Radio critique

08 nov. 2013


Eloge du puissant royaume, d'Heddy Maalem,
joué le 4 octobre au Centre Culturel Municipal Jean Moulin, de Limoges.
dans le cadre de la 30e édition des Francophonies en Limousin.

 

AVANT D'ALLER VOIR UN SPECTACLE : CE QUE L'ON EN SAIT...

   Voici ce que l'on peut lire d'Heddy Maalem :
« J'ai rencontré les danseurs de Krump sans doute parce que je les ai toujours cherchés. Ils s'appellent Jiqsaw, Kellias, Crow... noms de code de leur identité réinventée. Le Krump est un mouvement profond, pas encore une marchandise. Il semblerait que le monde ait fait naître là où on ne l'attendait pas, une danse du dedans, authentiquement spirituelle, faite pour débusquer des monstres et dire l'inarticulé des paroles rentrées dans la gorge de ceux qui ne peuvent même plus crier. La seule danse qui vaille ».

 

POURQUOI CHOISIR CE SPECTACLE ?

Je ne sais pas ce qu'est le Krump.
J'apprends que, né dans les années 90, il a dix ans de moins que moi.
Les informations que j'ai pu récolter sont floues, le Krumping n'est pas encore théorisé.
Les vidéos m'ont laissée sur ma faim, ce n'est pas en cherchant sur le net que je me ferai une idée du krump.
Au plateau, il me semble l'avoir déjà rencontré, notamment à l'intérieur du spectacle Au-delà de DeLaVallet Bidiefono. J'en ai un vague, très vague instinct, mais à ce stade, je m'imagine seulement que le krump est une danse tonique, parfois agressive, qui travaille sur la transe, le passage à la mort, et qui comporte donc une dimension spirituelle.
C'est peu, et probablement erroné.
Une chose est claire au moins : je sais très bien pourquoi je vais voir ce spectacle, afin d'en savoir davantage sur le krump, et m'en faire une idée suffisamment précise pour l'expliquer à qui n'en aurait jamais entendu parler. 
Bien sùr, il me faudra tenir compte du fait qu'Eloge du Puissant royaume propose, non de regarder du Krump, mais d'assister à une représentation, une chorégraphie à part entière qui abordera surement de nombreux sujets. Le krump sera outil, vecteur de prise de parole, et non finalité. Il en sera probablement bientôt de même avec le krump qu'il en a été avec l'arrivée du hip-hop dans le paysage de la danse contemporaine : on allait au départ voir des chorégraphies comportant du hip-hop par curiosité et attrait de la nouveauté. A présent le hip-hop est si courant dans la danse contemporaine, qu'il est devenu un outil, auquel on peut faire appel dans tous types de chorégraphies. L'on pourrait d'ailleurs s'inquieter du risque pour le hip-hop d'être tout simplement "avalé par la danse contemporaine".

 

A QUOI NOUS ATTENDONS-NOUS QUAND NOUS ALLONS VOIR UN SPECTACLE ?

A quoi est-ce que je m'attends ?
A rien.
Je me souviens de ma surprise quand Radiohead a sorti en 2000 son album Kid A, qui est purement électronique, alors que j'aimais tant leur côté rock et romantique. J'étais très jeune alors, et j'en aurais pleuré de rage. J'avais le sentiment d'avoir été trahie, je ne comprenais rien à la musique électronique à laquelle je n'étais pas habituée, et dont j'étais persuadée qu'elle ne possédait aucune portée poétique ni émotion.
A présent j'adore cet album, à présent l'electro fait partie du paysage musical dans lequel nous évoluons tous.
L'éléctro ne choque plus les oreilles de personne, on en entend au théâtre, au cinéma, dans les publicités, dans les magasins et même dans le tramway.
Ce n'est plus un nouveau langage.
En ce qui concerne Éloge du puissant royaume, je m'attends donc à découvrir un langage nouveau pour moi, à ne pas le comprendre, à m'en vexer sûrement, et à ne pas aimer par conséquent.

 

QU'AVONS-NOUS VU ?

Voici les notes, que j'ai prises durant le spectacle.
En italique ce que j'ai vu.
Sans italique ce que j'en comprends à présent.

Un homme.
Face à nous, face au monde, immobile.
Saccades.
Salutation, il se présente à nous.
Entre un autre homme, une femme en robe de petite fille-saumon à la gestuelle plus courbe mais tout aussi intense.
Le sol est blanc, un couloir de lumière s'y dessine. Un duo se forme. Battle. Les autres regardent, encouragent.
Une belle femme marche. Coiffure afro géniale, short et basket. Elle bouge comme une poupée désarticulée.
Son corps semble dominé par une force extérieure qui lui dicterait ses mouvements.
Un homme faible sur ses jambes, titube comme s'il avait eu les mollets mangés par la polio. Sa silhouette est si étrange qu'on dirait qu'il s 'est échappé d'un dessin animé.
Nous avons sous les yeux des petits pantins qui s'agitent.

