Radio critique

21 mai 2016

CASTELLUCCI : CREATION SONORE ET TRANSCRIPTION

Création sonore réalisée à partir des propos de Romeo Castellucci à la Grande Halle de la Vilette, au Festival d'Automne 2014, pour la présentation de son Sacre du Printemps.

Une création sonore réalisée par Radio Critique pour Radio Théâtre
Roméo Castellucci est interprété par : Yann Karaquillo
Captation et création sonore : Bastien Desvilles

UNE ŒUVRE D'ANTICIPATION

Dans le cadre du Festival d’Automne, Romeo Castellucci revisite Le Sacre du Printemps à la Grande Halle de la Villette, du 9 au 14 décembre 2014. Transcription de la rencontre avec le public, animée par Frédéric Mazelli. 

Romeo Castellucci n'invite pas des hommes à danser sur le plateau, mais des machines et de la poussière. 
Suspendues au gril, les machines laissent couler la "cendre d'os", et le mouvement de cette poussière reprend exactement chaque vibration de la musique. Portée par les notes, la poussière tourbillonne, et devient sous nos yeux le vent qui fait danser les feuilles, une volée d'oiseaux, l'eau pure et cristalline d'une cascade. Les couleurs nacrées et mouvantes de l'aube sont restituées absolument par la technologie des leds. Ici, Castellucci nous donne à voir par un dispositif ultrasophistiqué, une "représentation de la beauté de la nature", plus animée de grâce et de justesse que la main même de Raphaël.

Dans la version originale de Stravinsky, il est question principalement de la supplique adressée à la terre : Les hommes chantent les louanges de la terre pour la flatter. Pour s'attacher sa clémence, ils lui sacrifient une jeune fille. Une vie est donnée pour garantir la bienveillance de la nature, et acheter sa fertilité afin de garantir la survie alimentaire de tout le reste de la communauté.

Romeo Castellucci transpose à notre siècle la notion de "sacrifice à la terre".
La poussière que fait danser la machinerie s'avère être un fertilisant utilisé à grande échelle par l'industrie agroalimentaire. Appelé "cendre d'os", ce fertilisant est obtenu par combustion de carcasses de bovins. Nous apprenons ceci grâce à une projection venue clore la première partie du spectacle. Suite à ce "texte informatif", des hommes en combinaison blanches de protection s'introduiront sur le plateau, et s'adonneront à un "ballet d'usine", réparant les machines, balayant la poussière. 
La représentation se terminera sur ce suspens : les services rallumés, les pantins blancs enfermés derrière le film transparent et chacun libre de quitter la salle ou de rester pour la photographier. 

Ainsi, l'offrande faite à la terre reste le fruit d'un sacrifice, celui des bœufs utilisés pour fabriquer l'engrais. Donner la mort pour nourrir la terre et garantir la vie des membres de l’espèce humaine.
En travaillant une esthétique de "représentation classique" et "d'œuvre d'anticipation", Romeo Castellucci nous parle de notre époque, et du rapport présent que nous avons à la terre.


Romeo Castellucci :
 
Je me souviens qu'adolescent j'avais assisté pour la première fois à un concert. Il s'agissait du Sacre du Printemps, et ce fut pour moi un vrai choc esthétique. J'étais un adolescent comme le sont tous les adolescents : à la recherche d'un peu de violence. A cette époque, le Sacre m'avait complémentent dépassé et bouleversé.

Quand Théodore Currentzis, qui a dirigé cet enregistrement, m'a proposé de réfléchir au Sacre du Printemps, je lui ai répondu que je n'étais pas chorégraphe. Il m'a dit que c'était justement la raison pour laquelle il avait pensé à moi. Et effectivement, dans le domaine de la danse, tout avait déjà été fait avec le Sacre, que ce soit sous une approche "vitaliste", ou dionysiaque. Par le passé, tout avait déjà été fait et bien.

