du point de vue de l'écriture, du travail de Julien. Il y a son côté performer, et – ce qui est très important pour lui – l'attention qu'il porte à se faire bien entourer, et notamment dans la découverte. C'est-à-dire que les personnes qui à l'époque bossent avec lui n'ont peut-être pas trente ans, et lui reste toujours très attentif à ce qui se fait, aux nouvelles voix. J'aime beaucoup Julien pour ça. Donc, le texte d'Emmanuel Rabu : Cargo Culte. C'est important à plusieurs niveaux : d'abord pour la qualité d'invention littéraire de ce texte, et aussi parce que symboliquement cela fait vraiment écho au nom de la maison d'édition, au lien plus ou moins conscient qu'il y a avec Gainsbourg, et ainsi de suite...

- Précisément ! Il revient sur un nœud sémantique invisible, une perspective tramée, un télescopage « pop » dans cet essai, ce texte.

- Une histoire de télescopage historique, de mise en abîme permanente, c'est ça. J'ai toujours utilisé ce mot de télescopage pour lui, et « pop » cela peut très bien fonctionner.

- Je trouve que ça marche bien, et ça vient flirter de loin en loin avec des gens que j'aime beaucoup comme Jean-Jacques Schuhl... Que je t'invite à lire.

- Oui ? Je connais très peu, je n'ai pas assez lu pour avoir suffisamment d'éléments pour faire le lien.

- Alors on ouvre Cargo Culte, il y a le Spirit of Ecstasy de Rolls Royce, Ege Bamyasi, des instantanés sixties... La voix y est affaire d'écho et de correspondances, en champ et hors-champ...

- Oui, évidemment !

- C'est représentatif de ton catalogue aussi ?

- Oui, assez, effectivement. Même si dans le catalogue, concrètement, il y a moins ce côté expérimentation. Mais là, pour moi, ce n'est pas quelque chose de blanc. Sur la couverture nous voyons ces câbles, et il y a quelque chose qui est en train de faire du lien, d'une source à une autre – comme si il n'y avait pas une entrée et une sortie, mais que des entrées. Ce qui allait en ressortir, c'est une forme d'explosion du texte, et elle marche juste sur une phrase ou deux qui arrivent. C'est pour cela que l'on a pris un format assez grand, pour qu'il y ait une respiration dans la page, que cela devienne aussi très esthétique.

- C'est très électrique...

- Le choix de cette image, c'est Emmanuel qui l'a fait, au début. Je n'ai pas compris tout de suite où il voulait en venir avec ça, et, au fur et à mesure, deux ou trois petites choses me sont venues, et j'ai trouvé ça très judicieux.

- Une invitation à se brancher ?

- Aussi oui, mais à se brancher, et ne pas être « branché », c'est-à-dire à ne pas être à la mode, pas être « in ».

- Ah et « Qui est in, qui est out ? »...

- On peut toujours beaucoup s'amuser ...

PIERRE MIKAÏLOFF

- Toujours rock, et en poésie « plugged in » cette fois-ci, et pas « unplugged » – encore qu'avec des entrées...

- Donc là, c'est Pierre Mikaïloff j'imagine.

- Oui, pour le coup, il a retenu mon attention.

- Mais c'est un titre un peu à part dans le catalogue...

- Pour Au Son des Remington...

- C'est aussi une affaire de rencontre cette histoire. Pierre je l'avais rencontré en 2005, c'était dans le cadre de la formation, parce que son livre Some Clichés était un manuscrit qu'il avait envoyé aux éditions Le Passeur, et s'est retrouvé dans la formation. C'est mon camarade Jean-François Bourdic, des Fondeurs de Briques, qui avait travaillé dessus et défendu ce texte. Si tout s'était passé correctement dans cette formation le livre serait sorti au Passeur – mais ça ne s'est pas fait, donc. Et il y a eu sortie chez L'Harmattan – alors on pense ce que l'on veut de L'Harmattan – mais dans une collection où il y a eu un vrai suivi, et ce livre a obtenu ce qu'on peut appeler un petit succès. Et donc nous nous sommes croisés quelques fois avec Pierre, et je savais qu'il a cette chose-là, et l'on se retrouve en salon à Châteauroux. J'avais lu son texte, et c'était l'occasion de le voir en vrai et d'en parler. Après en avoir discuté, on l'a fait, tout simplement. C'est au fond une histoire d'amour ce texte, et j'aime comment il fonctionne avec ces toutes petites choses, ces tout petits poèmes qui sont là, et peuvent faire penser à une poésie américaine, comme Brautigan...