Le personnage
Ici, on ne nous donne pas à voir des danseurs au travail sur le plateau, mais bien des personnages, que chacun a nourri avec des influences différentes, du film d'horreur au cartoon, du jeu vidéo à la marionnette. Il y a d'ailleurs dans le parcours du jeune danseur de krump bien des similitudes avec celui du comédien qui part à la recherche de son clown : il doit atteindre un état de recherche et d'ouverture de l'inconscient, libérer la bête qui est en lui, la connaître puis l'apprivoiser, et accepter de ne pas refuser le basculement de l'énergie gaie à la noire.
« Cette danse est au fond de moi, mon personnage est un fantôme, j'explore le négatif de ma danse, l'underworld, pour une réincarnation en mieux, aussi intérieure que projetée. »
Le langage se ré empare de toute son animalité et retrouve ainsi sa beauté puisque les gestes des danseurs ne paraissent pas avoir de codes commun, et que chacun a une manière de bouger qui lui est propre, totalement personnelle et intime.
Pourtant, parce que chacun révèle sa personnalités brute, lavée de ce qui modifie et semble faire appel à des gestes immémoriaux, ces danseurs sont liés dans leur humanité, semblables. 

 

Accalmie.
Silence.
Chant lyrique.
Trois hommes de face nous regardent immobiles, à nu. Quelque chose d'intense se tisse entre eux et nous, à partir de ce vide.
Ils se meuvent lentement, leur ralenti s'étend et emplit le plateau.
Soudain, ils rompent l'apesanteur en taillant l'air de gestes vifs
Comment peut-on bouger si vite ?
Leurs mains sont rapides comme des flèches. Quelqu'un joue avec la télécommande et se moque d'eux : ralenti, accéléré, accéléré pause, ralentis, accéléré. Ils paraissent dans un autre temps, dans un passage.

Hors du ring, les femmes les observent.
L'on se demande quel est le lien entre ces trois là.
Ils se regardent, se touchent avec tendresse ou se soumettent les uns aux autres. Les femmes les rejoignent. Leur rapport est fraternel, amoureux.
Soudain, Rupture. Petits pas robotiques à la Jackson et bon gros son rap.

Énergie, et influence.
L'énergie qui sort d'eux est première, brute et sans entraves.
Elle est libre, excitée, animale, aussi sauvage que folle et sans limite, bien plus rapide que la pensée.
Aucune autre logique dans ces mouvements que celle de l'anarchie et de la fantaisie. Impossible de s'habituer à un recours à l'imagination si libéré, ils créent à chaque seconde.
Parfois pourtant_souvent_ on reconnaît, on retrouve du connu.
Les cercles qui se forment autour d'un solo et les scènes de combat nous renvoient au "cercle de transe et lutte avec le démon qui nous possède, la lutte visant à faire surgir notre animal", tel qu'on le rencontre aujourd'hui encore chez les lutteurs en Afrique de l'Ouest. En recourant à ce rituel, ils n'hésitent pas à convoquer le surnaturel dans la vie quotidienne afin de vaincre la noirceur. On verra également des liens avec la Capoeira brésilienne, laquelle a vu le jour en réaction à l'esclavage. Le hip-hop ressurgit, Buster Keaton n'est pas bien loin et le catch non plus. Les registres changent à toute allure, comme si cette danse avait su absorber toutes les influences.

 

Mouvement, figures.
Pour les femmes le mouvement part des fesses ou des seins, en rythme ou en arythmie.
Le mouvement des hommes prend naissance dans le ventre, dans le sexe, il est spasmodique et il soumet le corps. On appelle ça un « pop », un « Chest pop ». La poitrine bondit vers l'avant, et d'un coup, ploc, et elle explose comme du pop corn.
Break, silence. Spasme qui part du ventre encore. Pop, choc, onde de choc. Sursaut du muscle.

Le corps ancré lourdement au sol, le danseur lève une jambe et l'abat brutalement au sol, écrase du plat du pied et prend la force de la terre.
Frapper le sol comme un tambour, boum, on appelle ça un « Stomb ».

Les mains décochent des gestes à la vitesse de la lumière, les bras se déplient comme à la boxe pour adresser un coup à l'adversaire mais les poings sont ouverts et lancent des projectile invisibles,
c'est l'«Arm swing ».