Alors je me suis dit que pour le Sacre il fallait une "autre mentalité". Avant de répondre à Théodore, j'avais eu l'idée de travailler avec des fertilisants. Puis j'ai découvert qu'il y avait parmi les fertilisants cette matière, la poussière d'os, et je me suis dit que c'était là la clé. J'ai imaginé une danse, puisque la danse est présente et qu'elle est le noyau du Sacre. Mais j'ai imaginé une "autre forme de danseurs". Pour moi il y avait un rapport avec la nature, mais je souhaitais qu'il s'agisse de celle que nous avons aujourd'hui, une nature plus proche de notre réalité.

Frédéric Mazelli, directeur de la programmation culturelle de la Villette :
Dans Ces années Castellucci, voici ce que dit du théâtre Jean-Louis Perrier :
"Une vraie pièce de théâtre bouscule le repos des sens, libère l'inconscient comprimé, pousse à une sorte de révolte virtuelle, impose aux collectivités rassemblées une attitude héroïque et difficile."
Romeo, j'aimerais savoir si ton projet est de "ne pas laisser au repos les spectateurs", de ne pas les rassurer.

Romeo Castellucci :
La chose qui est peut-être la plus importante pour moi, c'est que je pense qu'il faut faire passer des images plutôt que des illustrations. Donc il y a évidemment un travail à faire avec le spectateur. Par contre, pendant le spectacle, je l'abandonne. Je le dis : Il faut que le spectateur soit seul face à l’image. Moi mon travail consiste à "produire des problèmes", à être infiniment problématique. Les résolutions, quant à elles, ne m'appartiennent pas.

Effectivement, je crois beaucoup au spectateur, à sa capacité d'interprétation et à sa capacité de créer. Je le pense à même de trouver les connexions, d'être lui-même imbriqué dans l'image. L'image, si vous voulez, c'est une forme d'appel. Une vraie image, c'est un appel très précis, capable de nommer, d’appeler chacun par son nom. Moi-même, je suis dépassé par les images. Elles appartiennent entièrement au spectateur. C'est sa responsabilité si vous voulez.

Je ne suis pas plus responsable que le spectateur, mais je lui passe un témoin, un relais. Car je crois beaucoup au fait que le spectateur est un adulte et qu'il a les outils pour interpréter. Et ce à chaque niveau, car la question n'est pas d'avoir vu l'image juste ou fausse, et ni de se tromper ou pas dans l'interprétation. Non. Il ne s'agit pas de ça. Il s'agit d'un contact, quelque part, entre soi et l'image.

Frédéric Mazelli :
Il y a dans ton travail un rapport très ancré entre la technologie et la nature, particulièrement présent ici. Tu présentes quelque chose d’extrêmement sophistiqué, mais nous avons pourtant à la fin l'explication d'un phénomène naturel. Comment envisages-tu cette relation entre technologie et ordre naturel des choses ?

Romeo Castelluci :
Moi je considère qu'il n'y a pas de place pour la nature dans le théâtre. Je pense que le théâtre a vraiment été inventé par la ville. C'est une création de la ville, l'expression même de la ville. Je pense qu'il n'y a aucun sens à faire le théâtre dans la nature.

Par contre je pense qu'il y a toujours des problématiques intéressantes avec la nature. C'est l'invention du théâtre grec : Il y a  toujours quelque chose contre la nature dans le théâtre. Parce que le plateau est une scène de crise, et ce à chaque niveau. Et la crise naît toujours en premier lieu avec la nature, avec l'aspect naturel de l'homme. À cet endroit le théâtre est l'expression de la division, du fait que l'on est "séparés de quelque chose", et bien évidemment de la nature.

Je pense donc qu'il s'agit là d'un rapport compliqué : on ne peut pas être positif. Il ne s'agit pas de donner "un bon message". Il n'y a aucun message, il n'y a que de la forme qui est disponible pour chaque interprétation. Le "message", pour moi c'est une forme de pédagogie qui appartient à autre chose, à un autre ordre de parole, celui de la "communication". Dans mes spectacles, il ne s'agit pas de ça. La pédagogie et le message ce n'est pas ma position.

