Radio critique

06 déc. 2018

ENTRETIEN AVEC MICHAEL DE COCK

Rencontre avec Michael de Cock, dans le cadre des représentations de Kamyon,
au Vigenal, à Limoges,
pour le Festival des Francophonies en Limousin 2015.


Musique et technique : Bastien Desvilles

Ecoutez également notre interview de Gianina Cărbunariu, au sujet du spectacle Solitaritate,
Festival des Francopnonies en Limousin 2015.

Kamyon

Un voyage vers une terre promise. Sur sa route à travers l’Europe, une petite fille quitte la Syrie avec sa mère et se demande pourquoi elle ne peut emporter que deux petits sacs et pourquoi elle doit laisser derrière elle toutes ses peluches. Toutes sauf une. Laquelle prendre ? L’ours avec un seul œil ? Le singe avec la cravate verte et jaune ? Installé à l’intérieur d’une remorque de camion, le public assiste à la fois à la pièce et à ce qui se passe dans le monde extérieur. Il est le témoin d’une réalité qui se découvre devant lui. La réalité de l’immigration clandestine, des questions qu’on se pose, des objets qu’on laisse derrière soi et des rêves que l’on construit quand on est une petite fille à l’arrière d’un camion de transport longue distance.

Créer un théâtre de 40 places dans une remorque et faire voyager ce théâtre sur la route empruntée par les migrants est un pari fou. Tout comme la petite fille, le camion traverse l’Europe, de la Turquie à l’Angleterre et va à la rencontre d’une poignée de spectateurs de tous âges (à partir de 8 ans) qui tracent à leur tour un chemin à travers ce large territoire. Parler de l’immigration clandestine, des voyages cachés parmi les marchandises en suivant le trajet de nombreux migrants, c’est également nous permettre à nous, spectateurs et témoins de toute l’Europe de comprendre et de réfléchir au monde dans lequel nous vivons.

Depuis plus de 10 ans, Michael De Cock s’est emparé des questions liées à l’immigration, en tant qu’auteur, journaliste mais également dans son travail de metteur en scène. Il y a eu, pour lui et pour Mesut Arslan, une nécessité et une urgence à créer la performance théâtrale et musicale Kamyon sur ce thème. Pour raconter des histoires sur le monde dans lequel nous vivons, sur notre société, des histoires qui comptent, nous touchent et dans le même temps, nous font réfléchir sur le monde que nous construisons. Et ce ne sont pas les migrations massives récentes qui pourraient lui donner tort : c’est un sujet majeur qui concerne tous les pays européens, tous les gouvernements et tous les citoyens.
Invité à présenter son texte en première lecture dans le cadre de Nouvelles Zébrures 2015, Michael a rencontré plusieurs classes avec leurs instituteurs, ainsi que des associations, à Limoges et en Creuse. 
Ces rencontres ainsi que les questions que soulevaient les enfants, lui ont permis de peaufiner son texte, en particulier dans son approche de la version française, lui qui est néerlandophone.
Le spectacle, ayant eu sa première en mai à Istanbul, va donc rejoindre Limoges en septembre, après avoir traversé toute l’Europe de l’Est et la Belgique et avant de rejoindre la Grande-Bretagne : comme la trace poétique qui suit la route d’une petite fille, cachée dans un camion.


Kamyon

14 représentations entre le 28 septembre et le 3 octobre, à Bourganeuf et au Vigenal à Limoges
Dans le cadre du Festival des Francophonies en Limousin 2015
Durée : 1h
Tout public à partir de 8 ans

Conception : Michael De Cock (t,arsenaal mechelen) et Mesut Arslan (Platform 0090) 
Texte et direction : Michael De Cock 
Créé avec : Deniz Polatoglu, Rudi Genbrugge, Stef Depover, Kristin Rogghe et Mesut Arslan 
Jeu : Jessica Fanhan
Traduction : Birsen Taspinar
Dramaturgie : Kristin Rogghe
Scénographie : Stef Depover
Costume : Myriam Van Gucht
Film d’animation :  Deniz Polatoglu
Technique : Dieter Lambrechts et Rutger Mollen sous la direction de Felix Goossens 
Technique vidéo : Turan Tayar

Production : t,arsenaal mechelen et Platform 0090
En collaboration avec : Ex Ponto Festival
Remerciements à : Salman Saimouaa

Ce projet est cofinancé par l’Union européenne. L’Europe s’engage en Limousin avec le Fonds européen de Développement Régional

Tournée : 
20 au 24 mai 2015 : première à Istanbul/Turquie 
1er juillet au 23 août 2015 : Zomer van Antwerpen - Anvers / Belgique 
18 au 20 septembre 2015 : Ex Ponto Festival – Ljubljana / Slovénie 
Novembre 2015 : Unicorn Theatre – Londres / GB

 

Interview / / Focus Limousin / / Francophonies Limousin / 
Posté par : Bastien Desvilles
01 déc. 2018

ENTRETIEN AVEC JEROME RICHER

Rencontre avec Jérôme Richer, dans le cadre des représentations de Tout ira bien,
à l'Espace du Crouzy, Boisseuil
pour le Festival des Francophonies en Limousin 2015.


Musique et technique : Bastien Desvilles

Tout ira bien

« Nous avons tous une histoire avec les Roms. Je veux dire, nous avons tous une petite anecdote personnelle à raconter où les Roms jouent un rôle important ». C'est par ces mots que Jérôme Richer commence Tout ira bien, pièce qui est, pour l'auteur, une tentative d'interroger notre relation à la communauté rom. Et dans le même temps, ce que cette relation dit de nous.
Loin de piéger le spectateur dans des grilles de lecture toutes faites, Jérôme Richer décortique les discours excluant qui jouent sur la peur de l'autre. Il en appelle à notre capacité à penser de nouvelles utopies humanistes et généreuses.
Construit en trois parties, ce spectacle mélange différentes techniques théâtrales. Dans la première partie, ce sont les procédés du stand-up qui sont convoqués. La deuxième qui s'intéresse à un mariage gitan qui s'est déroulé en Valais, en Suisse, reprend des moyens propres à l'agitprop avec un rapport très frontal des comédiens au public. La troisième partie enfin est construite comme un oratorio et revisite un épisode sombre de l'histoire suisse où des enfants Jenisches étaient enlevés de force de leurs familles pour être éduqués soi-disant au travail et à la discipline entre 1926 et 1971.
« C'est l'espoir qui porte le texte, l'espoir de briser la distance qui nous sépare les uns des autres, de renouer avec une communauté solidaire, ouverte aux autres et à la différence. C'est l'espoir que soit réduite la peur qui nous éloigne, la peur qui nous rend petits, aigris et mesquins. »


Tout ira bien
jeudi 1er octobre et vendredi 2 octobre 2015, 20h30 Espace du Crouzy Boisseuil,
dans le cades du Festival des Francophonies en Limousin 2015.

Texte et mise en scène : Jérôme Richer
Collaboration artistique : Olivia Csiky Trnka
Avec : 
François Revaclier, Fanny Brunet, Mathias Glayre, Frédéric Mudry, Marcela San Pedro
Vidéo : Nicolas Wagnières
Musique : Andrès Garcia
Lumières : Joëlle Dangeard
Costumes : Irène Schlatter
Accueil en partenariat : avec l’Espace du Crouzy à Boisseuil
Production : La Compagnie des Ombres
Coproduction : Théâtre du Grütli.
Avec le soutien de : la Loterie Romande, Pro Helvetia–Fondation Suisse pour la culture, Fondation Ernst Göhner Co.

Jérôme Richer a reçu pour l’écriture du texte une bourse culturelle de la Fondation Leenaards ainsi qu’une bourse d’aide à la création de la Ville de Genève en 2012.

Ce projet est cofinancé par l’Union européenne. 

 

Interview / / Focus Limousin / / Francophonies Limousin / 
Posté par : Bastien Desvilles
01 déc. 2018

ENTRETIEN AVEC GIANINA CARBUNARIU

Rencontre avec Gianina Cărbunariu, dans le cadre des représentations de Solitaritate,
au Centre Culturel Municipal Jean-Moulin à Limoges,
pour le Festival des Francophonies en Limousin 2015.

Musique et technique : Bastien Desvilles


Ecoutez également notre interview de Michael De Cock, au sujet du Spectacle Kamyion,
Festival des Francophonies en Limousin 2015.

En 2016, Tigern, de Gianina Cărbunariu sera joué dans une mise en scène de Sofia Jupither au Festival D'Avignon (Théâtre Benoît-XII, du 13 au 17 juillet).

Solitaritate


Tout commence par le partage de la salle où le public est installé. Les acteurs négocient la propriété des rangées de fauteuils où nous, spectateurs, sommes assis, assistant impuissants à un jeu de rivalités et de stratégies dont nous ignorons les règles. Nous sommes un auditoire silencieux, dans l’obscurité. C’est ce sentiment de confusion, d’impasse que vivent les classes moyennes citadines roumaines (et européennes) que Gianina Cărbunariu transpose sur scène au cours de cinq tableaux qui sont autant de fictions inspirées d’une réalité ou d’un type de discours présents dans la société roumaine contemporaine.

Du mur construit à Baia Mare pour séparer la communauté rom de la route principale entrant dans la ville, au couple qui s’interroge sur les avantages et les inconvénients du recours aux services d’une nounou philippine en passant par le chauffeur de taxi qui multiplie les courses et vend tous ses biens pour payer une opération pour sa fille, Gianina Cărbunariu dresse un portrait sévère de la classe moyenne citadine roumaine. Elle interroge plus largement notre acceptation silencieuse de règles destinées à stigmatiser toute différence, à rechercher des boucs émissaires et à étouffer tout ce qui pourrait nous rapprocher. Le parcours dans lequel elle nous entraîne fait apparaître une société roumaine obnubilée par une réussite à l’européenne, aux standards de vie promus par les médias et par Bruxelles, négligeant son histoire et ses singularités pour y parvenir.

Maniant avec brio la caricature et l’ironie, Gianina Cărbunariu répond à la commande faite par le projet Villes en Scène/Cities on Stage et livre un grand spectacle politique, critique à l’égard de son propre pays, mais aussi de toute l’Europe.


Solitaritate
Spectacle en roumain surtitré en français et en anglais
mardi 29 septembre et mercredi 30 septembre 20h30, CCM Jean Moulin, Limoges
dans le cadre des Francophonies en Limousin 2015
durée : 2h 

Texte et mise en scène :
 Gianina Cărbunariu 
Avec : Florin Cosulet, Ali Deac, Diana Fufezan, Adrian Matioc, Mariana Mihu, Ofelia Popii, Cristina Ragos, Ciprian Scurtea, Marius Turdeanu
Scénographie, lumière et vidéo : Andu Dumitrescu
Musique : Bogdan Burlàcianu
Chorégraphie : Florin Fieroiu
Costumes : Andrei Dinu
Assistante mise en scène : Sanda Anastasof 
Directeur technique : Florin Traian Ticu
Régisseur de scène : Stefan-Antonie Bucsa
Maquillage : Vlad Elena
Accessoiriste : Ana Dumnitru
Son : Bogdan-Vlad Ropcean
Lumières : Mihai Parau
Vidéo : Claudiu-Sebastian Mihailescu 
Machinistes : Petru Bara, Adrian-Mihai Modran, Alexandru Melnicenco, Mihai Uca, Iulius-Gigi Ghinies 
Responsable projet et coordination tournée : Ramona-Mihaela Hristea

Accueil en partenariat avec : les Centres culturels municipaux de Limoges
Production : Théâtre National Radu Stanca Sibiu, Théâtre National - Bruxelles, Festival d’Avignon 
Avec le soutien : du Programme Culture de l’Union européenne dans le cadre du projet Villes en Scène/Cities on Stage.
Accueil en France : avec l’aide du Ministère de la Culture roumain

L’Institut Culturel Roumain soutient la participation roumaine au Festival des Francophonies de Limoges -2015
Ce projet est cofinancé par l’Union européenne. L’Europe s’engage en Limousin avec le Fonds européen de Développement Régional

L’œuvre de Gianina Carbunariu est publiée en France aux éditions Actes Sud-Papiers et aux éditions L’Espace d’un instant. SoliTarité est publié chez L’Arche Editeur

 

Interview / / Focus Limousin / / Francophonies Limousin / 
Posté par : Bastien Desvilles
22 nov. 2018

CRITIQUES DE SPECTATEURS 
Zohra Sadaoui / Patrice Thomasse
Le Théâtre de l'Union, CDN Limousin, propose cette année à ses spectateurs des ateliers de critique, dirigés par le critique dramatique Jean-Pierre Han.
Le premier spectacle autour duquel ces ateliers ont eu lieu, était "Les époux" de David Lescot, mis en scène par Anne-Laure Liégeois.
Aujourd'hui, Radio Théâtre vous propose de découvrir le fruit de ces ateliers, en lisant la critique de l'une des participants, Zohra Sadaoui, et celle de l'un des participants, Patrice Thomasse.