- Oui, il y a la galaxie Brautigan, Bukowski aussi, n'est pas très loin. Il a quelque chose de ces contemporains-là.

- Peut-être... Mais j'ai bien aimé ça et ça a été l'occasion de se revoir après puisque l'on a fait une poignée de rencontres ensemble, et qu'il est venu ici à Limoges. On avait fait une soirée au bar des Parachutistes Belges, et c'était sympa.

- Il a performé au sein des Désaxés dans les années quatre-vingt, aussi...

- Oui, il avait son groupe, et puis guitariste de Jacno...

- Et il a chroniqué des icônes pop, comme Daho, Birkin, avec Rock & Folk derrière...

- Oui, il fait beaucoup de choses comme ça, des sortes de biographies pour ces chanteurs oui. Il travaille aussi pour la télévision, avec des documentaires.

- Et ça a culminé au théâtre tout ça, avec le [Re]play Blessures (Avec Irène Jacob au Théâtre Marigny à Paris, en 2011) sur Bashung. Tu as vu ses pièces ? Il y avait Dernières nouvelles de Frau Major (Une production du théâtre Louis Aragon à Bordeau sous la férule de Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre, en 2013) aussi.

- J'ai écouté un peu ce qu'il faisait cet été, notamment sur Bashung, oui. Il y a des choses qui m'intéressent. C'est quelqu'un que j'aime bien, ce qui ne veut pas dire que tout ce qu'il fait m'intéresse forcément, mais c'est quelqu'un que j'apprécie.

- Quelqu'un qui a un parcours, qui est en dehors de ta maison d'édition, et qui au regard de ce qu'il est capable de faire, c'est-à-dire des pièces, des scénarii, de la prose autant que ce que l'on peut assimiler à de la poésie, est extrêmement polymorphe...

- Oui, et puis il fait partie du milieu de la musique à Paris, mais je le trouve très humble, moi. Il n'en fait pas des tonnes, et connait très bien tous ces gens-là. C'était rigolo de discuter avec lui, qu'il me raconte ses anecdotes.

- Représentatif de ton catalogue, et encore à part.

- Oui, il est part. Il a sa place, mais c'est une place à part, en cela qu'il est peut-être plus difficile de faire du lien avec d'autres textes.

- Dans quelle mesure ?

- Disons, par rapport à la notion de lyrisme dont on parlait tout à l'heure, et qui commence à devenir une mission de plus en plus importante dans le catalogue. Un peu comme Jack Micheline aussi – enfin tu prends tout de même trois textes qui ont des places tout à fait particulières dans le catalogue.

- Mais je n'ai d'yeux que pour les marginaux...

- Bon, pour Micheline c'est particulier, bien qu'il y ait toujours le lien avec Lucien. Pour Pierre et pour Emmanuel, il n'y a jamais eu de suite dans le travail, nous n'avons pas fait d'autres livres et chacun avait d'autres choses à faire. Il ne me semble d'ailleurs pas avoir eu de propositions de leur part par la suite.

- Et ça te plairait de refaire un truc avec Rabu ou Mikaïloff ?

- Je ne sais pas, tu sais, tout dépend du texte. Dans l'absolu ce n'est pas du tout impossible. Après, je vois ce que fait Emmanuel à titre d'exemple, je pense qu'il se débrouille très bien, n'a pas besoin de moi spécifiquement.

- Ce sont des auteurs qui ressemblent à des outsiders, et c'est ça que j'aime bien.

- Mais moi je ne comprends pas ce que outsiders veut dire...

- Des gens dont les textes sont un petit peu à part dans le catalogue, ils sont tous édités en quoi, hors collection ?

- Oui, ils tous dans la même collection...

- Et ils ont tous un apport qui est très ponctuel, un seul texte...

- Oui, c'est ça ! C'est ça aussi toute l'histoire.

- Et c'est cela qui fait le chœur, l'aspect choral de la maison d'édition et qui fédère des personnes d'horizons divers ?

- Oui, c'est aussi cela qui fait que l'on reste avec des gens longtemps, avec qui l'on va publier à plusieurs reprises. Et que d'autres sont là, sont des ponctuations dans l'histoire et qui néanmoins l'enrichissent terriblement.

ANDRÉ MARKOVICZ

- Le dernier auteur que je voulais que l'on aborde, c'est André Markovicz. Traducteur majeur, parce que Dostoïevski, Pouchkine, Shakespeare et puis Marlowe !

- Oui, c'est évident ! Pour moi, qui suis un grand fan de Dostoïevski – enfin « grand fan » - c'est un écrivain qui est vraiment au dessus du lot.