Frédéric Mazelli :
Dans ton travail, l'énigme est récurrente. Elle revient dans toutes tes pièces. Tu l'as utilisé de différentes manières et tu laisses toujours derrière toi quelque chose d'énigmatique et de non-résolu.

Romeo Castellucci :
Je pense que le théâtre en lui-même est le lieu de l'énigme. C'est un lieu bizarre et étrange. Le théâtre ne devient jamais un lieu habituel, justement parce qu'il contient l'étrangeté. Notre rapport avec le langage, par exemple, est extrêmement étrange au théâtre. Il y a là une étrangeté que j'aime, et que j'entends protéger.

Je ne veux pas chercher à comprendre ce qu'est le théâtre. Bien sûr il est lié à l'énigme, mais l'énigme c'est le propre de la vie ! On est toujours pris dans une sorte de piège. L'énigme, c'est la partie la plus fondamentale de la tragédie grecque. Il y a toujours un acte contenant un manque. Il y a toujours quelque chose qui "te demande", qui te pose une question. On te pose une question potentiellement mortelle. Ce n'est pas une invention à moi !

Je reprends la structure même de la tragédie grecque qui est le fondement  du théâtre occidental. Je suis ces règles et je n'invente rien. Peut-être qu'il s'agit d'une forme de dévotion de ma part, mais je ne crois pas. C'est simplement que la tragédie est une forme que l'on est forcément amené à respecter, parce que c'est la forme la plus parfaite. C'est comme une sorte d'étoile polaire qui est fixe dans le ciel. Ce n'est pas quelque chose qui appartient à la mythologie ou au passé. C'est plutôt quelque chose qui est là comme une référence très précise.

La tragédie grecque nous parle de nous, de la nature de l'homme dans toutes ses contradictions. Elle nous parle encore et toujours de l'énigme de la vie, et du fait d'être né plutôt que du destin de la mort. Voilà le scandale de la tragédie grecque : C'est la vie ! Cela, c'est le scandale si l'on s'en remet à Sophocle. Pourquoi on est né ? Le fait même d'être né est la première énigme. 

Un spectateur :
Ce qui m'a frappé dans vos spectacles que j'ai vus à Avignon, c'est l'esthétisme extraordinaire avec lequel vous racontez les choses les plus horribles. Pouvez-vous nous parler de votre rapport à l'esthétisme ?

Romeo Castellucci :
La technique et les images, même dans le cas précis de ce dispositif, ce n'est pas vraiment important. Ce sont seulement des moyens d'actions. Il faut utiliser tous les moyens possibles pour exprimer ce qui est recherché de la façon la plus précise possible. L'image montrée, c'est une donnée relative je pense. La vraie image est cachée. Ce n'est pas l'image sensible. La vraie image vous appartient.

Un spectateur :
La fin de votre Sacre restera en suspens. L'on ne sait pas vraiment si le spectacle est terminé et si l'on doit quitter la salle. Est-ce une manière de court-circuiter les applaudissements ? 

Romeo Castellucci :
Non, ce n'est pas fait pour ça, mais effectivement c'est une manière de "couper" le spectacle.  Pendant la première partie on s'oublie, on est pris dans l'esthétisme. Mais le fait de couper la deuxième partie a un effet memento mori.

Le Sacre du Printemps c'est le rituel de fécondation de la terre, du sol. Les rites, les sacrifices et les rituels se sont vus changer à notre époque pour devenir un processus industriel. Mais pour moi, la demande "adressée à la terre" reste la même. On en a changé le rapport, c'est tout : Le dispositif n'est plus culturel, il est devenu industriel. Mais ça c'est le miroir de notre rapport avec la nature et le corps.

On a simplement remplacé les sacrifices humains par des sacrifices d'animaux que nous transformons en engrais. Pour moi c'était très important de décrire ce processus le plus précisément possible. C'est peut-être la chose  la plus épouvantable : il faut se souvenir que le Sacre du Printemps est une œuvre d'une violence absolue, et que cela nous parle de sacrifices humains. Il ne faut pas oublier ça.