Un couple sans histoires ?

Tout humain a sa propre histoire. Toute nation a sa propre Histoire. C’est en ce sens que Les époux, pièce écrite par David Lescot et mise en scène par Anne-Laure Liégeois, nous plonge à la fois dans l’univers historique de la Roumanie du 20ième siècle et dans un « je/u » dramatique du couple Ceausescu, interprété par les comédiens Olivier Dutillois et Agnès Pontier.

À peine entrés et installés dans la salle, le spectacle semble avoir commencé. La déambulation simultanée des deux acteurs, de stature opposée, sur une scène sobre, lumineuse et symétrique, les atours traditionnels et folkloriques dont ils sont parés, le décor en huis-clos de la scène m'interpellent quant à la nature de ce couple et à la tonalité de ce spectacle. S’agit-il d’un couple fusionnel, d’un couple original, d’un couple décalé ? S’agit-il d’un spectacle comique, clownesque, tragi-comique, burlesque ? Telles sont les questions qui traversent d'emblée mon esprit.

Tout commence par une histoire ordinaire. Un homme, une femme, issus tous deux d’un milieu traditionnel et campagnard, finissent par se rencontrer. Leurs « us et costumes » humbles et militants communs les unissent. Ils parviennent alors à devenir camarades de coeurs.

Une fois marié, le duo inséparable et fusionnel s’érige en Père et Mère du peuple roumain. Ils se métamorphosent et se défont alors de leurs habits humbles pour revêtir des tenues on ne peut plus solennelles. Une fois les rênes de la patrie en main, ils s’octroient les pleins pouvoirs et sèment alors la tyrannie dans leur pays. Désormais, communisme et despotisme se marient et s'allient.

D’une histoire ordinaire à une Histoire Extraordinaire, le parcours des deux époux est interprété de la façon la plus naturelle et débridée qui soit. Ici, tous les registres sont permis. Nous sommes pris dans l’histoire d’un couple banal aux personnalités clownesques et burlesques. Lui est grand, et elle petite : le duo s’annonce d’emblée décalé. Lui est hésitant -le bégaiement- et elle vaillante –sa posture autoritaire nous saute aux yeux. Par la suite, nous assistons aux exhibitions d’un duo politique hors pair, aux exigences implacables et démesurées. Lui comme Elle, sont avides de reconnaissance, à l’intérieur comme à l’extérieur de leur être. Lui comme Elle, au travers de leurs postures à la fois rigides et autoritaires, traduisent aussi bien leur soif de domination et de manipulation du peuple dont ils sont, pour ainsi dire, l'opium.

Ironie du sort, tout en nous dévoilant leur histoire et leur intimité, les époux au travers de scènes banales de la vie quotidienne, affichent finalement leur appartenance au commun des mortels. Humains nous-mêmes, nous sommes donc en face d’autres êtres humains qui, poussés par leur conquête de réussite et de pouvoir, se laissent à la fois manipuler par leurs désirs profonds et aveugler par leurs passions qui les mènent tout droit à la déchéance, à une déchéance Humaine.

Zohra Sadaoui

 

 

Dévoyez ! Dévoyez !


Nous avons trois soirs au Théâtre de l'Union afin de nous remettre en phase avec les lendemains de la seconde guerre mondiale, vus de l‘est : en Roumanie. Les velléités de rapprochement de ce qu’il reste des nations de cette vieille Europe, écartelée entre un fascisme à peine froid dont elle ne veut plus entendre parler et un communisme vers lequel elle aurait pu se tourner par dépit, la rendent attentive au fonctionnement des républiques socialistes d‘après-guerre, histoire de voir ce qui pourrait en ressortir…

S'il pouvait subsister quelques espoirs de ce côté-là, la révélation progressive des purges staliniennes et plus tard, en direct, celle de la chute du gouvernement des Ceausescu vont s’appliquer à nous désespérer définitivement de la possibilité d‘une vie libre dans quelque système politique que ce soit.

Ainsi je divaguais librement au sortir de cette représentation « Des Epoux » pièce conduite par Anne-Laure Liégeois sur un texte de commande à David Lescot. Et nous ne sommes pas surpris de voir chacun s’exprimer dans son domaine, celui de l’écriture pour lui et de la direction d’acteur et de la scénographie pour elle, dans le but, d’offrir la meilleure compréhension des psychologies autoritaires lorsqu’elles atteignent leur but : celui du plus haut niveau de commandement d‘un état.

Ils sont deux sur scène et ce sont les futurs époux Ceausescu, Nicolae et Elena, militants de la même section du parti.
La première partie de la pièce, menée tambour battant et de façon parfois un peu forcée par un Olivier Dutilloy et une Agnès Pontier folkloriquement costumés, nous informe de la banalité des deux personnages, qu‘aucun destin d‘exception ne semble a priori attendre.
Au moment de leur rencontre, dans les manifestations du parti communiste, Nicolae est bègue et plutôt misogyne. Il semble entrevoir la possibilité de s’affirmer en présence de cette jeune fille qu’il vient de rencontrer. Ainsi nait cet amour, comme d’autre naissent pour d’autres raisons. Celui-ci songe à s’épanouir en obtenant sa place et ses avantages au sein du parti.
Ils convolent, prennent leurs dimension politique en connivence avec le pouvoir, manœuvrent habillement, et digèrent les éléments du marxisme à leur sauce, tandis qu’en arrière-plan s'installe et se fond la projection d'images d‘archives.
A partir de cet unique lieu de vie, nous les voyons s’affirmer, grandir dans la démesure, et leur histoire se déroule sous nos yeux : les présidents en visite, la cérémonie d’adieu au vieux Conducator, les votes à main levée, les discours convenus et de circonstance... L’entière dimension historique du spectacle nous est ainsi livrée et ne nous quittera plus. Les comédiens en porteront tous les aspects mégalo-grotesques, à bout de bras.
De l’ascension à la déchéance, ils agissent en ambassadeurs de leur propre vanité, discutent et comparent les qualités de l’accueil des pays visités, comptabilisent les petites cuilleres chapardées, organisent des parties de chasse à l‘ours diplomatiques (bonjour monsieur Giscard), contrôlent l’avancée des travaux d’un énorme et prétentieux palais de marbre dont ils accepteront de prendre livraison seulement quand le choix des colonnes sera le bon.
Tous les doutes sur la crédibilité de l’entreprise théâtrale sont alors levés lorsque le jeu grotesque, qui jusqu’ici nourrissait la fiction, devient un outil acéré pour décrire le réel. Alors nous comprenons que nous sommes venus pour ça aussi, pour, à partir de nos vagues souvenir, et à supposer que nous soyons nés au milieu du XXème siècle, essayer de recoller ensemble les morceaux de nos mémoires saturées des scabreuses situations politiques d‘après-guerre. Parmi toutes, effectivement, celle-ci mérite une attention particulière.

La pièce restant centrée sur les Époux, l’aspect informatif de la pièce atteint cependant ses limites, car nulle part les atteintes directes à la vie du peuple ne sont évoquées. Métaphoriquement, par des combats de chiens projetés en vidéo, veut-on nous signifier pourtant l’existence d’une violence extérieure.
Depuis l’univers clos du palais, d’où ils gouvernèrent et sévirent cinquante année durant, aucune image cruelle n‘apparait, les assassinats convenant mal aux situations burlesques dans lesquelles Les Epoux se complaisent.
Pour notre plus grand bien, la mise en scène nous épargne donc leur exécution à tous deux. Nous sommes en 1989, les massacres de Timisoara viennent d’avoir lieu, après avoir tout de même brièvement évoqué les souffrances supportées par le peuple, un tribunal d’exception prononce la sentence … et fin de partie.

A un moment de notre histoire, étendue à celle de nos voisins d’Europe de l’est que nous pourrions avoir tendance à mépriser si nous ne nous surveillions pas un peu, je mets en balance les dérives de notre nation exprimées juste un peu plus tôt. Voilà à peu près ce à quoi je pensais en descendant les marches de l’Union ce vendredi d’octobre 2015 et voilà sans doute ce à quoi un théâtre peut servir.

Patrice Thomasse
                                                                                                                       

Le Théâtre de l'Union, Centre Dramatique National du Limousin, propose cette année une curieuse expérience à ses spectateurs : endosser le costume du critique !
Trois ateliers de critique seront donc dirigés par Jean-Pierre Han au Théâtre de l'Union cette saison.
Ils auront pour but une réflexion collective autour des œuvres vues et le passage à l'acte... d'écrire.
C'est la dimension du plaisir d'écrire et d'être spectateur qui sera mise en avant lors de ces ateliers.
Aucun niveau spécifique n'est requis, les ateliers sont ouverts à tous.
Critique dramatique, Jean-Pierre Han mène de nombreux ateliers de critique en France et est, entre autres, directeur de la revue frictions.
Radio Théâtre est partenaire de cette action et publiera au fur et à mesure des critiques de spectateurs rédigées lors de ces ateliers.

Pour en savoir plus, vous pouvez écouter notre entretien avec Jean-Pierre Han.

Trois rendez-vous sont proposés cette saison, autour des spectacles Les épouxRichard III - Loyauté me lie - et Neva
Il faut de préférence que les personnes souhaitant participer à l’atelier d’écriture critique assistent aux représentations suivantes :
 
Les époux 
de David Lescot. 
Mise en scène Anna-Laure Liégeois, le festin.
- du 14 au 16 octobre 2015 -
Représentation atelier le vendredi 16 octobre.
L’atelier critique a eu lieu le vendredi 16/10/15 à 18h30 et le samedi 17/10/15 de 10h à 12h et de 14h à 16h.
 
Richard III - Loyauté me lie - 
Une adaptation du Richard III de William Shakespeare. 
Un spectacle de  Jean Lambert-wild, Elodie Bordas, Lorenzo Malaguerra, Gérald Garutti, Jean-Luc Therminarias et Stéphane Blanquet.
- du 19 au 29 janvier 2016 -
Représentation atelier le vendredi 22 janvier.
L’atelier critique aura lieu le vendredi 22/01/16 à 18h30 et le samedi 23/01/16 de 10h à 12h et de 14h à 16h.
 
Neva 
de Guillermo Calderón.
Mise en scène Paul Golub.
- du 1er au 4 mars 2016 -
Représentation atelier le vendredi 4 mars.
L’atelier critique aura lieu le vendredi 04/03/16 à 18h30 et le samedi 05/03/16 de 10h à 12h et de 14h à 16h.

Tarif : 15€ par atelier d'écriture / forfait de 40€ pour les 3 ateliers + places pour les spectacles 
Attention, nombre de places limité à 15 personnes par atelier. 
 
Pour plus d'infos, n'hésitez pas à contacter le 05 55 79 15 78 ou par mail à public@theatre-union.fr

Les époux

Texte : David Lescot
Mise en scène et scénographie : Anne-Laure Liégeois
Assistée de : Audrey Tarpinian
Avec : Olivier Dutilloy, Agnès Pontier
Lumières : Dominique Borrini
Réalisation sonore : François Leymarie
Réalisation vidéo : Grégory Hiétin
Scénographie et costumes : Anne-Laure Liégeois
Régie générale : Antoine Gianforcaro
Régie son et vidéo : Guillaume Monard
Régie lumières : Patrice Lechevallier
Couture : Elisa Ingrassia

Avant-première les 25, 26 et 27 novembre 2014 au Volcan - Scène Nationale du Havre
Création les 6 et 7 mai 2015 au Cratère - Scène Nationale d'Alès
Co-production : le Festin - compagnie Anne-Laure Liégeois, Le Volcan - Scène Nationale du Havre


Prochaines dates


le 26 nov. 2015 - Les époux
La Merise - Trappes

Le 15 déc. 2015 et 16 déc. 2015 - Les époux
Espace des Arts -Chalon/Saône - Scène Nationale

Du 07 janv. 2016 au 09 janv. 2016 - Les époux
NEST Théâtre - CDN de Thionvile

Du 19 janv. 2016 au 22 janv. 2016 - Les époux
TDB - Théâtre Dijon Bourgogne - CDN

Du 02 févr. 2016 au 06 févr. 2016 - Les époux
Théâtre 71 - Malakoff

Le 25 mai 2016 et 26 mai 2016 - Les époux
L'Apostrophe - SN de Cergy Pontoise - Théâtre des Arts

 

Rédaction / / Focus Limousin / 
Posté par : Zohra Sadaoui / Patrice Thomasse
16 nov. 2018

CRITIQUES DE SPECTATEURS
Bernard Voisin / Tristan Gros
Le Théâtre de l'Union, CDN Limousin, propose cette année à ses spectateurs des ateliers de critique, dirigés par le critique dramatique Jean-Pierre Han.
Le premier spectacle autour duquel ces ateliers ont eu lieu, était "Les époux" de David Lescot, mis en scène par Anne-Laure Liégeois.
Aujourd'hui, Radio Théâtre vous propose de découvrir le fruit de ces ateliers, en lisant la critique de l'un des participants, Bernard Voisin.