 

Ils se tiennent juste face à nous et nous regardent, comme on pourrait toiser le monde.
Foudre, décharge. Electrochocs, ils jouent cela comme au théâtre, avec des regards public.
Mon imagination est ultra sollicitée, je vois un dessin-animé.
Il y a du mime, on implore le ciel ou bien on manifeste sa colère
A présent on joue la parole, on la mime vraiment en la stylisant, comme peuvent le faire les chanteurs de rap. La palabre. Conversation animée dans laquelle :
Il y a des gestes destinés à convaincre, comme en politique ou dans la rue.
On tape du pied.
On prend la foudre.
On exprime.
On reçoit des coups.
Le groupe vient encercler un homme
Quelqu'un pose la main sur son poitrail.
Le geste de « la paume ouverte qui touche l'autre » nous arrive à 15m, vient jusqu'au dernier rang.

Geste et signe.
La danse est un langage, le Krump est presque une langue car il comporte des gestes plus que signifiés, des gestes signifiants. Bien que muet, l'acte de la prise de parole est ultra présent. Ils signent, créent et adressent du sens. Les parallèles avec la langue des signes sont nombreux, et viennent brouiller les frontières, faisant de cette danse une danse particulièrement théâtrale.

 

Piano, c'est Bach. On entend des violons, on est presque Irlande.
Jouissance de l'autre, deux duos, hors du ring, le cinquième homme regarde. Je pense à la dispute de Marivaux.
La danse de la femme-robe-saumon est toute en courbes et elle nous regarde. Les mouvements sont spiralés, ils prennent naissance dans les genoux ou dans les coudes. La musique est sensuelle, sexuelle, mais le tapement de pied revient régulièrement rompre la belle sensualité.
Tap, tap, tap, ruptures rapides dans lesquelles la colère et la boxe jaillissent.

L'homme en vert entre, coucou, ils fusionnent et ils jouent.
La première rencontre était très rapprochée, mais leur relation évolue. L'homme et la femme se cherchent dans tout l'espace sans jamais se trouver, séparés, à distance comme s'il n'était possible de se trouver vraiment qu'une seule et unique fois, la toute première. 
A la suite de quoi nous ne pourrions que nous chercher, sans parvenir jamais vraiment à se trouver.

Gros son à nouveau.
On voit l'ombre géante des projecteurs sur le sol, le décor devient inquiétant. Je m'aperçois seulement maintenant combien le gril est bas, seulement maintenant car j'étais absorbée par leur rapport terrestre au plateau, les pieds tellement ancrés, la verticalité des corps qui travaillent en permanence debout et jamais au tapis.

Un homme crève au lointain. Chacun est en lui même, absorbé dans son agonie. Roulements d'épaules hip-hop, smurf. La musique et les ombres m'effraient, des zombies sont en face de nous et se déplacent comme des robots de gros singes aux bras bien écartés du corps. Dès qu'ils marquent un arrêt la tête revient en place et accuse un rebond.
Du rouge monte dans l'image, et souligne le crew, le groupe.
On encercle un ou une qui présente un solo. Des battles ont lieu, on crie, on chauffe, on encourage la bête avec la voix, sous forme de beatbox ou de mots en anglais :« Ouh, Jésus, destruction ».
On roule des mécaniques, on mime des geste de parade, d'intimidation, de démonstration, de culturisme.

Le monde, la communauté, l'intériorité : amour ou conflit.
Les cinq danseurs parlent un langage connu d'eux seuls mais absolument préhensible, ponctué de spasmes, lesquels sont déclenchés tantôt par le poids des éléments, tantôt par leurs bouleversements internes.
Ils se débattent avec leur condition humaine, et sont en conflit perpétuel, avec eux-mêmes ou avec les autres.
Le krump a vu le jour dans les années 90, en réaction à la violence des gangs dans les guettos de Los Angeles et aux émeutes de 92.
Thomas Johnson, dit Thommy the Clown en a été un des initiateurs avec le « clowning ». En prison, il passe beaucoup de temps à réfléchir aux inégalités entre les blancs et les noirs, ainsi qu'à la violence de son quartier qui survit sous l'égide des marchés de la drogue depuis des années. La situation est telle qu'un climat fataliste règne sur ces zones désertées économiquement, dans lesquelles un système de finances souterrain et tout puissant s'est installé : celui des marchés de la drogue. L'avenir des jeunes est donc étroit, et la loi du talion ravage les horizons : Oeil pour œil, dent pour dent, le principe ancestral de la vengeance entretient le climat d'insureté et d'injustice. Touché par la condition de ces jeunes, animé par des considérations sociales, Thomas Johnson se fait clown et met sur pied une danse : le clowning.
L'onde de choc de son invention est considérable puisqu'il en naîtra le krumping, danse qui se pratique au départ principalement en battle, sur un ring, et réussit l'exploit de rassembler les populations autour de ces tournois. Ainsi, le principe de la communauté conserve ses règles puisque les groupes de danseurs sont constitués en crew, affirmant ainsi leur appartenance à un groupe. Parce qu'elle permet enfin d'accéder à une forme de reconnaissance sociale, cette danse transcende l'adversité en une possible affirmation de l'identité. Le krump existe donc au départ comme alternative à une violence due à la pauvreté, un lieu possible d'épanouissement de soi. La rage née de ce climat abrupt trouve alors un espace de ritualisation.
Tight Eyez, sorte de gourou du krump qui recueille sous son toit les jeunes les plus désabusés pour les former déclare : « C'est une façon de rassembler les jeunes avant que le diable sorte ses griffes ».
Le krump est donc d'abord une danse sociale, politique, qui répond à une urgente nécessité de prendre la parole, à un besoin d'identification communautaire, et à une soif d'accomplissement de soi. 