Le vitalisme de la musique n'est qu'une façade qui cache la nature mortelle de cette danse rituelle. D'ailleurs on a oublié totalement la notion de "sacrifice à la nature". Qu'est-ce que c'est devenu aujourd'hui ? Je me suis posé cette question car il me fallait absolument garder intact l'esprit du Sacre du Printemps. Le Sacre tout entier repose sur cette demande adressée à la terre, et sur cette notion de sacrifice.

La structure est là, à travers le choix de cette matière qui est de la poussière d'os animale, et qui nous amène à envisager les rapports entre la vie et la mort, ainsi que le concept de sacrifice. C'est même une sorte de "chant de douleur de tous les animaux", c'est leur offrir une voix. Ce sacrifice est devenu un processus industriel, pourtant il reste tout de même un sacrifice épouvantable, inimaginable : ce sont des vies que l'on prend.

Et il y a cette beauté : on fait danser la poussière dans l'air. La poussière est cet élément féminin qui est présent dans le Sacre. Il y a également la présence masculine du vieillard qui oblige la femme à danser, et qui est représenté probablement par les machines dans une force musculaire et primitive.
J'ai essayé de respecter tous les rapports de la structure du Sacre du Printemps.

 



Le Sacre du Printemps
Romeo Castellucci

Présenté à la Grande halle de la Villette,
dans le cadre du Festival d'Automne,
du 9 au 14 décembre 2014

Chorégraphie pour quarante machines
Concept et mise en scène : Romeo Castellucci
Son : Scott Gibbons
Musique : Igor Stravinsky
Enregistrement : MusicAeterna sous la direction musicale de Teodor Currentzis
Collaboration artistique : Silvia Costa
Programmation ordinateur : Hubert Machnik
Assistant scénographie : Maroussia Vaes
Assistant lumière : Marco Giusti
Responsables techniques : Benjamin zur Heide, Georg Bugiel
Construction : Christian Schubert / L58
Collaboration Recherche : Istvan Zimmermann
Chef machiniste : Darko Šošić
Conduite lumière : Konrad Anger
Technicien son : Thomas Wegner
Techniciens plateau : Onno Kleist, Stefanie Sändig, Ioannes Siaminos
Régie Tournée : Monique Stolz

Production : Ruhrtriennale / Coproduction Manchester International Festival / Perm State Opera / La Villette  
Avec l'aide de : l'Institut Italien de la Culture de Cologne.

Spectacle créé le 15 août 2014 à la Ruhrtriennale/Gebläsehalle Landschaftspark Duisburg-Nord
En partenariat avec France Culture

 

Interview / / Docu-fiction / 
Posté par : Yann Karaquillo / Bastien Desvilles
26 avril 2016

REGARDS DE SPECTATEURS 
Michel Kiener / Laetitia Le Van 
Le Théâtre de l'Union, CDN Limousin, propose cette année à ses spectateurs des ateliers de critique, dirigés par le critique dramatique Jean-Pierre Han.
Aujourd'hui, Radio Théâtre vous propose de découvrir le fruit de ces ateliers, en lisant la critique de trois des participants, Laetita Le Van, Michel Kiener.

Richard III : à trois, un défi réussi

Richard III - Loyaulté me lie, qui se joue jusqu'au vendredi 29 janvier au Théâtre de L'Union, CDN Limousin, embarque le spectateur dans une cavalcade audacieuse et puissante, inquiétante et fantasmagorique, inventive et surprenante pour incarner la figure maléfique de Richard III et mieux faire entendre la langue baroque et poétique de Shakespeare.

Monter un -nième Richard III est un défi. Jean Lambert-wild, le nouveau directeur du Théâtre de L'Union, s'est lancé dans cette création, construite avec l'actrice Elodie Bordas, les metteurs en scène Lorenzo Malaguerra et Gérald Garutti – qui signe par ailleurs la traduction du texte-, le compositeur Jean-Luc Therminarias et le plasticien Stéphane Blanquet. Un défi réussi, qui rend un hommage à la puissance et à l'exubérance du théâtre, et au théâtre baroque qui est celui de Shakespeare.