Les dessous d'un couple de dictateurs

Ce sont deux personnes âgées assises côte à côte derrière une table d'école.
Nous sommes le 22 décembre 1989, il fait froid dehors et sans doute aussi ici, à l'intérieur.
Les deux vieux ont gardé leurs manteaux. Elena a dans les mains une enveloppe, peut être pleine de billets de banque, qu'elle manipule nerveusement ; personne n'y prête attention. Ils auront bientôt les mains liées par des cordes et mourront dans l'heure, criblés de balles par un peloton d'exécution. Cette scène est gravée dans les mémoires de ceux qui ont vécu la chute du mur de Berlin et l'écroulement des régimes socialistes. C'est une vidéo tremblante, terriblement exacte qui marque la fin du couple Ceausescu, la chute du pouvoir communiste en Roumanie et la fin du spectacle mis en scène par Anne Laure Liégeois au Théâtre de l'Union. Elle témoigne de ce moment magique pour les révolutionnaires, tragique pour les tyrans, où la mise en scène du pouvoir s'annule brusquement pour tomber dans un tout autre registre qui leur échappe.

David Lescot en connaît un rayon sur les organisations communistes : « tout ce que je sais », dit-il dans un de ses textes « je l'ai appris dans ce qui restait des colonies de vacances imaginées par les juifs du parti communiste français juste après la guerre ». Et il est vrai que ces organisations étaient porteuses d'un incroyable pouvoir d'émancipation pour des générations de jeunes gens des classes populaires. Anne Laure Liégeois, quant à elle s'intéresse à l'homme au pouvoir entre politique et libido plus ou moins satisfaisante.

Alors, le spectacle ? C'est une histoire assez cocasse, consternante quand on y pense, de deux abrutis finis, nullités absolues à l'école et qui finissent par accéder à un pouvoir absolu lui aussi. Et ça finit mal. On entre bien dans le jeu, on rit ou sourit souvent.

Mais le plus intéressant dans ce spectacle est la confrontation entre un théâtre, celui qui s'affirme, qui ne se cache pas, qui ne peut pas exister sans notre coopération (celui que nous offre l'équipe de création du spectacle) et le théâtre du pouvoir. Difficile de discerner la part de l'auteur, de la metteure en scène et des acteurs dans cette affaire : l'œuvre est homogène.

Des vidéos sont projetées sur les murs blancs d'une pièce sans porte mais munie d'une ouverture qui sert à la fois de vide ordures et de monte charges. Ces vidéos apportent pour certaines d'entre elles le réel d'un documentaire (discours, images d'actualités) et pour d'autres une dimension de mystère (on pense aux chiens qui apparaissent à des moments clés où le couple bascule dans la folie du pouvoir).

Sur scène, une actrice et un acteur (Agnès Pontier et Olivier Dutilloy), déguisés au départ en costumes traditionnels roumains vont nous raconter l'histoire du couple, les incarner parfois, prononcer des discours qui ont été réellement prononcés. Qu'en ressort-il ? Que Nicolae  Ceausescu et son épouse avaient une volonté égale à celle d'un artiste. Que Nicolae était un acteur capable de travailler avec acharnement pour surmonter son bégaiement sous la direction de sa femme, Elena, metteure en scène. Qu'ils sont devenus fous de mise en scène et de scénographie en grandeur réelle : on le voit dans les grandes célébrations socialistes et à travers les réaménagements de Bucarest.

Face à ce théâtre du pouvoir, un autre, tout simple, mais nécessaire, visible, démontable, fait pour éveiller. Celui qui en 30 secondes nous fait voir, par exemple, après une longue période de chastes fréquentations, la concrétisation de la relation de Nicolae et Elena Ceausescu, leur mariage et la naissance de leur progéniture. Condensé de pur théâtre à confronter à l'histoire et à notre actualité.


Bernard Voisin

 

Le festin : un homme, une femme, le pouvoir

Anne-Laure Liégeois, son nom je le connais. Je l'ai connue en tant que directrice du Centre Dramatique National d’Auvergne, à Montluçon. Elle avait appelé ce théâtre Le Festin, tout comme sa compagnie. Le Festin, nom fort intéressant et peu anodin...

Je me rappelle de sa mise en scène de La duchesse de Malfi, qui racontait le règne de cette femme, entre passion, amour et chaos. Mais je me rappelle surtout de son adaptation de Macbeth, de William Shakespeare, vue au Théâtre de l'Union il y a deux ans. 

Des époux Ceausescu, je ne connaissais que le nom, certaines images, et surtout l'idée qu'ils ont laissée derrière eux : celle de la dictature. J'ai donc découvert l'histoire, les trépas, les tourments de ce couple par le biais de ce spectacle. Cette pièce aurait donc pu être très historique, comme une visite guidée dans un musée poussiéreux et ennuyant, mais David Lescot et Anne-Laure Liégeois ont réussi ici à concevoir une œuvre artistique passionnante.

La scénographie, conçue par Liégeois elle-même, sert le spectacle. J'ai rarement vu une aussi bonne utilisation de la vidéo au théâtre. Trop souvent au théâtre, la vidéo est redondante, répète le propos, est superficielle ou irréfléchie. Ici, elle soutient le discours, apporte à la dimension formelle et intentionnelle une vrai puissance. Entre autres, la séquence vidéo dans laquelle il nous est donné à voir des chiens qui se battent est une allégorie très forte. 

La mise en scène qu’Anne-Laure Liégeois avait proposée de Macbeth était beaucoup plus sombre et désespéré que celle des Époux. Il y avait beaucoup d'acteurs sur le plateau, et au niveau de l'esthétique elle était proche du cinéma et de la peinture. Ici, nous sommes plongés dans une esthétique très différente, dans laquelle Liégeois mélange les genres avec aisance, et ce faisant pousse à son paroxysme la solitude d'un couple face à son peuple. On retrouve pourtant la même intention que dans Macbeth : celle de s’introduire dans l’esprit du couple despotique. La scénographie est construite comme si le spectateur était à l'intérieur du cerveau du couple, sur la surface duquel seraient projetés des images de fantasmes et de cauchemars. La dimension probablement la plus intéressante de ce spectacle est celle de l’intérêt qu’Anne-Laure Liégeois porte aux mécanismes du pouvoir et à la place du couple au sein du politique.

Ce n'est pas un hasard si les femmes tiennent une place centrale dans les œuvres d’Anne-Laure Liégeois. En tant que metteuse en scène, en tant qu’auteure qu’on pourrait qualifier de féministe, elle met un point d’honneur à interroger la place de la femme dans la société à travers le spectacle vivant. Ici, Madame Ceausescu est comme Lady Macbeth : c'est elle, dans l'ombre, qui dirige le monde. Liégeois a d’ailleurs écrit au sujet de ce personnage : « Pour tromper son ennui de femme parquée dans la sphère domestique, elle le conduit par la main, comme la mère conduit l'enfant. » C'est ici le même raisonnement qui est mis en œuvre pour traiter le personnage de Madame Ceausescu. 

Quant à l’image du « festin », elle aussi est récurrente dans le travail d’Anne-Laure Liégeois. C’est celle du couple à table qui se régale en mangeant, en parlant, en débattant et en préparant le prochain complot. On la retrouve dans Macbeth, mais aussi dans Les époux, sous la forme du festin des deux chiens enragés.

Tristan Gros

Le Théâtre de l'Union, Centre Dramatique National du Limousin, propose cette année une curieuse expérience à ses spectateurs : endosser le costume du critique !
Trois ateliers de critique seront donc dirigés par Jean-Pierre Han au Théâtre de l'Union cette saison.
Ils auront pour but une réflexion collective autour des œuvres vues et le passage à l'acte... d'écrire.
C'est la dimension du plaisir d'écrire et d'être spectateur qui sera mise en avant lors de ces ateliers.
Aucun niveau spécifique n'est requis, les ateliers sont ouverts à tous.
Critique dramatique, Jean-Pierre Han mène de nombreux ateliers de critique en France et est, entre autres, directeur de la revue frictions.
Radio Théâtre est partenaire de cette action et publiera au fur et à mesure des critiques de spectateurs rédigées lors de ces ateliers.

Pour en savoir plus, vous pouvez écouter notre entretien avec Jean-Pierre Han.

Trois rendez-vous sont proposés cette saison, autour des spectacles Les épouxRichard III - Loyauté me lie - et Neva
Il faut de préférence que les personnes souhaitant participer à l’atelier d’écriture critique assistent aux représentations suivantes :
 
Les époux 
de David Lescot. 
Mise en scène Anna-Laure Liégeois, le festin.
- du 14 au 16 octobre 2015 -
Représentation atelier le vendredi 16 octobre.
L’atelier critique a eu lieu le vendredi 16/10/15 à 18h30 et le samedi 17/10/15 de 10h à 12h et de 14h à 16h.
 
Richard III - Loyauté me lie - 
Une adaptation du Richard III de William Shakespeare. 
Un spectacle de  Jean Lambert-wild, Elodie Bordas, Lorenzo Malaguerra, Gérald Garutti, Jean-Luc Therminarias et Stéphane Blanquet.
- du 19 au 29 janvier 2016 -
Représentation atelier le vendredi 22 janvier.
L’atelier critique aura lieu le vendredi 22/01/16 à 18h30 et le samedi 23/01/16 de 10h à 12h et de 14h à 16h.
 
Neva 
de Guillermo Calderón.
Mise en scène Paul Golub.
- du 1er au 4 mars 2016 -
Représentation atelier le vendredi 4 mars.
L’atelier critique aura lieu le vendredi 04/03/16 à 18h30 et le samedi 05/03/16 de 10h à 12h et de 14h à 16h.

Tarif : 15€ par atelier d'écriture / forfait de 40€ pour les 3 ateliers + places pour les spectacles 
Attention, nombre de places limité à 15 personnes par atelier. 
 
Pour plus d'infos, n'hésitez pas à contacter le 05 55 79 15 78 ou par mail à public@theatre-union.fr

Les époux

Texte : David Lescot
Mise en scène et scénographie : Anne-Laure Liégeois
Assistée de : Audrey Tarpinian
Avec : Olivier Dutilloy, Agnès Pontier
Lumières : Dominique Borrini
Réalisation sonore : François Leymarie
Réalisation vidéo : Grégory Hiétin
Scénographie et costumes : Anne-Laure Liégeois
Régie générale : Antoine Gianforcaro
Régie son et vidéo : Guillaume Monard
Régie lumières : Patrice Lechevallier
Couture : Elisa Ingrassia

Avant-première les 25, 26 et 27 novembre 2014 au Volcan - Scène Nationale du Havre
Création les 6 et 7 mai 2015 au Cratère - Scène Nationale d'Alès
Co-production : le Festin - compagnie Anne-Laure Liégeois, Le Volcan - Scène Nationale du Havre


Prochaines dates


le 26 nov. 2015 - Les époux
La Merise - Trappes

Le 15 déc. 2015 et 16 déc. 2015 - Les époux
Espace des Arts -Chalon/Saône - Scène Nationale

Du 07 janv. 2016 au 09 janv. 2016 - Les époux
NEST Théâtre - CDN de Thionvile

Du 19 janv. 2016 au 22 janv. 2016 - Les époux
TDB - Théâtre Dijon Bourgogne - CDN

Du 02 févr. 2016 au 06 févr. 2016 - Les époux
Théâtre 71 - Malakoff

Le 25 mai 2016 et 26 mai 2016 - Les époux
L'Apostrophe - SN de Cergy Pontoise - Théâtre des Arts

 

Rédaction / / Focus Limousin / 
Posté par : Bernard Voisin / Tristan Gros
04 nov. 2018

CRITIQUES DE SPECTATEURS 

Le Théâtre de l'Union, CDN Limousin, propose cette année à ses spectateurs des ateliers de critique, dirigés par le critique dramatique Jean-Pierre Han.
Le premier spectacle autour duquel ces ateliers ont eu lieu, était "Les époux" de David Lescot, mis en scène par Anne-Laure Liégeois.
Aujourd'hui, Radio Théâtre vous propose de découvrir le fruit de ces ateliers, en lisant la critique de deux des participants.

Deux méchants clowns 

Anne-Laure Liégeois affectionne particulièrement l’étude des couples au pouvoir. Après les époux Macbeth, elle choisit de s’attaquer à l’histoire intime d’un couple contemporain : Elena et Nicolae Ceausescu. Et c’est tout naturellement qu’elle se tourne vers David Lescot, dont l’histoire familiale est toute empreinte du communisme, pour écrire le texte de cette pièce. Il en résulte un considérable travail historique qui offre une base solide à un spectacle contre toute attente très divertissant !

Car le moins qu’on puisse dire, c’est qu’Anne-Laure Liégeois nous amène, avec beaucoup de finesse, d’intelligence et d’humour, à nous enfoncer dans les tréfonds de l’Histoire à travers le prisme de ce couple médiocre et inconsistant qui va pourtant parvenir à imposer une dictature implacable sur la Roumanie.