 

DE QUOI AVONS-NOUS ETE LE TEMOIN ?

A la sortie, des spectateurs déçus souligneront la simplicité de la dramaturgie qui semble se contenter de proposer une succession de tableaux musicaux.
Faiblesse de l'écriture ? Désir de rendre hommage aux origines de cette danse qui sont celles du tournoi et donc de la séquence ? D'autres y verront peut-être là une grande humilité du chorégraphe, qui aura privilégié à l'écriture complexe l'accessibilité de tous à ce langage nouveau. Heddy Maleem, ce faisant, offre au public de découvrir cette danse jusqu'ici peu connue en France, et ouvre une large porte. Bientôt, le krump viendra trouver sa place au sein de nombreuses écritures chorégraphiques. S'il est aujourd'hui peu enseigné en France, il est certain qu'il le sera de plus en plus dans les années futures, et ne tardera pas, comme c'est à présent le cas du hip-hop, à s'inscrire de façon pérenne dans le paysage de la création contemporaine. Néanmoins, comme sa portée artistique a un puissant impact social , le krump risque de faire très vite l'objet de volontés de récupération et d'instrumentalisation. Souhaitons-lui de conserver toujours sa force et son indépendance.

 

Découvrez le site de la compagnie Heddy Maalem.
Traquez Tommy le Clown dans Tracks.

Eloge du puissant royaume
Création 2013
durée 60'

Chorégraphie : Heddy Maalem
Interprètes :
Anthony-Claude Ahanda, alias Jigsaw
Wladimir Jean, alias Big Trap
Ludovic Manchin-Opheltes, alias Kellias
Émilie Ouedraogo, alias Girl Mad Skillz
Anne-Marie Van, alias Nach
Scénographie : Rachel Garcia
Création lumière : Guillaume Fesneau
Bande sonore : Heddy Maalem et Stéphane Marin
Musiques : 
Hildur Gudnadottir «You» – Iannis Xenakis «Persephassa» - Arvo Pärt «Missa syllabica. Kyrie & Gloria» - 2 Fingers «Fools Rhythm» - Philip Glass «The Hours, The Poet Acts» - Stéphane Marin «Souffles» & «Bourdon» - Jean-Sebastien Bach «Prelude & Fugue No. 16 in G Minor, BWV 88» - Hesperion XXI, Jordi Savall «Canarios (Improvisation)» - Colin Stentson «Lord I Just Can't Keep from Crying Sometimes» - Saul Williams «Twice the First Time»
Production et coproduction :
Compagnie Heddy Maalem / La Briqueterie, Centre de développement chorégraphique du Val-de-Marne / Centre de développement chorégraphique Toulouse Midi-Pyrénées / Le Parvis, Scène Nationale Tarbes-Pyrénées / Atelier de Paris-Carolyn Carlson.
Création dans le cadre de la 17ème Biennale de Danse du Val de Marne à l'Atelier de Paris-Carolyn Carlson.
Soutien : 
Le spectacle est soutenu par l'Adami et bénéficie de l'aide à la diffusion de l'Arcadi pour la saison 2013/2014.
Résidences de création :
Centre de développement chorégraphique du Val-de-Marne / Atelier de Paris-Carolyn Carlson

Rédaction / / Focus Limousin / / Francophonies Limousin / 
Posté par : Radio Théâtre
12 oct. 2013

Rencontre avec Billy Ellucien, metteur en scène à Port-au-Prince, en Haïti, 
pour sa compagnie Foudize Théâtre.

Sa dernière création La fuite, adaptation de l'oeuvre de Gao Xingjian,
a été créée au Festival des Quatre Chemins, en 2012 en Haïti,
puis jouée au Festival Cap Excellence Théâtre, en 2013 en Guadeloupe.