Ce Richard III, une farce ? C'est ce que le spectateur pourrait se dire, tant le parti-pris de Jean Lambert-wild de faire de Richard III un clown peut paraître inattendu. Cet "acteur-clown", impose, pourrait-on croire, ce personnage à la pièce. Or cette proposition forte fonctionne et favorise une lecture féconde, renouvelée de la pièce. Le clown arrive sautillant, frêle et déjà bondissant, avant de se grimer devant sa glace d'artiste de cirque. Clown diablotin et triste, qui se prépare à endosser son personnage masqué, grimé par les mots manipulateurs et les futures grimaces d'un joker. Bouffon, visible par son reflet dans le miroir, qui nous invite à comprendre que c'est à un spectacle, à un numéro d'acteur grinçant que nous allons assister. Richard III expose alors son projet, "profond dessein" de se "montrer criminel" pour conquérir le pouvoir et devenir roi. Mais la figure inquiétante avoue "un autre dessein, impénétrable et secret", que le spectacle donnera à voir progressivement. La machination peut se déployer. La machinerie du théâtre se déploie aussitôt, dépliant un décor de fête foraine ou de palais de la magie, ménageant quatre espaces, peints dans un graphisme aux couleurs rouges, vertes et noires, aux formes fantastiques, inquiétantes, enfantines et grotesques tout à la fois. La profusion frappe. Je me dis que je vais retrouver les audaces du théâtre de Shakespeare et les jubilations de ses métamorphoses.

La première est celle de monter à deux acteurs une pièce qui comporte une quarantaine de personnages. Jean-Lambert Wild joue la partition de Richard III et d'un des tueurs de Clarence, soulignant qu'il est toujours du côté de l'action et de la folie furieuse. Elodie Bordas, au travers d'une performance d'actrice remarquable, incarne les autres personnages. Une série de tableaux se succède alors, tous différents, jouant sur des espaces nouveaux, des figures fortement typées, déployant des effets de surprise scénographique continuels : ainsi la mère de Richard, Vierge noire, poupée superbe et macabre surgissant au centre du plateau ; Buckingham, en groom turc, bon serviteur au chapeau rouge, M. Loyal de cirque qui prépare et chauffe la salle pour servir son maître. Virtuose jeu d'équilibriste qui ne souffre aucune surenchère.

Richard III-Loyaulté me lie se décline à trois personnages, avec les deux acteurs et un troisième indispensable : celui du décor, de ses lumières, et de son accompagnement sonore, au service d'une cauchemar éveillé et d'une métaphore aussi vertigineuse que ludique du jeu politique et du théâtre.

Laetitia Le Van

 


Shakespeare et Kadhafi, Richard III à Limoges

Travail d'équipe, spectacle total et performances d'acteurs : ce Richard III, qu'ont inventé Jean Lambert-wild, récemment arrivé à la tête du Centre Dramatique National du Limousin, et ses complices, devrait faire date. Un Richard III donné dans une nouvelle traduction due à Lambert-wild et Gérard Garutti, donné et prononcé, donnée rare de nos jours. Ne manquez pas ce Shakespeare halluciné, tiré tout chaud de son Moyen Âge habituel, et plongez avec eux dans les folies meurtrières de notre siècle.

Dieu sait que le pari était osé ! L'immense plateau du Théâtre de l'Union, coupé par un extravagant théâtre de Guignol baroque, réduit la scène à un fronton de fête foraine. Deux acteurs, deux seulement, y font vivre une intrigue à rebonds. Prince bossu, rappelons-le, rescapé d'une guerre des Deux roses sans pitié, qui opposa en Angleterre, à la fin du Moyen âge, deux clans, les York et les Lancastre. Richard, cadet méprisé, exécute sans états d'âme frères et neveux, pour s'assurer la couronne de roi. Il revient à Jean Lambert-wild, clown blanc sinistre, face de craie et fraise au cou, d'incarner ce prince psychopathe, double d'un Staline relooké Kadhafi. Ou El-Assad, au choix. Sa famille et son clan, tout le monde y passe, à la mailloche et à la kalachnikov, jusqu'à dégoûter in fine son âme damnée, un Buckingham, devenu suspect à son tour. Aucune extravagance, aucun mensonge n'arrêtent ce pitre sanglant et manipulateur, dont les difformités physiques ne sont plus, à Limoges, qu'un prétexte à tirer vengeance de tous.