Tout d’abord, grâce au traitement burlesque de ces deux personnages magistralement interprétés par Agnès Pontier et Olivier Dutilloy : on suit médusés l’ascension de ces deux êtres plus que quelconques, pas franchement doués, loin s’en faut ! Les deux comédiens se donnent à corps perdu dans un jeu extrêmement physique, ce qui donne un rythme très intense au spectacle. Ils passent avec une aisance rare d’un registre à l’autre : lorsqu’ils commencent, on ne voit guère plus en eux que de piètres et méchants clowns. Puis, on les voit apprendre, petit à petit, à se mettre en scène. D’un non-jeu initial, le théâtre émerge tout en subtilité sur le plateau.

Anne-Laure Liégeois réussit le pari de ne tomber dans aucun des excès auxquels aurait immanquablement pu laisser place un sujet tel que celui-ci. Elle nous donne à voir la machine politique et ses dessous mais le trait n’est jamais forcé. D’ailleurs, on en arrive à les trouver presque attachants ces personnages, avec leurs petits travers (vol d’argenterie dans les demeures présidentielles et royales qui les accueillent) et leurs défauts (les voir s’extasier devant leur album photo auprès des plus grands de ce monde à leurs côtés).

On suit incrédules cette volonté farouche, ces efforts quotidiens pour combattre ces handicaps qui sont les leurs (son bégaiement à lui, sa banalité à elle). Quelle ascension vertigineuse jusqu’à leur chute, terrible, puisqu’ils finissent exécutés sous l’œil des caméras de télévision...
Mais là encore, la force de cette mise en scène réside dans le fait de nous présenter un spectacle tout en retenue et si intelligent ! Il nous apprend plein de choses sans en avoir l’air, et sans pour autant tomber dans le travers de n’être qu’une fresque historique.

Tout est une question d’équilibre, et Anne-Laure Liégeois réussit le pari de ne pas tomber ni dans la caricature ni dans la facilité : la scénographie somme toute minimaliste (trois pans de murs sur lesquels sont régulièrement projetées des images) laisse l’imaginaire du spectateur s’exprimer. On est presque toujours sur la retenue, laissant ainsi s’exprimer la force du propos plutôt que de l’imposer au spectateur par la force des images de destruction que d’aucuns auraient pu être tentés de projeter.


Isabelle Delbruyère

 

Il dit qu'elle est moche, elle dit qu'il est un abruti

Dans Les Époux, David Lescot délivre au monde une vision des femmes absolument glaçante.
Invité par la metteur en scène Anne-laure Liégeois à écrire l’histoire du couple Ceausescu et l’ascension fulgurante du dictateur, il fait le choix de tirer du mari le portrait d’un doux simplet quasi irresponsable, et de la femme celui d’une une harpie manipulatrice, contribuant ainsi, comme bien d’autres avant lui, au mythe d’Adam et Ève de la femme sorcière qui est la cause de tous les maux.
La mise en scène d’Anne Laure Liégeois remet pourtant en cause ce postulat. Et elle le fait avec finesse, de par le choix  de ne pas contester ce postulat, mais de le renforcer, par tous les moyens possibles, afin de le faire apparaitre clairement au spectateur.

Agnès Pontier et Olivier Dutilloy, les deux interprètes se donnent également à corps perdu afin de rendre visible le constat d’une féminité diabolique, en se jetant absolument dans la langue de David Lescot. Et c’est une langue brillante, quoi que l’on puisse penser de sa pensée. Hyper rythmée, drôle et mordante, sans répit et sans respiration, la langue exige des acteurs qu’ils se plient à son flow.

Anne Laure-Liégeois, qui a également monté Macbeth, et qui s’y connait bien en matière de sorcières assoiffées de pouvoir, créé au plateau un univers imbibé de féminité. À partir d’un espace neutre, mais véritable machine à jouer, composé de trois murs blancs qui serviront d’écrans, elle propose un univers sensuel et fantaisiste. La parfaite maitrise des couleurs dans les accessoires, costumes et lumière, les motifs végétaux des tapisseries projetés en vidéos, et même la violence du film des chiens de combats, tout dans son univers nous renvoie à la femme.

Que dire de ce spectacle, sinon que la metteur en scène est une personne intelligente, qui a su concevoir un univers cohérent, se positionner face au texte, et fabriquer des codes de jeu réjouissants pour le public et les acteurs ? Une femme tellement rusée, qu’on pourrait même la soupçonner d’avoir encouragé David Lescot à adopter ce point de vue pour qu’elle puisse développer le sien en contrepoint...

Certains reprocheront surement à Anne-Laure Liégeois le rythme du spectacle, qui il est vrai ne connait pas de véritable, transition, bascule ou rupture, avant la scène où Les Époux ont peur du monstre-foule qui grogne sa colère lors du dernier discours. Pour la défendre, on pourra leur répondre qu’il est dommage qu’en 2015 la convention classique de  « la bascule avant le paroxysme » soit encore si solidement ancrée dans les esprit des spectateurs et des artistes qu’elle rend bien des metteurs en scène timides de s’essayer à développer une autre forme d’écriture.

Laissons cette question-là ouverte, et rendons hommage à Anne-Laure Liégeois pour son art de la chute et pour l’horreur de la dernière scène, dans laquelle elle met en regard ses personnages guignols avec la réalité des images d’archives du procès des Caucescu. Giflés nous sommes, après nous être entichés des deux époux, de découvris les vrais, déjà morts, car vides d’humanité, dont les visages sont durcis par la haine et dont le physique réellement déformés par la méchanceté ressemble à celui de cadavres. 



Lisez une autre critique de spectateur au sujet du spectacle Les époux.

Le Théâtre de l'Union, Centre Dramatique National du Limousin, propose cette année une curieuse expérience à ses spectateurs : endosser le costume du critique !
Trois ateliers de critique seront donc dirigés par Jean-Pierre Han au Théâtre de l'Union cette saison.
Ils auront pour but une réflexion collective autour des œuvres vues et le passage à l'acte... d'écrire.
C'est la dimension du plaisir d'écrire et d'être spectateur qui sera mise en avant lors de ces ateliers.
Aucun niveau spécifique n'est requis, les ateliers sont ouverts à tous.
Critique dramatique, Jean-Pierre Han mène de nombreux ateliers de critique en France et est, entre autres, directeur de la revue frictions.
Radio Théâtre est partenaire de cette action et publiera au fur et à mesure des critiques de spectateurs rédigées lors de ces ateliers.

Pour en savoir plus, vous pouvez écouter notre entretien avec Jean-Pierre Han.

Trois rendez-vous sont proposés cette saison, autour des spectacles Les épouxRichard III - Loyauté me lie - et Neva
Il faut de préférence que les personnes souhaitant participer à l’atelier d’écriture critique assistent aux représentations suivantes :
 
Les époux 
de David Lescot. 
Mise en scène Anna-Laure Liégeois, le festin.
- du 14 au 16 octobre 2015 -
Représentation atelier le vendredi 16 octobre.
L’atelier critique a eu lieu le vendredi 16/10/15 à 18h30 et le samedi 17/10/15 de 10h à 12h et de 14h à 16h.
 
Richard III - Loyauté me lie - 
Une adaptation du Richard III de William Shakespeare. 
Un spectacle de  Jean Lambert-wild, Elodie Bordas, Lorenzo Malaguerra, Gérald Garutti, Jean-Luc Therminarias et Stéphane Blanquet.
- du 19 au 29 janvier 2016 -
Représentation atelier le vendredi 22 janvier.
L’atelier critique aura lieu le vendredi 22/01/16 à 18h30 et le samedi 23/01/16 de 10h à 12h et de 14h à 16h.
 
Neva 
de Guillermo Calderón.
Mise en scène Paul Golub.
- du 1er au 4 mars 2016 -
Représentation atelier le vendredi 4 mars.
L’atelier critique aura lieu le vendredi 04/03/16 à 18h30 et le samedi 05/03/16 de 10h à 12h et de 14h à 16h.

Tarif : 15€ par atelier d'écriture / forfait de 40€ pour les 3 ateliers + places pour les spectacles 
Attention, nombre de places limité à 15 personnes par atelier. 
 
Pour plus d'infos, n'hésitez pas à contacter le 05 55 79 15 78 ou par mail à public@theatre-union.fr

Les époux

Texte : David Lescot
Mise en scène et scénographie : Anne-Laure Liégeois
Assistée de : Audrey Tarpinian
Avec : Olivier Dutilloy, Agnès Pontier
Lumières : Dominique Borrini
Réalisation sonore : François Leymarie
Réalisation vidéo : Grégory Hiétin
Scénographie et costumes : Anne-Laure Liégeois
Régie générale : Antoine Gianforcaro
Régie son et vidéo : Guillaume Monard
Régie lumières : Patrice Lechevallier
Couture : Elisa Ingrassia

Avant-première les 25, 26 et 27 novembre 2014 au Volcan - Scène Nationale du Havre
Création les 6 et 7 mai 2015 au Cratère - Scène Nationale d'Alès
Co-production : le Festin - compagnie Anne-Laure Liégeois, Le Volcan - Scène Nationale du Havre


Prochaines dates


le 26 nov. 2015 - Les époux
La Merise - Trappes

Le 15 déc. 2015 et 16 déc. 2015 - Les époux
Espace des Arts -Chalon/Saône - Scène Nationale

Du 07 janv. 2016 au 09 janv. 2016 - Les époux
NEST Théâtre - CDN de Thionvile

Du 19 janv. 2016 au 22 janv. 2016 - Les époux
TDB - Théâtre Dijon Bourgogne - CDN

Du 02 févr. 2016 au 06 févr. 2016 - Les époux
Théâtre 71 - Malakoff

Le 25 mai 2016 et 26 mai 2016 - Les époux
L'Apostrophe - SN de Cergy Pontoise - Théâtre des Arts


Rédaction / / Focus Limousin / 
Posté par : Isabelle Delbruyère
06 déc. 2017

Retranscription interview du 12 août 2017
Entretien backstage à L’Étoile Rouge 

-AQUASERGE / Benjamin Vareille -

Audrey, Julien, Benjamin et les autres…

II. March Ides n’a pas interviewé Aquaserge

Kiwi, biche et désir (Mais la route c’est gris)

-PB: Tu utilises quel clavier sur Fait Divers, à ce propos, dans Kiss me, you fool?
JG: (Rires) C’est un petit piano anglais, qui est vraiment tout petit, et qui sonne justement comme celui qu’on avait à la Mami. C’est le piano de la reine du Danemark. C’est marqué dessus. Une marque anglaise, dont j’ai oublié le nom, alors je ne peux pas te dire. Il n’est pas très haut, non plus. Et pour la petite histoire, un jour de session sur Mandrax où l’on enregistrait live, celui qui est venu battre a amené un jus de kiwi, que j’ai bu avant de le poser sur le piano, et c’est la première fois qu’un liquide a dégouliné dans le piano jusqu’en bas, et qu’en conséquence les notes ont gonflé (rires)! C’était plus dur à jouer le lendemain, mais cela a donné une couleur particulière à l’album, dans les basses en tout cas… Du coup il fallait énormément appuyer parce que le bois avait enflé. On pourrait en parler des nuits, des anecdotes de studio.

-D’ailleurs Audrey, tu aimes bien Kiss me, you fool?  Une question pas innocente du tout
(Rires)
AG: Ouais, bien sûr! J’ai travaillé un peu dessus, je l’ai mixé avec eux, et j’aime beaucoup les deux disques solo de Julien.

-PB: Oui! Cerf, Biche et Faon, le premier, était vraiment décalé. Il fallait oser aller vers ça.
JG: J’ai toujours cette pensée : qu’est ce qui fait écrire les poètes, hormis les relations qu’ils cherchent, le désir de rencontrer quelqu’un qui leur plaise, l’amour…?

-On ne parle que de ça. L’amour, et la mort éventuellement.
JG: Voilà: qu’ont fait les poètes, si ce n’est d’avoir écrit pour plaire ou chercher à plaire? Un mec que j’adore, Richard Brautigan, n’a fait que ça, avant de s’être fait sauter la tête à la fin parce qu’il n’en pouvait plus, que toutes ses conquêtes venaient le hanter jusque chez lui. Parce qu’il en a trop fait, et qu’il cherchait trop cela. Alors oui, Cerf, Biche et Faon en regard, c’est vraiment des histoires de cœur qui tournent mal. Des erreurs d’amour.

Portrait de famille (Tiens tes bras le long du corps, pour voir)
-Tiens justement, choisis un auteur. Le premier qui te vient.
JG: Un auteur? Brautigan, je pense. Et ça fait vingt ans que je vis avec.

-C’est un copain.
JG: C’est un ami.

-Audrey, un auteur?
AG: Proust.

-J’ai un ami qui est juste derrière moi et qui avait l’habitude de me dire qu’il trouvait Proust  chiant parce qu’il écrivait avec sa mère dans son dos. Et j’ai aimé Proust pour ça.
(Rires)
AG: Ouais c’est la plus grande découverte littéraire, à mon sens.