- Il a un côté passeur...

- Oui, c'est quelqu'un qui vient du théâtre, la traduction c'est aussi cela, comment permettre à la langue de Dostoïevski de prendre toute son ampleur... C'est vraiment étonnant. Je relis au fur et à mesure Dostoïevski dans sa traduction...

- Chez Babel.

- Chez Babel, oui. Là c'est une rencontre, mais pas juste d'André, c'est une rencontre collective par rapport à un projet.

- Ce projet, c'est le projet un peu monstre, on y arrive. Tu l'as dit il vient du théâtre, il a bossé avec Benno Besson, Anatoli Vassiliev, Mathias Langhoff, à travers Ostrovski et Tchekhov qui ont notamment été adaptés. Donc un peu metteur en scène de surcroit...

- Oui et c'est aussi un comédien, entre plein d'autres choses. Ce qui est intéressant ici, c'est l'histoire qu'il a eu avec une compagnie de théâtre qui s'appelle L'Unijambiste, à Rennes puisqu'il vit là-bas aussi – et eux sont en lien avec le Limousin. Comme ils travaillent ensemble, David Gauchard – qui est directeur, metteur en scène de cette compagnie – a ce texte qui s'appelle Herem, d'André...

- Sorte de gros œuvre, à collaboration tricéphale, c'est un projet très ambitieux.

- Oui, mais très simple. D'ailleurs la mise en scène est comme ça. C'est très dur de faire les choses simples, ainsi. C'est juste une lecture, en fin de compte, mais une lecture à trois voix. Et pas n'importe lesquelles puisqu'il y a celle d'André, l'auteur, celle de Vincent Mourlon, un comédien qui travaille souvent avec L'Unijambiste, que j'apprécie beaucoup, et il y a Arm, un rappeur, qui a notamment un projet - Psykicklyrikah - avec Olivier Mellano. Et Mellano, qui vit également à Rennes, comme Arm, fait un peu la bande son, dirons-nous, de ce projet. Quand l'on voit ça au théâtre, on n'a pas l'impression d'être au théâtre mais plutôt de voir un film, quelque chose qui nous place complètement hors du temps, avec cette histoire autour de la mort d'une personne. Parce que le terme « herem » c'est cela : c'est un terme juif qui veut dire « celui qui est mis au ban de la communauté, qui est répudié ». Là je reprends les mots de David Gauchard : Herem, c'est celui qui est mis hors de la vie, qui va vers la mort. C'est un texte que je trouve très ardu, pour moi, mais qui est magnifique. Une très belle écriture avec des références, que je n'ai pas toujours maitrisées à la première lecture évidemment ; l'intérêt est dans toute cette mise en voix, mise en musique, et mise en image aussi – il y a tout de même le travail de Dan Ramaën qui est sacrément important – car pendant la « représentation », il y a trois personnes qui lisent, il y a Olivier Mellano à la guitare, et un diaporama de plus de trois-cents images, photos, etc. Eux m'ont raconté l'histoire, comment cela se passait, comment se sont prises les photos, se sont faites les rencontres...

- C'est assez fou. Il y a une dimension déjà plurielle à considérer les acteurs de ce projet, puis plurielle aussi dans les voix, et à elle seule celle de Markovicz (traducteur, auteur, acteur...). Une sorte d'émulsion très stimulante ?

- Pour moi, rencontrer tous ces gens-là était tout à fait extraordinaire. Ce sont des personnes de grande simplicité, de grande humilité, de grand talent. Ils tenaient absolument à ce qu'il y ait objet qui se fasse à partir de cela, qu'il y ait une trace de leur travail qui reste, comme une sorte de testament – comme on parle de la mort, le mot est bien choisi. J'ai essentiellement travaillé avec Dan, c'était tout le travail de mise en page. Dan avait pris cela en charge tandis qu'Olivier s'occupait du son, et, chose assez belle dans cette histoire, ils ont accepté de faire ce travail avec moi.

- Comment la rencontre s'est-elle faite ?

- En fait, il y a eu plusieurs choses. Comme ils ont un lien avec la région, ils ont demandé au CRL s'il y avait un éditeur qui se proposerait. Ils avaient d'autres contacts avec d'autres éditeurs, mais ça n'a pas pu se faire. Ensuite il y a eu un autre lien en la personne de Yann Dissez, qui bossait à Rennes à l'époque, et dont le travail concerne le livre. Il fait un gros boulot en Poitou-Charentes, je crois. Et donc, je ne sais plus pourquoi, je me retrouve à Rennes, et nous discutons. J'avais d'abord vu ici David Gauchard et Pierre Ménasché, le trésorier de L'Unijambiste et qui habite en Creuse. Après quoi on lance le travail.