Clown, oui, pitre non ! C'est vrai, tout se joue sur le fil du rasoir, mais Lambert-wild sait « se tenir ». Il devra, au fil des séances, garder le cap. Faisons-lui confiance.

Face à lui, on a « posé » une Élodie Bordas d'anthologie : elle incarne à elle seule, impériale, tout ce qui tourne autour du roi et lui donne tout son sens. Tour à tour femme tragique, mère de rois, maire de Londres, courtisan, agent secret, Buckingham et j'en passe, elle « se la joue » déchirée ou désinvolte, au gré des rôles, servie par les trouvailles d'une mise en scène rigoureuse, en contrepoint diabolique d'un Richard énervé. Transfigurée par le frac et le fez des Jeunes-Turcs du sultan génocidaire Abdul-Hamid, elle délivre en pied de scène un long monologue face au peuple spectateur tétanisé, une performance qui lui aurait valu, eût-on été à l'opéra, une ovation. Du moins arrache-t-elle au gradin "soumis et humilié" les applaudissements serviles que réclame l'apprenti tyran !


À la fin, les deux acteurs viennent saluer en compagnie des machinistes : juste hommage. Le décor dans lequel virevoltent les deux marionnettes doit tout à une bande son d'horloger et à des trouvailles d'illusionnistes délivrées à la chaîne. Elles baladent sans temps faible le spectateur d'un bord à l'autre du décor jusqu'au bouquet final d'une grande subtilité. Guerre et Paix à domicile.

Un Shakespeare made in Limoges, plus que convaincant : décisif.

Michel Kiener

 

 
Que me faut-il détruire pour accéder au pouvoir ?
Ou : Comment ouvrir son chemin à la machette...


Du 19 au 29 janvier 2016, le Théâtre de L’Union, CDN du Limousin présente Richard III-Loyaulté me lie, dernière création de son nouveau directeur, Jean Lambert-wild. Traduite de Shakespeare par le metteur en scène-auteur Gérald Garrutti et Jean Lambert-wild, cette réflexion scénique sur le pouvoir est co-signée par l’actrice Elodie Bordas, le metteur en scène Lorenzo Malaguerra, le scénographe et plasticien Stéphane Blanquet, le compositeur Jean-Luc Therminarias et Gérald Garrutti.

Le parti pris de cette adaptation très personnelle, repose sur le choix de Jean Lambert-wild de ne pas « incarner lui-même » Richard III, mais de le faire jouer par Paillasse, le clown avec lequel il travaille depuis de nombreuses années, comme si tout ce récit n’était finalement que le monologue intérieur d’un homme qui s’interroge sur lui-même, sur le monde et sur la place qu’il y tient. Elodie Bordas, quand elle, incarne presque tous les autres personnages.