-PB: Je le lirai quand j’aurai quarante ans. Tu fais un questionnaire de Proust?
-Oui, du coup. Un peintre?
JG: Moi c’est Monet. Je l’aime bien. C’est la première expo que j’ai vue, je crois. J’avais six mois.
AG: Hopper, moi.

-J’y avais pensé, regarde (je montre ma fiche où Hopper était un nom à évoquer).
AG: Oui! Tu y avais pensé à cause de la pochette.
JG: Et toi, si tu étais un peintre, ou un auteur?

-Comme ça, un peintre, je dis Hockney. Il est très léger, formidable.
JG: Je suis allé le voir à Pompidou oui. Dès la quatrième salle, je sature. Mais les premières périodes sont vraiment très bonnes. Tu es plutôt fan de sa première période, californienne?

-Oui, beaucoup, c’est cliché mais les piscines sont géniales. Mais pas que, ce qu’il a fait dernièrement sur tablettes et téléphones c’est incroyable de liberté.
JG: C’est pas mal oui, les quatre saisons, j’ai vu. Il prend des photos aussi, non?

-Oui, même un petit peu plus. Il a refait sur écrans un peu le même travail que ce qu’il faisait avec les polaroids, prendre en photo la perspective, repeindre. Une liberté dingue.
JG (à Pierre) : Pour rebondir sur ce que tu disais avec Stereolab –tu sais, que ça se ressemblait –il y a ce truc aussi en peinture chez David Hockney. Dans la période des piscines et même avant, dans les petits crobards sur canevas, il y a beaucoup de clins d’œil à ses maîtres. Aux personnes qu’il aimait bien, et ça passe par Picasso, et d’autres. C’est intéressant.
AG: Pour couper Julien, je pense aussi que ce qui se passe avec Stereolab, c’est que nous avons les mêmes racines. Ce n’est pas tellement que l’on descend d’eux, mais nous avons les mêmes racines.

-Ce ne sont pas vos jumeaux pour autant.
AG: Non, car il y a un net décalage d’années. Mais je veux dire que le côté krautrock, l’exotica…
JG: Le tropicalisme…
AG: On aime les mêmes choses. C’est une rencontre. En fait, ils ont écouté les mêmes trucs, que nous avons écoutés plus tard, et peu importe, nous les avons aimés en même temps.
JG: Ils ont une culture jazz, ils aiment les livres, et Tim a une des plus grosses collections de disques que je connaisse, une collection massive!
AG: Lætitia, traîne à nos concerts, on traîne aux siens, on a des amis musiciens en commun.
JG: On l’invite, aussi.
AG: Voilà, c’est devenu une scène, même s’il y a cet écart de temps.

-Julien parlait de famille, c’est ça, là.
AG: Oui.
JG: On se reconnaît, oui. Il faut reconnaître les gens avec qui tu as envie de bosser, aller vers eux, rencontrer les maîtres.

-Sa vraie famille on la reconnaît.
JG: Oui. On a beaucoup eu cette discussion avec Lætitia… Notamment au sujet d’un ami à nous, qui est à Toronto, et qui s’appelle Chris A. Cummings. Il avait ce groupe qui s’appelait Mantler,  maintenant devenu Marker Starling, et il fait de la soul de blanc.

-De la blue-eyed soul?
JG: Oui. Et il est chauve avec une barbe. Je l’ai invité à jouer deux fois, à Paris. Et Lætitia l’écoutait, un soir de Noël où elle était chez moi, et me dit: «ce mec est de la famille.» Il est parti enregistrer avec Sean des High Llamas, et Sean s’est mis à genoux devant lui, en disant: «tout ce que j’ai voulu faire dans ma vie, tu l’as fait.» C’est arriver à mélanger Brian Wilson, la soul, l’Amérique du sud, toutes ces influences. Et c’est la même envie que tu retrouves chez Chris, chez nous, comme chez Stereolab.
AG: Et Sean des High Llamas a beaucoup fait les arrangements des disques de Stereolab. Pour la connexion.
JG: Sean est vraiment le mentor de Tim Gane.
AG: Il n’est pas toujours cité dans les disques, mais on sait qu’il était là, derrière.
JG: Voilà, pour l’aspect pop orchestrale, c’est vraiment l’exemple de Tim.
AG: Il a aussi bossé avec O’Rourke, donc tout ça resserre encore les connexions.

-PB: Oui, Jim O’Rourke, qui avait intégré Sonic Youth l’époque précédant Sonic Nurse.
AG: Oui! En fait il était rentré dans le groupe pour filer un coup de main. Je suis très fan de ce qu’il fait, déjà en tant que musicien: c’est à la fois de la musique expérimentale, de la musique contemporaine, de la pop, et des tonnes d’autres choses… Mais aussi pour son côté savant, producteur, et ce qui suit. Il a joué live avec eux parce que Kim avait des problèmes pour jouer toutes les parties basse, je pense, et aussi de la guitare.

Synthèses (Je peux te prendre une cigarette ?)
-Puisque l’on est à Nexon: le théâtre c’est la vie?
JG: Ça l’était, oui.

-Et ça ne l’est plus?
JG: Ce qui était bien, en Grèce antique, c’est que chaque semaine, tous les problèmes et toutes les bonnes choses qui s’étaient passés durant la semaine étaient joués par des acteurs, avec des débats à la suite. Des pièces étaient écrites chaque huitaine. C’était comme les nouvelles, sauf que c’était joué par des acteurs à Athènes, et dans tous les petits bleds.

-PB: La catharsis.
JG: Oui, voilà. Ce qu’on a un peu oublié pour tomber dans des chimères, des objets plus synthétiques, disons du théâtre de synthèse.

-Quand vous venez ici, le but c’est un peu de restaurer ce théâtre-ci?
JG: Je ne sais pas. Mais il y a des gens qui nous disent après les concerts d’Aquaserge, et je l’ai véritablement entendu, qu’ils ont senti une forme de révélation, de sublimation, ou de transfiguration dans la musique…

-C’est bon signe (rires)!
JG: Ah ça l’a été! Il y a des soirs où l’on est fatigués, mais il y a des soirs où l’on est vraiment en forme. Il y a des dizaines de personnes qui m’ont parlé de ça, de révolution intérieure, je ne sais pas. Ils sont peut-être passés de l’autre côté du miroir, pendant un temps, avec notre aide. Voilà ce que je peux te dire.

-Pour finir: le plus bel album de tous les temps?
AG: Je ne peux pas te dire. Celui qui, à chaque fois que tu l’écoutes te fait cet effet…  
-Ton choix sera différent demain, la semaine prochaine, pas d’absolu. Celui qui ce soir pour toi est le plus beau?
AG: Ce serait quoi le disque que j’ai le plus écouté?
JG: Moi le disque que j’ai le plus écouté, je crois savoir lequel c’est. C’est Get up with it, de Miles Davis.Il est de 1973, je crois. Sa période paranoïaque, sous cocaïne avec les lunettes mouche. Les éditeurs venaient alors à sa maison en lui demandant: «Miles, tu n’as rien enregistré depuis trois ans, qu’est-ce que tu fous? L’avance, elle est où?» Et lui: «Je ne sais pas qui tu es, dégage…» Il était à cran. Et l’un d’eux a réussi à se faufiler chez lui et à voler les bandes de Get up with it.
(Rires)

-PB: Ah oui?
JG: Oui.
AG: Ah! Il y a un album qui m’a marquée et que je réécouterai, je pense, toute ma vie. C’est le disque de Mark Hollis, le chanteur de Talk Talk. Son album solo, qui est absolument magnifique.

 Fin !

 

Interview / / La Route du Sirque / 
Posté par : Benjamin Vareille
22 nov. 2017

Retranscription interview du 12 août 2017
Entretien backstage à L’Étoile Rouge 

-AQUASERGE / Benjamin Vareille -

Audrey, Julien, Benjamin et les autres…

II. March Ides n’a pas interviewé Aquaserge

Des voix et des voies (La magie du camping, le temps pourri et tout)
(Exit Benjamin Glibert)
-Est-ce qu’on peut discuter un peu des voix? Tout le monde chante sur le dernier album, ce n’était pas le cas avant.
JG: Bien vu. En tout cas moi j’ai eu la volonté, pour ce qui est de la voix d’Audrey, de la mettre plus en avant. Parce que cela fait des années que l’on chante et, on peut dire ça, je l’ai un peu poussée en studio. Même dans les mixes je voulais l’entendre au milieu, et les garçons autour.
AG: On essaie des trucs à la voix, vu que l’on n’est pas un groupe avec un chanteur en avant, qui soit leader. On cherche donc d’autres formes. Ça peut être Julien qui va prendre une voix lead ici, par exemple, mais qui serait plutôt comme un autre instrument, à l’opposé d’un chanteur à textes. Ensuite on se demande si l’écriture est bonne, parce qu’en concert ce n’est pas toujours aussi simple à retranscrire, comme sur un disque. On se demande enfin si on ne peut pas y aller tous, et comment le faire. Voilà à quoi on réfléchit.

-Benjamin chante aussi sur l’album, mais quels morceaux?
AG: L’ire…, Si loin, si proche.
JG: Tour du monde! Où il y a Julien Barbagallo aussi. Julien a fait des voix.

-Et tout le monde se retrouve sur C’est pas tout mais?
AG: Oui!

-Dans ce morceau la construction est bizarre. Tout à l’heure je disais que vous étiez un groupe du déplacement, géographique, topographique. Mais l’album est aussi intéressant pour ça, car autant la majorité des morceaux parlent de déplacements, autant C’est pas tout mais m’évoque un mec qui essaye de partir et qui n’y arrive pas. Il se tient sur le palier, au seuil, mais ne décolle pas.
AG: C’est exactement ça, et ça s’est fait de la même manière! Nous avons invité un copain à chanter pendant qu’on créait le morceau, en fait, et lui ne tenait pas en place. Il a voulu se déplacer parmi nous, avec un micro et un haut-parleur, et il s’est trouvé un peu mal-à-l’aise. Alors il a chanté son «mal-à-l’aise» pendant que l’on boeuffait. Après quoi on s’est dit que nous allions le mettre en scène. Sauf qu’une fois mis en scène, ça n’a plus fonctionné. Nous l’avons donc remis dans cette situation pour le piéger, et le réenregistrer!

-Et ensuite vous avez tous rechanté les parties ? C’est du cut up aussi.
AG: Nous avons tous fait semblant de chanter, pour ne garder que lui, en fait (rires)! Oui, ensuite j’ai tout remonté, et on s’est construit un scénario avec toutes ses interventions…
JG: On a choisi ensemble, c’est ça.

-Dans March Ides, le groupe dans lequel je joue, c’est même devenu une blague pour nous aussi. En répétition quand quelqu’un n’arrive pas à se décider, on se dit «C’est pas tout mais! » Donc ça m’évoque ça, cette voix qui dit le désir d’y aller vraiment, et qui n’y arrive pas. Et c’est bien d’avoir le contraste entre le morceau qui décolle vraiment, qui est très rythmique, très funky, et cette voix qui dit le malaise, cette espèce de «y aller, n’y aller pas»…
AG: Ah oui? Mais c’est exactement ça, lorsque l’on fait cette musique collective, quand on invite des gens à jouer avec nous: soit on prend la chose en cours, soit on attend la permission et finalement il n’y a pas la place. C’est compliqué. Dans le cas de ce morceau, le copain a plus l’habitude de faire ses chansons dans sa chambre, au fur et à mesure de son inspiration, alors qu’en groupe ça ne fonctionne pas de la même façon. On a donc trouvé intéressant de retraduire son hésitation. Et il a créé le morceau comme ça.

-Avec plus de pertinence que si quelqu’un l’avait repris et interprété. Sans artifice.
AG: Ah oui. Ce n’est pas un travail d’acteur. Mais finalement c’était son idée, et même si ça n’a pas marché sur le moment, on l’a remis en situation pour arriver à ce que l’on voulait.

-Avec qui est-ce le plus intéressant de travailler, dans vos collaborations? Sur Guerre EP, par exemple il y a Eddy Crampes.
AG: Voilà eh bien c’est lui. C’est Eddy qui était sur C’est pas tout mais…!

-Ah oui? Il y a eu Moonshine aussi récemment, le mini EP, sous la houlette de Dorian Pimpernel. Avec Chassol, Forever Pavot, et toi Julien. Tu es le seul membre de Aquaserge à être sur l’EP?
JG: Ah oui !
AG: C’est un projet solo de Julien. Il y avait Chassol qui était fan de leur chanson, TVCQJVD, et puis l’idée d’un échange Chassol / Aquaserge. Et il a finalement écrit les cordes pour un titre, et nous avons repris une chanson à lui. Et voilà!
-Oui, c’est le Birds de Big Sun, dont la reprise est top. Du coup avec Chassol, c’est  intéressant.
AG: Et Les Oiseauxsur l’EP de Aquaserge. C’est super, oui, on a travaillé avec lui à Paris pour La Maroquinerie. Et oui, on s’aime.
-Bonne réponse!