Billy Elucien organise également un festival de conte depuis quatre ans : Kont Anba Tonèl 
(Avec : Mimi Barthélemy, France-Haiti / Francoise Diep, France / Joujou Turenne, Canada-Haiti / Benzo, Guadeloupe / Fayo, Guadeloupe)

Billy Elucien était invité par les Francophonies en Limousin cette année, afin de parler de son travail et de voir les spectacles programmés.
Nous le rencontrons au Centre Culturel Municipal Jean Moulin à Limoges, après la représentation de L'Homme Atlantique. Et nous parlons longtemps : de ce que nous avons vu ce soir-là, de son travail à lui, du théâtre en Haïti ou de tout autre chose ayant trait à Port-au-Prince : la musique, les bus, les gens, la danse.

 

CONVERSATION 

Qu'as-tu pensé du spectacle L'Homme Atlantique, adaptation de Marguerite Duras, et proposition du metteur en scène québécois Christian Lapointe ?

"Du linéaire"
 La forme (vidéo, son, lumière) ne ressemble pas à ce qui se fait en Haïti, donc cela m'a intéressé de point de vue-là. En Haïti, le théâtre explore plus le corps, la voix, et l'énergie.
Alors que l'Homme Atlantique, porte plus son attention sur le texte. C'est simplement dire le mot sans intention. Je ne connais pas bien l'écriture de Duras mais j'ai senti une linéarité dans ce que j'ai vu. Je n'ai pas été touché par le propos.

 

Peux-tu nous parler de ton spectacle La fuite ?

"Il faut affronter"
 J'ai trouvé l'histoire de La fuite proche de ce que j'ai vécu en 2004 : la chute du dictateur Jean Bertrand Aristide, prêtre président. À ce moment-là, il y a eu un fort mouvement étudiant. Les étudiants voulaient que l'université soit autonome. Il y avait un désir fort d'autonomie et de changement dans le pays. Et j'ai senti dans le texte de La Fuite, une chose similaire. Ce qui tue en Haïti, c'est la fuite. On n'aime pas la solitude. On fuit notre réalité car on ne veut pas toucher la plaie du doigt. Le rire est notre thérapie mais aussi notre manière de s’évader. Dans ce spectacle, je dis qu'il faut affronter.

 

A quoi ressemble le théâtre en Haïti ?

"Le rire"
 Le théâtre est très politique en Haïti.
Mais d'un autre côté, on cherche toujours du rire, même là où il n'y en a pas. C'est Molière qui disait :
« On corrige les mœurs en riant » !

"La production"
 Sur le plan de la production, créer en Haïti est difficile car il n'y a pas de mécène. Il y a un problème de mécénat mais aussi un problème d'espace de création, car il n'existe pas beaucoup de salle de théâtre. La Fokal (Fondation Connaissance et Liberté) a une salle polyvalente de 130 places : La Fokal-Unesco, et Les sœurs de Ste Rose de Lima, un auditorium. Ce sont les deux salles les mieux équipées. Le ministère de la culture ne subventionne rien, à part les fêtes patronales, le carnaval et les fêtes populaires.

"la diffusion"
 Généralement les productions théâtrales ne vivent pas longtemps. On ne peut pas faire des tournée a l’intérieur du pays. Il existe le Festival Quatre Chemins comme vitrine internationale, et les programmateurs y viennent, mais pas assez nombreux pour acheter les spectacles. On travaille donc toute l'année pour monter nos spectacles, qui sont souvent voués à ne jouer que dans le cadre du Festival des Quatre Chemins.

"Les artistes polyvalents"
 Il y a aussi un problème d'espace de travail. Avant le tremblement de terre il y avait déjà très peu de théâtres, maintenant seulement deux. Nous travaillons donc souvent en exterieur. Et cela nous demande une grande intelligence de rapport à l'espace, car celui-ci change tout le temps.
Cela développe certaines qualités, en Haïti tous les artistes sont polyvalents.

 

Suivez Billy Elucien et la compagnie Foudize Théâtre sur le net.
Découvrez les activitès de la Fokal (Fondation Connaissance et Liberté)

Interview / / Focus Limousin / / Francophonies Limousin / 
Posté par : Radio Théâtre
19 sept. 2013

Entretien avec Laetitia Le Mesle, comédienne permanente à Montluçon, 
et spectatrice de Todo el cielo sobre la tierra d'Angelica Liddell. 
Avignon 2013, deux jours après la représentation. 

 

Bonjour Laetitia, est-ce que tu peux m'expliquer pourquoi tu as choisi d'aller voir de spectacle ? 

    Une amie a vu La maison de la force à l'Odéon cette année (2013), et elle était renversée. Elle avait l'air d'avoir vécu quelque chose d'essentiel. Elle m'a dit : « il faut que tu ailles voir ça ». Je n'ai pas pu aller à l'Odéon. Mais en arrivant à Avignon, quand il a fallu choisir les spectacles, je me suis dit : « Angélica Liddell».