En choisissant de faire jouer Richard III par un clown, Jean Lambert-wild ouvre la porte à une série de situations absurdes et grotesques, qui nous apparaissent finalement d’un réalisme cruel quant à la manière dont un homme peut perdre la raison lorsqu’il s’entiche du pouvoir. Ce clown, comme le font encore aujourd’hui les représentants des grandes puissances oligarchiques, poursuit son objectif avec constance, bonne humeur et rigueur, détruisant au passage des vies humaines sur son chemin. L’on peut penser à la théorie du journaliste Christopher Lynn Hedges, La pathologie des super-riches, qui affirme que pour amasser des milliards compulsivement, vouloir augmenter sans limite sa gloire et son pouvoir, quitte à détruire l’environnement et à fouler au pied ses pairs, il faut souffrir d’une pathologie certaine, qu’on pourrait qualifier peut-être d’addiction terrible. Ou, autrement dit : "Assurément il faut être fou." Chris Hedge, développe les symptômes de ce mal que nous retrouvons chez Richard. Ces symptômes sont pour lui : le sentiment qu’autrui est remplaçable, l’absence de sympathie, et un égocentrisme forcené. Paillasse traduit cette réalité-là, de par son insouciance, son entrain, sa poursuite joyeuse et obsessionnelle de son objectif à coups d’assassinats en règles et son inintérêt pour les dommages humains collatéraux. On relèvera que pour donner corps à ce personnage d’un égoïsme monstrueux, Jean Lambert-wild a pris le soin d’approfondir et de nourrir son personnage, lui donnant le visage d’un homme parfaitement insensible à la douleur d’autrui, mais hyper centré sur ses propres blessure et sa propre personne.

Le choix de faire jouer successivement plusieurs des personnages par Elodie Bordas reflète à merveille cette inaptitude des puissants à considérer autrui, et il en va de même pour les personnages restants, qui sont incarnés par des visages crées à partir de logiciels d’animation projetés en vidéo, ou encore carrément par des automates directement intégrés à la structure scénique. Ce qui nous signifie une fois de plus que l’autre fait partie du décor mais ne compte pas, et constitue tout au plus une marche d’escalier, un simple vecteur me permettant l’accès à mon désir. Ces présences troublantes, dialoguent avec le décor peint, entre baroque et art brut, représentant des enlacements de motifs végétaux et anthropomorphiques, qui telle la forêt monstrueuse de nos consciences devient le lieu de l’inquiétante étrangeté, et dont les rideaux s’ouvrent ou se ferment sur les enclaves de la conscience du personnage. Le choix de faire jouer « les autres » par des marionnettes mécaniques ou numériques, signifiantes mais sans âmes, nous renseigne sur la manière sans émotion dont les individus en quête de pouvoir perçoivent les autres. Dans cette mise en scène, Richard est doué d’hyper empathie, décode à merveille le ressenti, les desseins des autres, et en tire le meilleur profit dans la poursuite de son objectif. Dans le même temps, il est inapte à tout élan de sympathie ou contagion émotionnelle, centré sur lui, absolument. Ce spectacle nous renseigne précisément sur la manière dont les puissants perçoivent le monde, et c’est glaçant. Force est de reconnaitre l’efficacité du procédé choisi ici : le recours à un imaginaire fantaisiste voire surréaliste, qui, justement parce qu’il est chimérique, chargé, multiple et à mille lieues du naturalisme, dessine les contours du portrait d’un puissant avec force détails et hyperréalisme.
Que dire pour conclure, sinon que ceux qui ont conscience du pouvoir et de l’enjeu politique que représente la direction d’un CDN, noteront qu’il est courageux pour qui se tient à cet endroit d’ouvrir cette réflexion sur les conditions d’accès au pouvoir.


 

Le Théâtre de l'Union, Centre Dramatique National du Limousin, propose cette année une curieuse expérience à ses spectateurs : endosser le costume du critique !
Trois ateliers de critique seront donc dirigés par Jean-Pierre Han au Théâtre de l'Union cette saison.
Ils auront pour but une réflexion collective autour des œuvres vues et le passage à l'acte... d'écrire.
C'est la dimension du plaisir d'écrire et d'être spectateur qui sera mise en avant lors de ces ateliers.
Aucun niveau spécifique n'est requis, les ateliers sont ouverts à tous.
Critique dramatique, Jean-Pierre Han mène de nombreux ateliers de critique en France et est, entre autres, directeur de la revue frictions.
Radio Théâtre est partenaire de cette action et publiera au fur et à mesure des critiques de spectateurs rédigées lors de ces ateliers.

Pour en savoir plus, vous pouvez écouter notre entretien avec Jean-Pierre Han.