À l’anglaise (Je ne te vois pas pleurer)
-On peut revenir sur Canterbury? Il y aurait beaucoup à dire… C’est l’art du contraste, qui est propre à leur école: ce contraste entre le léger et le grave, car jamais les choses ne sont totalement noires ni innocemment légères, chez eux. J’ai l’impression que c’est valable aussi chez Aquaserge.
AG : Tant mieux alors, c’est un compliment… On a toujours peur de la lourdeur.
JG: Peut-être qu’il y avait ça chez les troubadours. Qui n’avaient jamais l’amour, mais qui le chantaient avec légèreté et avec dureté. Tu as aussi ça dans la musique brésilienne, de manière très forte. C’est arriver à avoir le «moonshine», justement, la journée noire ou la journée grise, mais malgré ça d’avoir la lumière aussi. Je ne sais pas ce que c’est, c’est une alchimie. C’est à force de travail. Et il faut trouver les bons mots, la bonne prosodie.
AG: C’est vrai que c’est quelque chose que l’on recherche, cette espèce de contraste. Parce qu’en fin de compte même moi quand je vais au cinéma, et que je vois un moment sombre avec une musique sombre, toutes ces redondances me sont insupportables.

-Il faut éviter le pathos.
AG: Oui. C’est quelque chose pour lequel on ne transige pas, on peut aller à fond dans le mauvais goût, pourquoi pas, mais par contre on va éviter le pathos.

-Vous vous fliquez pour ça, ou tout le monde a sa propre hygiène?
AG: Je ne pense pas que l’on seflique, mais personne n’y va, finalement. Alors oui, tout le monde a sa propre hygiène je crois.

-Bon. Soft Machine ou Matching Mole?
AG: Moi je suis fan de Matching Mole.
JG:Je n’ai pas besoin de choisir. Je n’ai pas de préférence, là, pas même affective, parce que Wyatt s’est fait virer, ou tout ça. Ce n’est pas très important. Il a voulu faire son truc à côté.

-Mais l’histoire est plus floue que ça. On ne sait pas si c’est lui qui avait prévu de se barrer en premier, après Fourth.
JG: Je ne sais pas, oui.
AG: Mais il était insupportable, de toute façon. C’est comme dans les histoires d’amour, ou les histoires d’amitié. Est-ce que l’on te vire ou est-ce que tu pars? C’est les deux.

-Oui c’est vrai, je crois que c’est vrai. En parlant de ça, dans l’esprit de rupture et de réunion, pour filer le contraste, deux albums représentatifs de ces deux pôles sont Rock Bottomet Tubular Bells. Deux pôles tardifs, pour être de 1974 et 1973. Oldfield est sur les deux d’ailleurs. Plutôt lequel?
JG: Là pour la peine plutôt Rock Bottom.
AG: Ouais, moi aussi.

-Bah moi aussi.
(Rires)
JG: Tu es plutôt dépressif, ou plutôt dépressif? Parce qu’on a affaire à deux gros maniaco-dépressifs…

-Oui, mais il y en a un qui sait être plus léger, et c’est Wyatt. L’importance de la légèreté.
JG; C’est Wyatt, c’est sûr. L’importance de dire: «stop, arrêtez de me foutre du poids sur le dos. Ce poids je n’en veux pas. Prends-le si tu veux, donne le à tes gamins, mais ton poids que tu te trimbales, tu le jettes loin de moi.» C’est important. (Rires) De pouvoir arriver à continuer, sans le poids émotionnel, affectif, qui te rattrape. Enfin tu sais très bien de quoi je parle, on connaît tous ça. Que ce soit dans la famille, avec les amis, ou les amours, ça pèse. C’est pourquoi il faut arriver à rester sur la pointe des pieds, en ballerine, en danseuse. Il faut rester une danseuse. Et danser c’est dur.
(Entre Pierre Bayrand, membre du groupe March Ides

-Pierre Bayrand : Et Stéréolab? La filiation avec votre travail se ressent beaucoup, dans l’utilisation des sons analogiques, des claviers comme le Farfisa, ce qui me rappelle un peu cet univers-là. Et il y a aussi Lætitia Sadier qui chante sur le dernier album de Julien. 
AG: Oui, on est fans de Stéréolab, on aime beaucoup!
JG: Oui, c’est la famille. C’est sûr qu’il y a peut-être une empreinte dans notre musique, mais peut-être aussi que ça va s’effacer comme ça, que l’influence va se gommer. Après, les accords de septième, il y en a partout, et j’en mets partout, et dans la manière dont j’ai appris à jouer ces dernières années ça évolue.

-PB: Cette façon de marteler un peu le clavier?
-Et sans parler de Sinclair, de jouer un peu droit comme ça?
JG: Aussi, oui. J’aimerais encore faire d’autres trucs,  c’est encore pop.

-PB: Il y a plusieurs asymétries dans Aquaserge quand même.
JG: Oui, mais derrière cela reste toujours des systèmes d’accords, des chartes d’accords. Mais pour le dernier album, Laisse ça être, et même dans Kiss me, you fool, il y a l’utilisation d’accords simples, et je te parle juste de mon médium, de l’harmonie, afin de faire des accords pas très compliqués afin que l’on puisse chanter dessus. Qu’il n’y ait pas des accords comme ce qu’on faisait dans nos premiers albums, où c’est véritablement plus tendu. Ce très cher Serge, tout cela, c’est impossible à jouer, à retranscrire sur scène. On avait des partitions, et tous les accords étaient vraiment des «clusters», comme on dit, des amas de notes. Là, nous sommes revenus plus vers des accords de quarte, de quinte, de septième, pour que l’on puisse chanter. Il y avait vraiment cette idée derrière.

-PB: Donc le titre la ligue anti-jazz-rock, c’est ironique?
JG: C’est une blague, oui.
AG: C’est une blague vraie !
JG: C’est une blague vraie, oui. Parce que Benjamin Glibert était sur un truc en studio et…
AG: Et moi je lui ai dit: «putain, c’est trop jazz-rock ton truc», et il a appelé le morceau comme ça.
(Rires)

Bêtes raves (Un orage… tu peux en prendre)
-PB: J’avais lu une interview dans laquelle tu te définissais plus comme venant d’un environnement punk.
AG: Oui, je viens plutôt du punk.
JG: C’est pareil pour moi, et les raves aussi. Mais tu n’y allais pas trop, toi?
AG: J’en ai fait quelques-unes. Mais c’est surtout Black Flag, le punk américain, qui m’ont marquée.

-Après Canterbury, c’est le grand écart…
AG: Oui! Mais on va dire que j’ai joué dans des groupes de punks, ensuite j’ai joué dans un groupe d’impros, et après j’ai joué avec Aquaserge. Alors oui, c’est une évolution dans la musique. Mais je me définis punk dans la mesure où je suis autodidacte, à la différence des autres, car je n’ai pas cette culture, que je n’ai pas appris la musique, et je ne suis pas savante.
JG: Moi j’ai eu la chance d’avoir le background qu’Audrey n’a pas eu, c’est-à-dire une formation classique à partir de très jeune, disons quatre-cinq ans, au piano. En cours particuliers d’abord, puis  je suis passé en école de musique. Et à quatorze ans j’en ai eu marre, j’ai appris la guitare tout seul, j’ai fait des groupes de punks, et après on est allés en raves. C’était la continuité du nouveau punk, cyber-punk, techno-punk, et après je suis revenu au jazz.

-Et le math-rock, non?
AG: Non.
JG: Ah, Shellac… On avait un disque à la maison, que j’avais acheté. Et on est allé les voir en concert, et franchement c’était la barbe. C’est la barbe.
AG: Je faisais du math-rock avant de savoir que ça existait. Je composais des mesures asymétriques alors que je ne savais pas compter, et finalement je me retrouve dans Aquaserge donc ce n’est pas étonnant (rires)!

-Non, en effet! Mais il y a des groupes comme PIL.
AG: Voilà! Alors je faisais du punk asymétrique.
JG: On était à fond dans des choses comme Dischord, et on s’est retrouvés là-dessus. Avec Fugazi ! 
AG: Oui, Ian McKaye. Mais aussi pour ce son de basse très particulier.
-Et tu joues sur une Dan Armstrong, en plexi. C’est fait exprès alors, ce son aussi «lourd»?
AG: Je ne dirais pas lourd, je dirais puissant. C’est rock. Après quoi, cela dépend de comment tu la joues. Quand on fait le morceau Si loin, si proche, je joue les notes aiguës en piqué et c’est hyper beau, ce son, très léger. Tu ne peux pas avoir ça avec une Fender Precision, ni avec une guitare. Au début je me suis retrouvé avec cette basse, que je trouvais un peu bourrine, et puis petit à petit j’ai vu que je pouvais en sortir plein de sons, et j’ai appris à la jouer de cette façon. C’est un instrument qui peut être caressé, tu n’as pas besoin de le forcer pour le jouer. Parce que la patate est là.
JG: Tu peux être doux, aussi.
AG: Oui, tu peux être super doux, et du coup je joue très doucement sur cette basse. Mais si je l’attaque, je sais que j’envoie.

-Il y a des parties à la limite du pizzicati, sur l’album, c’est elle que tu utilises pour ça?
AG: Oui, c’est elle. Mais pas seulement, car sur l’album il y a trois basses, je crois.

-Tu as une pléthore de claviers, Julien. Il y a lesquels sur le dernier album? Le Philicorda y est?
JG: Non, pas le Philicorda. Il y avait un Farfisa VIP, un piano à queue –qui n’avait aucun son particulier, un son clinique que je n’aime pas du tout. J’aime les pianos qui ont du caractère, comme tous les pianos qu’on trouvait à Paris dans les années trente. Tous les pianos allemands, les pianos londoniens, mais il faut remonter avant 1930, c’est ça qui me plaît. C’est ça ma came. J’ai mis la main sur un Yamaha qui est super, que l’on a beaucoup enregistré sur À L’amitié, notamment, très beau. Mais c’est un encore un piano qui avait une âme, qui avait un son dédié. Maintenant tous les pianos ont le même son. Donc il faut encore que l’on trouve le moyen de passer le piano dans un Echotape, par exemple, pour le salir, et amener une nouvelle couleur. C’est comme de l’acrylique blanche que tu achètes, si on ne met pas trois pigments dedans, ça va être une couleur fade. Les nouveaux pianos Yamaha comme on en avait au studio, pour lesquels il y a plein de mecs qui vont, comme Keith Jarrett par exemple, trouver cela super, moi je trouve qu’il n’y a aucun caractère.

-C’est propre à votre école de style aussi, de prendre des instruments et de les détourner, de s’attacher à leur voix…Donc il ne peut pas vraiment y avoir de comparaison. Tu parlais d’échos à bandes, par exemple, avec March Ides nous avons un vieux Wem de 68 dont on se sert de la même façon, notamment sur le saxophone, sur des instruments plus ou moins nobles, mais en utilisant la contrainte à chaque fois de ce détournement. Et c’est fou que l’on tombe encore par hasard sur des nouveaux sons en chemin.
AG: Oui c’est ça!
JG: Le Copycat? Oui, on avait le même. Oui voilà, il faut se laisser aller là-dedans, lâcher prise.

A suivre...

Interview / / La Route du Sirque / 
Posté par : Benjamin Vareille
10 oct. 2017

Retranscription interview du 12 août 2017
Entretien backstage à L’Étoile Rouge 

-AQUASERGE / Benjamin Vareille -

Audrey, Julien, Benjamin et les autres…

II. March Ides n’a pas interviewé Aquaserge

Chapiteaux et chapelles (Tu veux une boisson Nina ?)
- Benjamin V: Alors pourquoi être venu ici et pas dans un festival de musique précisément, qu’est-ce qui vous a convaincus de jouer au festival La Route du Sirque à Nexon?
Benjamin Glibert : On nous a juste invités ! Ah non, on fait très peu de festivals.
Audrey Ginestet: On n’est un pas un groupe de festivals d’été, non.
BG: Tu sais ça ne marche pas tant que ça, Aquaserge. Et c’est très bien, moi je suis très content de jouer dans des endroits où ce n’est pas un festival de musique, par exemple. Nous faisons notre truc, hors des contraintes…

- C’est un festival avec à sa base des genres qui ne sont pas juste de la scène, il y a des spectacles qui naviguent entre la danse, le cirque et la performance par exemple, sans oublier d’aborder la musique. Qu’elle soit rock, plus ou moins expérimentale, jazz, prog… Mais on est quand même loin d’une programmation type Printemps de Bourges, où vous étiez avec le quintette dans une formation très rock.
BG: Mais on aurait mieux fait de dire non à Bourges et oui à Nexon… À Bourges on était vraiment noyés dans la masse…
AG: C’est le super marché de la musique.