   Et j'ai voulu aussi voir ce spectacle parce que c'est une performeuse. Avant de faire du théâtre, j'ai fait des études d'histoire de l'art. La performance a toujours été une chose qui m'attirait. Car cela fait le lien entre l'art scénique et l'art plastique. Angelica Liddell m'offre possibilité de voir le lien entre ces deux univers qui sont pour moi essentiels.

 

Et qu'as-tu ressenti pendant ?

   Pendant le spectacle... ça a été un fourmillement ! Un fourmillement d'aller-retours, d'entrées et de sorties. Et puis à un moment donné, le « puzzle » s'est reconstitué. Notamment à partir de la dernière partie dans laquelle elle prend la parole, seule. Tout d'un coup j'ai senti le spectacle comme une traversée intense dans laquelle tout se reconstituait autour de cette dernière partie. Tout venait s'emboîter. J'ai eu le sentiment d'assister à quelque chose de très puissant. Au début je me disais : "mais pourquoi faire cela ?" Et puis, au fur et à mesure, j'ai commencé à être impressionnée par l'intensité de chacune des choses qu'elle faisait. Des choses banales, dont on se serait dit : « oui, d'accord, on peut le faire, je peux le faire ». Mais en fait, non. Elle, elle le fait personnellement et très... je n'ai pas encore trouvé le mot.

  

Et deux jours après, que te reste-t-il de ce spectacle ? 

   La nuit. Il m'en reste le sommeil de l'après-représentation. Pendant cette nuit, j'ai rêve l'énergie d'Angélica Liddell. Comment dire ? Mon rêve, ce n'était pas ses mots, mais son énergie. J'ai rêvé avec l'énergie d'Angélica Liddell, c'était étonnant, Et cette énergie ne m'a pas quittée. C'est fort ce qu'elle propose. Il faut savoir qu'en deux heures elle évoque une infinité de pistes de pensée. J'ai donc continué le long des heures et des jours suivants à penser aux choses qu'elle m'avait offertes pour réfléchir.

   Ensuite, j'ai retrouvé beaucoup d'échos. Je crois qu'elle m'a donné le « la » pour les spectacles que j'allais décider d'aller voir. J'avais besoin de voir des choses puissantes et essentielles et aussi bien dans les expositions des Papesses ou dans les autres spectacles que j'ai pu voir, j'ai recherché cette puissance-là. Et je l'ai retrouvée chez la Papesse Berlind, l'une des artistes de l'exposition sur les Papesses d'Avignon. Aussi dans le spectacle de Christian Rizzo, mais contenue cette fois, davantage dans la joie, la fraternité.

 

Retrouvez Angélica Liddell dans l'interview de Malte Schwind : "Spectateur ou critique, quelle diffèrence ?"
Lisez L'Entretien avec Angélica Liddell (source : site du Festival d'Avignon, pdf)

Todo el cielo sobre la tierra (El sindrome de Wendi),
durée 2h40 - spectacle en espagnol, mandarin, norvégien et surtitré en français.

Joué du 6 au 11 juillet 2013,
Cour du lycée saint-Joseph,
dans le cadre du 67e Festival d'Avignon.

Texte, mise en scène, scénographie et costumes : Angélica Liddell
Lumière : Carlos Marquerie 
Son : Antonio Navarro 
Réalisation des uniformes : Lana Svetlana 
Maquillage et coiffure : Yvette Faustino soutien 
Accessoires : Transcoliseum
Traduction et surtitrage : Christilla Vasserot
Régie générale :  África Rodríguez
Régie son : Antonio Navarro
Régie lumière : Félix Garma, Octavio Gómez 
Direction technique :Marc Bartoló
Production exécutive : Gumersindo Puche 
Production et logistique : Mamen Adeva
Avec : Fabián Augusto Gómez Bohórquez, Lola Jiménez, Angélica Liddell, Sindo Puche et la chienne Kyra

Interview / / Focus Avignon / 
Posté par : Radio Théâtre
12 sept. 2013

Auteur, metteur en scène et comédien.
Au sujet de son spectacle Shéda, dans le cadre du 67e Festival d'Avignon.
Propos recueillis par Jean-François Perrier, mis en forme par Radio Théâtre.

SAISIR LE MONDE EN DIAGONALE

La ligne droite est impossible au théâtre.
On ne va pas d'un point A à B selon une trajectoire nette et directe.
Il y a forcément des ricochets, des accidents, des déformations ou des reflets.

 

S'ENGOUFFRER DANS LES EGOUTS

Genet disait :
"Au théâtre, on traverse le monde comme un voleur."
Et c'est ce qu'il faisait.
Je crois qu'on doit s'engouffrer dans les égouts, grimper par les gouttières, s'engager dans les couloirs et les tunnels obscurs, la lampe tempête à la main, pendant que le monde dort ou fait semblant de dormir. 