- Markovicz était présent ?

- Oui, je l'ai rencontré en vrai à Rennes. C'est un projet qui a pris un peu de temps, un peu de retard. Dan avait des exigences tout à fait légitimes au sujet de la qualité des photographies. On obtient ce livre-là, avec une grande partie de ses images, et donc le texte d'André, et un enregistrement d'une des représentations.

- Les mots, les sons, et les images qui se mélangent.

- Oui. Et je suis toujours en contact avec eux, de près ou de loin, avec Olivier et Dan surtout.

- A quel point Herem, le texte et le projet, peut-il au même titre que les auteurs dont on a parlé précédemment faire figure d'œuvre à part dans ton catalogue ?

- Déjà c'est un livre à part pour moi, personnellement, et le texte l'est de son fait. A priori, j'imagine que si j'avais repris le texte tel quel, je ne l'aurais pas publié. Il fallait vraiment qu'il y ait toute cette histoire-là pour que je prenne aussi la dimension du texte. Je pense que, en tant qu'éditeur ou lecteur, je n'avais pas tous les éléments en main pour saisir l'importance de ce texte. Donc je remercie tout le monde pour le travail qui a été fait, et pour la découverte d'André, de l'auteur, par le biais de cette collaboration.

IDENTITÉ COMME EFFACEMENT 

- Si tu devais prendre un texte, un auteur, parfaitement représentatif de ta ligne ?

- Oh, c'est compliqué, c'est vraiment dur comme question...

- Vas-y, tente. Le premier qui t'es venu à l'esprit, il y en a forcément un qui t'es venu.

- Non... enfin oui, bien évidemment... Ce serait L'Éternité, de Christophe Manon.

- Pourquoi ?

- Pour moi c'est un texte vraiment très important. Après quoi, ce qu'il y a de presque embarrassant c'est l'histoire humaine qui s'est créée entre lui et moi, cette amitié qui ne doit pas enlever mes capacités de jugement vis-à-vis de ce texte. Je crois que c'est un texte qui permet des échos, justement, et je crois que lui-même fait écho en chacun de nous quand on le lit. Il y a quelque chose qui se passe...

- Il y est question de quoi ?

- Pour reprendre les mots de Christophe, ce serait peut-être essayer de prendre conscience de cette possibilité de fraternité entre tous les êtres et toutes les choses.

- Cela rentre en écho avec tes propres textes, non ? Je pense à La Vie ...

- Oui, bien sûr, ça peut tout à fait oui. Même avec les textes de Serge Pey, ou de Manuel Daull notamment, il y a des proximités très fortes. Ce texte-là est important, comment il est arrivé, comment je l'ai défendu à l'époque, et l'on vient d'en refaire une nouvelle édition. Il y avait une série de cinq-cents exemplaires, j'en ai retiré une centaine, et en l'espace de quelques mois je peux en retirer une nouvelle centaine... Quand je suis en salon par exemple, que les gens ne connaissent pas, je leur dit de regarder par là. Ce n'est pas très cher, et en général, c'est un texte qui fonctionne très bien.

- C'est intéressant de chercher le pedigree de ta maison d'édition, à travers son aspect choral. Finalement une maison et ses identités, qui sont éclatées, se greffent autour d'une cause commune, qui est celle de donner définition de cette matière que l'on rapproche de la poésie.

- Je n'ai pas forcément souci de donner une définition, de mon côté...

- Mais c'est le mien de le faire...

- Ce qui m'intéresse – je me suis rendu compte qu'il y avait maintenant une quarantaine d'auteurs – c'est de voir, parmi ceux que je croise souvent comme les autres, qu'il y a toujours un intérêt commun pour leurs travaux respectifs. De voir comment, à un moment donné, le fait d'avoir été sous le même toit leur fait se parler autrement, ou tout du moins se parler à eux-mêmes différemment dans leur propre travail. Si la maison d'édition n'existait pas, je pense que ces rencontres se feraient d'une autre manière, mais peut-être la maison peut elle favoriser ces échanges et la découverte de l'autre – et comment cela vient interroger à chaque fois le travail de chacun.

 

 A suivre...

Propos recueillis et mis en forme par Benjamin Vareille,
Au café le Limousin, à Limoges.

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Interview / / Focus Limousin / / Dernier Télégramme / 
Posté par : Benjamin Vareille
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