-Mais c’était punk, et vous avez joué quoi, quarante minutes ?
BG: Oui voilà. Pour nous c’est marrant, mais ça n’est pas hyper agréable quand tu es dans une énorme place, où il n’y a pas grand monde.
AG: Ah tu le vois comme un truc punk, pourquoi pas.

-Bah il y a ce côté très…
AG: On s’en fout on y va!

-Mais ici, pourquoi est-ce mieux? Il y a le chapiteau, c’est clôt, tous les gens voient ce qui se passe sur scène?
BG: Disons qu’on ne contrôle rien, mais les gens viennent ici pour nous écouter.
AG: Enfin on va voir.
BG: Je pense que les gens qui sont là sont plus réceptifs.
Julien Gasc : Mais Nexon ce n’est pas mal comme nom, en tout cas. Demain on joue à Belvezet, ça m’a évoqué Belzébuth. Et Nexon ça m’a évoqué l’amiral Nelson et le président Nixon!
(Rires)

-Vous devriez faire des tournées uniquement comme ça, en fonction de ce que les noms vous évoquent…
BG: Mais tu sais on ne choisit pas vraiment nos dates, enfin nous ne sommes pas vraiment encore au stade où l’on peut choisir…
AG: Non on ne choisit rien du tout.

-Vous avez recommencé à tourner en Europe récemment, en Angleterre, en Belgique…
JG: En Suède, en Pologne! On part un peu à la rentrée aussi.
BG: En Pologne c’était super! L’Est, je pense que c’est à développer. On n’a fait qu’une date…
AG: Mais c’est génial, la Pologne.

-Parce qu’ils sont très sensibles à ce genre de scène, je pense. Plus qu’ici, l’Europe de l’ouest, grand nord, très habituée à ça…
BG: Le problème que l’on a, c’est qu’ici on est catalogués dans une scène un peu pop, rock, qui ne correspond pas forcément le mieux à ce que l’on fait.

-En même temps c’est compliqué de vous classer, rien ne correspond vraiment à votre genre. C’est quoi l’étiquette qui est la plus adaptée pour Aquaserge ? Parce que si l’on regarde sur Bandcamp, sur les sites critiques, on voit psyché, art rock, avant rock, aussi, et cinematic-surrealistic-jazz j’ai vu… Il y a même un londonien ou une londonienne il me semble qui a dit pour vous définir que c’était expérimental, mais écoutable! Qu’est-ce que ça veut dire «expérimental, mais écoutable»?
JG: C’est-à-dire que la chapelle de l’expérimental, c’est toujours les mêmes mecs, qui se regardent en coin. Est-ce qu’il va aimer le son de synthé? À Paris en tout cas, la scène expé, c’est dix personnes qui sont à tous les concerts, et tu vois les mêmes têtes. Je ne les connais pas, mais tu les vois. Je suis allé voir Phew avec un ami qui va voir beaucoup de musique expérimentale, il voit tout le temps les mêmes, et ça s’est vérifié.
BG: Il y a moins de public aussi.
JG: Mais ça se regarde, et si «le» mec n’aime pas, tous les autres vont être là: «aghh!» Et il y a un peu une réaction en chaîne immédiate.

-Tu ne trouves pas qu’il y a un peu un phénomène foire aux curiosités pour ça? Par exemple quand c’est un festival qui n’est pas forcément de l’ampleur du Psych Festival, ou d’un TINALS, et que des gens viennent les voir sur scène en se demandant s’ils vont enregistrer des aspirateurs et des machines à laver?
JG: Là c’était le festival SonicProtest, pour la peine. Mais oui, pourquoi pas? C’était le cas.
BG: C’est tout le problème des cases, ou des cadres.

-En même temps en étant dans un collectif comme Aquaserge, que ce soit par le nom ou par le style, vos références sont déjà une forme qui est liée aux étiquettes. D’où l’impossibilité d’être populaire, c’est ce que tu disais, que ça ne «marche pas» trop.
BG: Eh oui, mais c’est ça qui est difficile.
AG: On est un peu anachroniques… Alors trouver un endroit qui nous corresponde, ce n’est pas si simple.

-Vous vous sentez anachroniques?
AG: Oui.

Persistant résistant (Il y a des souris à la maison)
-Le titre L’Ire est au rendez-vous m’a un peu fait penser à L’Europe, de Noir Désir, bizarrement, parce que c’est aussi un morceau sombre, qui tente la phrase cryptée de radio Londres dans un climat d’urgence. Et je trouve que c’est le morceau le plus sombre de l’album, vous ne trouvez pas?
JG: Que ce soit sombre? Il y a un rapport à la lumière quand vient la deuxième partie justement, ça s’éclaire un peu. Mais c’est vrai que le début est très noir. C’est une espèce de blues tropical…

-Pendant que vous tentez de faire une sorte d’état des lieux, c’est ça?
AG: Oui, c’est vrai, dans les paroles.
BG: Ce qui est difficile c’est que les morceaux se construisent vraiment au fur et à mesure pour nous, donc il n’y a jamais une idée finale ou globale de là où l’on va. Mais ensuite, quand nous avons écrit les paroles, nous voulions quelque chose de politique, et donc de noir, oui effectivement. D’où le système de codage que l’on a mis en place dans l’écriture des paroles.
AG: C’est une vision assez noire de l’époque, une époque raciste…

-De lendemains d’attentats…
AG: Oui voilà. On l’a codée comme si on était en guerre et que l’on ne pouvait pas dire ce que l’on avait à dire.

-Si vous ne l’aviez pas codé ce morceau, cela passerait différemment, et tout le monde penserait que vous avez cédé à l’appel du politiquement correct, que ce serait juste normal. Le fait même de le coder c’est aller à contre-courant, et ça c’est de la résistance. Vous n’êtes pas un groupe anachronique alors, vous êtes un groupe résistant.
AG: Moi j’ai l’impression de résister, en tout cas.
JG: Tout ce truc anachronique, j’y pense. Peut-être qu’on ne serait pas là si on l’était vraiment. On serait enfermés dans notre chambre.

-Avec la peur de sortir?
JG: Oui c’est ça. Brian Wilson l’a bien fait, pour la peine, il l’a chantée, et il l’a expérimentée. «I wasn’t made for these times». Il a passé cinq ou six ans au plumard. Lui a vraiment fait l’expérience de cet anachronisme, et il en est allé au bout, je pense.

-Mais être dans une formation comme un groupe de musique, ou le format d’un morceau de rock, permettent aussi en tant que postures ou que matières ce genre de regard, un décalage plus uchronique qu’anachronique –ou alors il faut jouer sur de vieux instruments. 
JG: Ce sont des chroniques de notre temps, mais à notre manière peut-être. Les chansons sont un témoignage d’un moment de notre vie partagée. Et, si je ne me trompe pas, le témoignage d’une période.

-Alors l’album est composé de ces observations, de ces témoignages d’instants «t»?
JG: Laisse ça être oui, je pense que c’est un peu de ça. C’est le témoignage d’une époque qu’on a vécue, d’une utopie que nous avions et que l’on a recrée en studio, avec le film de Guillaume Bordier autour, et la vie en commun. Je pense que c’est le témoignage biographique de «nous»!

Arty show (Et du café et des tisanes aussi)
-Vous avez une scénographie ou pas?
BG: Minime.

-Dans les tenues à la Daevid Allen?
BG: Oh on a une mini scénographie qui est Julien, quand il vient danser devant, par moment… Normalement il danse, quand il est dans ses bons jours, et ce soir il va danser.
JG: (Rires) La pression…
BG: Il va peut-être même faire le poirier, parce qu’il est très gym et cirque!

-Il va faire un ATR?
JG: Un Atari Teenage Riot.
(Rires)
AG: Non, il n’y a pas de scénographie.

-Et l’interaction avec le public, elle existe? À Bourges par exemple, il n’y a pas d’interactions, pour ainsi dire.
AG: c’est différent à chaque fois, ça dépend des dates. Parfois il va y avoir un public hyper contemplatif, des gens qui dansent, ou alors des punks qui sont à fond dans autre chose.

-Il y a des gens qui dansent sur du sept temps?
AG: Si, si! Il y en a qui dansent.
BG: C’était un peu le rêve qu’on avait. Bon, les gens n’arrivent pas forcément à danser, mais ils se trémoussent par moments, oui.
AG: Je vois dans des concerts des gens bouger, et ça fait toujours plaisir. Ce n’est pas la majorité du public, mais ça arrive. Moi je danse un peu, des fois! Mais ça dépend des soirs…

-Outre les costumes, l’aspect visuel de votre travail reste important. Dans les concerts, il n’y a personne en avant réellement chez vous, à part Benjamin qui est plutôt au centre, sur scène.
BG: Oui. Il fallait bien que quelqu’un s’y colle.

-Mais le visuel existe en dehors de ça aussi. Ne serait-ce que pour les pochettes d’albums, par exemple. Pourquoi est-elle comme ça, et que représente-t-elle, la pochette de Laisse ça être?
AG: Nous avons fait une commande à une artiste, qui l’a librement interprétée. Mais je voulais qu’il y ait quelque chose qui résiste. Et ça résiste à la gravité du coup.

-Ça résiste à la lecture aussi.
AG: Oui! (Rires) Mais ça c’est l’artiste aussi! Elle s’appelle Maia Flore, c’est une photographe qui se met en scène. C’est elle, sur la pochette. Au départ je lui avais demandé: «pourquoi pas une femme qui jette un pavé?» Puis: «pourquoi pas une femme suspendue à un pavé?» Et ça s’est transformé en ça. (Audrey prend une reproduction de la pochette, la bouge de sens en fonction de l’horizontalité réelle de la prise de vue) Voilà, sur la pochette nous avons l’impression qu’elle est assise, mais en réalité au moment de la prise de vue elle était allongée sur le sol. Et nous avons simplement retourné la photo.

-Oui j’ai un sens des perspectives et des dimensions, je vois très bien !
(Rires)
AG: Oui, toi tu vois mais les gens ne le voient pas forcément.

-Mais j’aime bien que ça résiste d’abord à la lecture, que ça ne s’offre pas tout de suite. Et puis sur l’image il y a aussi cette trace rouge, très inattendue, menaçante. Elle me rappelle le jet de sang du Théâtre de la Cruauté d’Antonin Artaud.
AG: Oui ! En fait c’est une fille qui se suspend souvent, dans ses photos. Or il y a eu une expo à Paris qui nous a inspirée et qui s’appelait Soulèvement au Japon, sur l’histoire de la peinture, de l’art, et dont le curator était Georges Didi-Huberman. Il avait toute une approche autour du soulèvement dans l’histoire de l’art, jusque dans la peinture classique, en mêlant le soulèvement avec les désirs, le drapé, et ainsi de suite. Et finalement cela se retrouve dans cette image. Pour qu’il y ait un soulèvement, même politique, il faut qu’il y ait un soulèvement des corps, et donc qu’il y ait un désir. Et le désir, c’est le drapé rouge. Voilà.

-Je vais devoir enchaîner avec le désir maintenant… Alors Aquaserge, objet de désir ?!
(Rires)
BG: Groupe désirant. Machine désirante, pour deleuzer !
JG: Machine désir? Il y a ce désir de danser, d’être dans le corps, oui.

-Paradoxalement c’est un corps complexe chez vous, il est écrasé sur la pochette. Le désir y est à la verticale ou alors c’est un faux désir à l’horizontale?
AG: Eh oui, mais elle suit les contraintes que je lui ai imposées. C’est vrai, mais je pense que chacun parvient maintenant à y voir ce qu’il aime. Je crois que la pochette la plus claire de ce point de vue est celle d’avant. Le EP, tu vois lequel ?

-Oui, Guerre EP. Mais la référence visuelle n’est pas si évidente. C’est aussi le problème de l’originalité. On propose quelque chose d’un peu avant-gardiste et on risque de s’adresser seulement aux initiés. Mais d’un autre côté si c’est trop évident on perd l’intérêt, et la visibilité.
JG: Oui et c’est l’avantage aussi. Pas de ne pas être visible, mais de toucher justement les snobs, comme les gens raffinés, qui ont du goût. En général ce sont les musiciens, les poètes, les artistes… Des gens qui peuvent aussi se reconnaître dans Aquaserge. On a des potes artistes, qui n’ont rien à voir avec ça, qui n’ont jamais joué une note, et on trouve une beauté là-dedans. Parce qu’il y a une rareté, entre toutes ces choses.

-Oui, et moi je crois au snobisme pour ces raisons là, cette circulation sans titre. Ce n’est pas un terme péjoratif à mon sens, il ne faut pas le refouler, si cela donne droit à ça.
JG: Non, c’est sûr! Snobisme party, comme disait Boris Vian.

A suivre...