 

ECOUTER INCOGNITO

Faire des enquêtes, écouter incognito ce qui se dit.
Rendre cela dans l'écriture et au plateau.
Etre toujours en décalage par rapport à la réalité. 

 

NOUS JOUONS A UN JEU DANGEREUX

Pas d'évidence immédiate, pas de "vérité révélée".
Toujours, toujours, seulement des interrogations qui s’entrechoquent.
C'est un jeu fragile,
faillible et dangereux,
que celui auquel nous jouons au théâtre.

La prochaine création de Dieudonné Niangouna Le Kung-Fu sera donnée au Festival des Francophonies en Limousin, le 26  septembre à 20h30 et le 27 septembre à 15h30 au CCM John Lennon.

 

Joué du 7 au 15 juillet 2013 au festival d'Avignon, Carrière de Boulbon

Texte et mise en scène : Dieudonné Niangouna
Shéda est publié aux éditions Carnets Livres.
Scénographie : Patrick Janvier
Lumière : Xavier Lazarini
Son : Robin Dallier
Costumes : Velica Panduru
Préparation des combats : DeLaVallet Bidiefono
Musique : Pierre Lambla, Armel Malonga
Assistanat à la scénographie : Ludovic Louppé, Papythio Matoudidi
Coordination technique générale : Nicolas Barrot
Administration, production et diffusion : Antoine Blesson, Claire Nollez, Noëlle Ntsiessie Kibounou assistés de Léa Couqueberg, Léa Serror
Avec : Laetitia Ajanohun, Marie-Charlotte Biais, Madalina Constantin, Pierre-Jean Étienne,
Frédéric Fisbach, Wakeu Fogaing, Diariétou Keita, Abdon Fortuné Koumbha,
Harvey Massamba, Mathieu Montanier, Criss Niangouna, Dieudonné Niangouna et les musiciens Pierre Lambla, Armel Malonga

Interview / / Focus Limousin / / Focus Avignon / / Francophonies Limousin / 
Posté par : Radio Théâtre
08 août 2013

Concernant les spectateurs du IN.
Discussion badine avec le personnel d'accueil du festival d'Avignon IN, le 13 juillet 2013, devant le Palais des Papes, pendant Par les villages de Stanislas Nordey. 

 

LE SPECTATEUR IDÉAL 

« C'est celui qui dit bonjour ! Les gens du IN sont souvent impolis, parfois agressifs. En général, les gens sont très nerveux avant la représentation. Ils redoutent de ne pas avoir de place, ou d'en avoir une mauvaise, ou d'être séparés, ou de ne pas aimer. Ils n'ont pas envie d'être déçus. »

« Cela peut vraiment les blesser s'ils n'aiment pas le spectacle, car ils considèrent qu'ils ont fait un effort en y assistant, et qu'ils devraient donc être récompensés de leur peine. »

 

LE SPECTATEUR DU IN

« Les salles sont mixtes, il y a presque autant d'hommes que de femmes. On nous a dit que le public d'Avignon a rajeuni. »

« Nous les voyons avant, après et même parfois pendant les spectacles, lorsqu’ils sortent avant la fin. Ceux avec lesquels nous parlons le plus sont ceux qui ne restent pas jusqu'à la fin. Ils sortent parce qu'ils ont froid, ou parce qu'ils trouvent cela trop long. »

 

LE SPECTATEUR AVANT/APRÈS

« A la fin, ceux qui ont partagé le spectacle discutent entre eux, familièrement, même s'ils ne se connaissent pas. Ils restent longtemps sur le parvis, pour rester ensemble. »

« Comme il n'y a pas d'images dans le programme, ils s'imaginent le spectacle à partir du texte. Ils s'en font une idée bien précise. Et, si cela ne ressemble pas à leur idée, ils sont déçus. »

« L'année dernière, Le maître et Marguerite de Simon Mc Burney a été bien reçu. A la sortie, ils étaient gentils. "La Mouette" d'Arthur Nauziciel n'a pas été bien reçue. Ils partaient tous. »

« Pour Par les villages, ils sont particulièrement nerveux car la représentation est à 21h, ils ne sont pas habitués. Ils disent que depuis vingt-huit ans ça joue à 22H au Palais des Papes, et que la tradition n'est pas respectée. »

 

ET VOUS ?

« Nous pouvons voir des morceaux de spectacles parfois. Sinon, nous ne sommes pas spécialement spectateurs. »

 

Focus Avignon / 
Posté par : Radio Théâtre
15 juil. 2013

Papa est en bas  par la Cie La Clinquaille. Mise en scène Alban Coulaud. A la Maison du théâtre pour enfants de Montclar au festival d'Avignon 2013.