 

Interview / / La Route du Sirque / 
Posté par : Benjamin Vareille
29 sept. 2017

Retranscription interview : Plateau Beaub Fm 
Le 12 août 2017

-AQUASERGE / Benjamin Vareille -

Audrey, Julien, Benjamin et les autres…

I. Des uns, fidélité!

Formé à Toulouse en 2005 autour du noyau dur de trois musiciens, et complété à travers le temps par l’arrivée d’atomes complémentaires, frondeurs de la scène, inconnus frappés, copains et autres prétendants à la famille, il y a un groupe français qui aimerait bien rester là où on l’attend, mais qui vous salue bien. Aquaserge ne répond à aucune des questions attendues, convient qu’à rien ne sert la musique, qu’il vaut mieux voir élastique, jouer serré, et avoir les coudées de ses camarades dans les côtes mais droit au cœur. Partis défendre Laisse ça être, leur dernier opus paru chez Almost Musique et Crammed Discs en début d’année, le collectif de Audrey Ginestet, Julien Gasc, Benjamin Glibert, Manon Glibert et Julien Chamla –en formation quintette –abuse de pyrotechnies imaginaires, de tours de force dada et de contre-pieds cinglants, ces très chers anglais, avec dans leurs sillages le frisson fébrile des étiquettes orphelines.
Invités à jouer à Nexon dans le cadre du festival de la Route du Sirque, cuvée 2017, le groupe a d’abord répondu à une interview radiophonique pour Beaubfm.89 où l’on apprend rien ou son contraire en excellente compagnie, avant de discuter backstage à L’étoile rouge de nouveau, d’abord seul façon Tintin, puis accompagné, mon loulou.
Chaque chapitrage de cet échange est augmenté d’une intervention off de Manon Glibert entre parenthèse, dont le degré de synchronicité s’avère toujours inouï.

Quant au livret dudit entretien, partition ad lib, il comporte des traces de tropicalisme, de soulèvement au japon, de la Reine du Danemark, de Radio Londres, de l’amiral Nelson, de lunettes mouche, de piscines californiennes, de plexiglas et de kiwi.

I. Des uns, fidélité!

Quoi c’est, et à quoi sert ?
Benjamin V: Vous êtes à Nexon ce soir pour une représentation qui est à 22H30, vous défendez Laisse ça être… Nom, prénom, instruments, professions des parents, signe astrologique, c’est à vous.
(Rires)
Julien Gasc : Beh alors je chante, je fais du synthé.
Benjamin Glibert : Je chante et je fais de la guitare. Je m’appelle Benjamin.
Audrey Ginestet : Et moi je chante et je joue de la basse, et du synthé, et je suis Gémeaux.

-La musique c’est quoi, et à quoi ça sert, Aquaserge?
AG: À rien.. (Rires). Ça ne sert à rien.

- La musique c’est inutile?
BG: Oui, je crois que c’est sa force.

- C’est parfaitement indispensable, puisque c’est inutile?
JG: Voila. Le superflu nous est indispensable.
(Rires)

- C’est quel Aquaserge que l’on voit ce soir, c’est quel alias ? Parce qu’on a le trio, le quintette, il y a l’octette…
BG: Quintette ! On ne rentrait pas à huit, on leur a demandé de rentrer chez eux… Mais oui c’est le quintette.

- Généralement il y a une différence entre ce que vous faites, live et studio, le personnel qui est en studio n’est jamais le même, ça change tout le temps?
AG: Oui!

- Une soixante de personnes ont bossé avec vous ces dernières années, c’est ça?
BG: Oui, tout à fait. On a calculé pour la blague, et il y a pas mal de gens qui passent…

- Et maintenant c’est resté. Soixante personnes c’est énorme, et pourtant il y a un noyau dur. C’est qui le noyau dur ?
BG: On ne sait toujours pas exactement, mais ça a commencé à trois, maintenant on est cinq, puis après on sera huit, ou on sera peut-être vingt…Il y a Barbagallo Julien, Gasc Julien…
JG: Glibert Benjamin.
BG: Et ça c’est la première mouture. Après Audrey Ginestet, en plus, Manon Glibert, Julien Chamla. Et puis après l’orchestra: Sébastien Cirroteau, Robin Fincker, Olivier Kelchtermans.

Name dropping sequence
- Donc dans tous ces gens-là, qui participent et qui sont le noyau dur d’Aquaserge, vous avez tous aussi des projets personnels. Vous êtes un collectif plus qu’un groupe, on peut le dire?
BG: Ça s’est dit.
AG: Oui les deux! Les deux.

- Collectif et groupe. Le groupe évolue, mais en même temps il y a beaucoup de collaborations. On peut parler d’April March, Melody’s Echo Chamber, Burgalat…
BG: Stereolab, Lætitia Sadier, et Aksak Maboul maintenant qu’on a eu l’occasion de les rencontrer et de jouer avec eux…
JG: Acid Mother’s Temple…

- Chassol, Emile Sornin et Forever Pavot...Il y a une hiérarchie, un ordre de préférence autour de qui intervient en live, qui intervient en studio chez vous ?
BG: Ce n’est pas très réglé, mais non, c’est en fonction de qui passe, qui a envie…

- Comme l’album précédent À l’amitié le sous-entend il y a une forme élastique de fidélité chez vous, alors est-ce que Aquaserge c’est un groupe fidèle ou infidèle ?
JG: C’est compliqué… Si on peut dire que regarder le mec d’à côté c’est de l’infidélité, par exemple, alors on est infidèles, oui.

LCE soundsystem
- L’album est paru en janvier, et le titre déjà, Laisse ça être, est intéressant. Alors moins clin d’œil mutin aux Beatles qu’en fait la référence à la volonté de capter une sorte de produit en gestation, c’est ça ? C’est le film de Michael Lindsey Hogg ?
BG: C’était plus le processus qui nous a fait penser à Let it be des Beatles. Ils avaient décidé de faire un album filmé, un film enregistrement, un truc comme ça, immergé dans sa création… Bon au final ça n’a pas vraiment abouti, mais c’était le process que l’on trouvait marrant. Mais toi tu en parleras mieux peut-être, Audrey, de comment on appelle ce cinéma ? Parce qu’Audrey vient de la partie…
AG: Essai ! Essai documentaire. Enfin voilà de notre côté autour de l’album, nous avons travaillé avec un cinéaste, Guillaume Bordier. Il a filmé nos trois sessions d’enregistrement pour essayer de capter en cinéma «le moment» où la musique se fait.

- Le processus créatif ?
AG: Oui et puis quand est-ce que la musique est là, enfin la musique, c’est-à-dire le morceau, la chanson, le hit, le truc que l’on va choisir. C’est marrant parce que Guillaume Bordier s’est rendu compte qu’il n’y est jamais. Il avait beau filmer tout le temps, quand il regarde les rushs, «le moment» n’y est pas. Il est où ce moment où la musique est là ? Il se passe plein de choses, mais la musique est peut-être là après…
BG: Oui ou elle est déjà là et on ne l’a pas vue arriver. C’est l’instant, c’est ça que tu veux dire?
AG: Oui !
BG: L’instant de création, l’instant X n’existe pas en fait…

- Du coup il y aura un produit fini, il y aura un film?
AG: Oui il y aura un film. Il est presque fini d’être mixé. J’étais en mixage là, il n’y a pas très longtemps…Le film va circuler en festivals de films d’abord, et ainsi de suite. En fait c’est un film indépendant que l’on sort, ce n’est pas de la promo pour le groupe.

- C’est un prolongement naturel de l’album ?
AG: C’est un prolongement, oui.

- Le titre est aussi dans ce côté un peu trompe la mort : vous ne voulez pas être un groupe qu’on laisse passer, qu’on laisse à regarder ou qui se laisse entendre. Parce que, sous-entendu derrière «Laisse ça être», et j’aime bien penser à ce côté paradoxal, il y a une forme de résistance, et non pas un laisser aller.
BG: Oui, je le voyais un peu comme ça aussi.
AG: Oui, ce n’est pas : «on se laisse aller». Mais en même temps «Laisse ça être» c’est aussi, puisque l’on crée à plusieurs, toutes les difficultés propres à cela. Qui est-ce qui décide, et à quel moment on décide que l’un va jouer cela et l’autre autre chose, que cette idée est bonne et pas une autre ? Et on s’est dit que là on irait à plein, et que l’on laisserait venir la musique, venir les idées, on laisserait le monstre se mettre en place et exister, oui.

Résistance anglaise
- C’est intéressant, on parlait de résistance à l’instant, plutôt que d’un laisser-aller, et vous êtes un groupe français… Ce qui me fait penser à la résistance française. C’est les paroles embouteillées de L’ire est au rendez-vous, un petit peu, c’est ce jeu-là. Donc ça se met en place mais vous avez des contraintes à la base ?
AG: Oui, il y a des contraintes. Mais c’est très très libre, c’est un peu comme le travail des Dada, des Surréalistes, tous ceux-là. On va dire que le «laisse ça être» c’est aussi qu’aujourd’hui la musique est quand même très formatée là où nous on essaye au contraire de laisser faire même le mauvais goût, laisser faire l’autre, laisser faire ce qui vient.
BG: Oui le «ça» ce serait un petit peu ce qu’on ne peut pas nommer parce que l’on ne sait pas vraiment quelle forme «ça» a…

- C’est le «das»!
AG: Ouais voilà.
BG: Oui peut-être. Ce n’est pas Heidegger ça ?

- Intéressant car quand la résistance est française, étrangement elle est sur la BBC.
L’Angleterre n’est jamais loin ?

AG: Oui. (Sourire)

- Surtout chez vous. On peut parler alors de Canterbury à loisir, on vous a comparés à Henry Cow, on pense à Soft Machine. Il y a des références qui sont plus importantes pour vous que d’autres? Robert Wyatt c’est évident…
AG: Ouais!
BG: Fred Frith moi je suis assez fan, ouais.
AG: Moi j’adore Dagmar Krause, la chanteuse donc de Henry Cow.

Voyage immobile
- Autre chose d’important sur l’album c’est aussi l’aspect voyage immobile. Écouter un album c’est un voyage très statique, et pourtant chez vous il y a beaucoup de géographie, on parle de Virage sud, de Tour du monde… C’est quoi, c’est un éloge de la distance, Si loin, si proche ?
AG: Ah tiens! On n’y avait pas pensé… Mais oui bien sûr !

- Rendez-vous, tour du monde, tout est topographique…
JG: La distanciation entre les sujets, entre les personnages aussi. Cela veut dire qu’on peut être à côté, et ne pas avoir du tout la même idée du son, ou de comment il va sortir, de comment il va être produit. Par exemple on a un sujet qui va essayer de rationaliser, et l’autre qui va dire : «non mais laisse ça être, laisse le jouer comme ça.
AG: On est proche et loin.
JG: Oui voilà. On est hyper proches par certains aspects, et par d’autres complètement différents, où l’on n’est pas en accord. Nous sommes en accord désaccords.
AG: C’est peut-être une invitation au monde, à être un peu plus comme ça, si on va à la rencontre de l’autre.
JG: Être un peu plus ouvert.

- De l’éloge de la distance à l’éloge de la différence, il n’y a qu’un pas en fait ?
BG: Oui.
JG: Peut-être à l’éloge de l’ouverture de soi, quand on n’arrive pas vraiment à éclore.
AG: Aussi à s’autoriser des mélanges de styles musicaux, qui ne se font pas, ou à s’approprier des trucs…

- Ça passe par le détournement donc.
AG: Oui.

- Le fait de dire «laisse ça être» et non pas «let it be», c’est déjà une récupération, une sorte de manière de se tenir, ou de récupérer ce qui n’est pas forcément à vous. On dit «si loin, si proche», vous ne dites pas «so close, so far away», c’est intéressant ce détournement «à la française».
JG: Post Situ…

- Vous n’êtes pas un groupe français, vous êtes un groupe «à la française» en fait !
(Rires)
JG: Oui il y a une dimension post-situationniste un peu, aussi…

-Parodique aussi ?
JG: Auto-parodique aussi! Ça peut arriver… (Rires) Dans Tour du monde

- Mais il y a des tas de petites phrases comme ça, que l’on peut récupérer: «domination colonialiste» dans un morceau qui s’appelle Tintin je trouve ça à mourir de rire.
BG: Ah je n’y ai pas pensé non plus…

Meet Julien Gasc
- Il y a des tas de choses comme ça, dedans. Est-ce qu’au final on peut le dire : groupe à la française, groupe cosmopolite, groupe multi-casquettes, et vous êtes obsédés par la géographie, alors vous êtes quoi, un groupe de rock deleuzien ?
AG: Pourquoi pas ?
JG: Ah…  Je ne l’ai jamais lu. Vu oui, mais jamais lu.
AG: Moi j’adore l’abécédaire, oui.

- Aquaserge si c’était un film, ce serait Le beau Serge, ou La vie aquatique ?
JG (off): Oui j’ai vu les deux, mais il y a un côté La vie aquatique. La troupe sur un bateau, ça va très bien, la foire sur un bateau c’est pas mal.
-Tout le monde sur un yellow submarine…
JG: Oui. Et Bill Murray quand même, Bill Murray pour toujours, super fan de Bill Murray.

A suivre...

 

Interview / / La Route du Sirque / 
Posté par : Benjamin Vareille
Page  1 sur 6