...Ou une nuit dans l'atelier du fameux papa chocolatier. 

   Le spectacle jeune public (à partir de 2 ans) Papa est en bas [1] est une manière d'élucider une berceuse que nous connaissons tous : "Fais dodo, Colas mon petit frère [...] Papa est en bas, qui fait du chocolat [...]". Et bien oui ! Papa est en bas et pendant que dort sa progéniture, il fabrique de magnifiques poules en chocolat qui le tiendront éveillé toute la nuit. Car une poule en chocolat, figurez-vous que ça demande beaucoup de soin, surtout si elle tombe amoureuse d'un coq blanc difficile à séduire et qu'ils finissent par donner naissance à un œuf en chocolat qui grossit à vue d'œil.

   La première chose que l'on remarque en entrant dans la salle de Papa est en bas c'est l'odeur de chocolat qui nous envahit les narines : une casserole est sur le feu et embaume tout l'espace. Nous entrons alors dans l'atelier de l'artisan-chocolatier : d'un côté le poêlon fumant, de l'autre une étrange machine à refroidir le chocolat qui fait de la fumée et entre les deux : un plan de travail métallique sur lequel, par un astucieux travail d'aimants, les personnages en chocolat que le papa confectionne vont venir évoluer. Ce meuble de cuisine sera le terrain de jeu du comédien pendant tout le spectacle.

   Peu de mots sont prononcés pendant le spectacle. Les personnages s'expriment le plus souvent sous forme de grommelots dans lesquels quelques mots seulement sont perceptibles, ce qui permet d'ailleurs à Christophe Roche de glisser quelques références humoristiques adressées aux adultes...! Seules de petites phrases très simples reviennent comme une ponctuation : "Bonne nuit" et "Ca va?" par exemple, sont adressées de multiples fois aux personnages peuplant l'univers du chocolatier.

   Ce spectacle de marionnette pour les tout-petits, mis en scène par Alban Coulaud (Cie O'Navio Théâtre) est une idée originale du comédien et marionnettiste Christophe Roche, qui en signe aussi la musique. Avec Papa est en bas, il s'est écrit une partition sur mesure où il interprète le rôle d'un père tout à fait attendrissant qui manipule des marionnettes-poules, capricieuses et gourmandes comme on les aime. La composition est en totale coordination avec le plateau, et on a souvent l'impression que la musique et le comédien son des partenaires de jeu. Régulièrement, le thème de la comptine revient, distordu dans tous les sens.

   La paternité est au centre de ce spectacle jeune public. Nous avons devant nous un Christophe Roche complètement "Papa poule" (c'est le cas de le dire) qui s'occupe toute la nuit à confectionner un copieux plateau de chocolat à son fiston, lequel dort sagement sous son mobile. Quand à l'histoire dans l'histoire, elle nous conte l'ennui d'une poule solitaire qui tombe amoureuse d'un coq réfractaire. Heureusement, un subterfuge manigancé avec Papa va lui permettre de séduire le coq blanc : nous assistons à un acte héroïque de la poule pour sauver le coq! L'œuf qui nait de cette union donne du fil à retordre à notre Papa, qui s'inquiète de la voir tant grossir. Nous sommes plongés dans une véritable atmosphère de couveuse cacaotée. L'image nous est donnée d'un père aimant, attentif, parfois un peu dépassé par les événements, qui nous transmet une vision touchante du papa moderne.

   La collaboration entre Christophe Roche (Cie la Clinquaille) et Alban Coulaud (Cie O'Navio Théâtre) court depuis déjà quelques années : Christophe Roche est le compositeur de nombreux spectacles de O'Navio Théâtre, par exemple : Un papillon dans la neige, et il est aussi régulièrement interprète de la compagnie : Otto (autobiographie d'un ours en peluche), Moi j'attends... etc. Cette fois, c'est Alban Coulaud qui est invité à mettre en scène dans la compagnie La Clinquaille ce Papa est en bas dont Christophe a eu l'envie. Et l'aventure continue puisque la prochaine création de La Clinquaille S'il pleut de partout c'est que le ciel est plein de trous  sera elle aussi mise en scène par Alban.

   Dans Papa est en bas, on peut d'ailleurs remarquer un clin d'œil à un spectacle bien connu d'O'Navio Théâtre : je vous laisse deviner ? Allez, d'accord, je vends la mèche : le tourne-disque à jardin, sur lequel tournent les poules amoureuses, est une réplique de celui du spectacle Où va l'eau, avec ses canards en plastique de couleur...

 

[1] L'auteur de cette critique a vu le spectacle à la Maison du théâtre pour enfants de Montclar au festival d'Avignon 2013.

 

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Posté par : Fabienne Muet
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