Trois rendez-vous sont proposés cette saison, autour des spectacles Les épouxRichard III - Loyauté me lie - et Neva
Il faut de préférence que les personnes souhaitant participer à l’atelier d’écriture critique assistent aux représentations suivantes :
 
Les époux 
de David Lescot. 
Mise en scène Anna-Laure Liégeois, le festin.
- du 14 au 16 octobre 2015 -
Représentation atelier le vendredi 16 octobre.
L’atelier critique a eu lieu le vendredi 16/10/15 à 18h30 et le samedi 17/10/15 de 10h à 12h et de 14h à 16h.
 
Richard III - Loyauté me lie - 
Une adaptation du Richard III de William Shakespeare. 
Un spectacle de  Jean Lambert-wild, Elodie Bordas, Lorenzo Malaguerra, Gérald Garutti, Jean-Luc Therminarias et Stéphane Blanquet.
- du 19 au 29 janvier 2016 -
Représentation atelier le vendredi 22 janvier.
L’atelier critique a eu lieu le vendredi 22/01/16 à 18h30 et le samedi 23/01/16 de 10h à 12h et de 14h à 16h.
 
Neva 
de Guillermo Calderón.
Mise en scène Paul Golub.
- du 1er au 4 mars 2016 -
Représentation atelier le vendredi 4 mars.
L’atelier critique aura lieu le vendredi 04/03/16 à 18h30 et le samedi 05/03/16 de 10h à 12h et de 14h à 16h.

Tarif : 15€ par atelier d'écriture / forfait de 40€ pour les 3 ateliers + places pour les spectacles 
Attention, nombre de places limité à 15 personnes par atelier. 
 
Pour plus d'infos, n'hésitez pas à contacter le 05 55 79 15 78 ou par mail à public@theatre-union.fr


RICHARD III - LOYAULTÉ ME LIE - WILLIAM SHAKESPEARE
Myself upon Myself

Avec Elodie Bordas et Jean Lambert-wild
Direction : Jean Lambert-wild, Lorenzo Malaguerra et Gérald Garutti
Musique et spatialisation en direct : Jean-Luc Therminarias
Scénographie : Stéphane Blanquet & Jean Lambert-wild
Assistant à la scénographie : Thierry Varenne
Lumières : Renaud Lagier
Costumes : Annick Serret Amirat
Armure en porcelaine de Limoges : Stéphane Blanquet et Christian Couty
Accessoires et marionnettes : Stéphane Blanquet et Olive
Direction technique : Claire Seguin
Traduction : Gérald Garutti & Jean Lambert-wild
Régie audiovisuelle : Alban Van Wassenhoven, Frédéric Maire
Régie son : Nourel Boucherk et Christophe Farion
Recherches et documentation : Alicya Karsenty
Assistanat à la dramaturgie : Zelda Bourquin et Guillaume Lambert
Décor construit : par les ateliers du Théâtre de l'Union sous la direction d'Alain Pinochet
Peintre décorateur : Claude DurandCostumes réalisés: par les ateliers de costumes du Théâtre de l'Union sous la direction d'Esther Pillot

FuturePerfect
Directeur artistique, fondateur de FuturePerfect : Wayne Ashley
Coordinatrice du projet : Lisa Reynolds
Conseiller technique, spécialiste du logiciel TouchDesigner : Barry Threw
Directeur technique du système d'animation Pipeline et Rigging: Raffaele Scaduto-Mendola

Avec la participation des acteurs et actrices de la séquence 8 de l'Académie de l'Union –Ecole Supérieure Professionnelle de Théâtre du Limousin pour la mise en place du bauprobe

Avec la participation de l'University of Texas, Austin pour l'élaboration du système d'animation et de traitement vidéos
Professeur de radio, télévision, film et musique : Bruce Pennycook
Professeur associé, intégration média pour performance : Charlie Otte
Professeur d'informatique : Don Fussell
Administrateur de production : David Vieira
Président département théâtre : Brant Pope
Concepteur de systèmes de production tactile : Jared LeClaire
Comédiens : Kate Bender, Ryan Belock
Conception vidéo et lumière : Matthew Smith
Assistantes réalisatrices : Nathalie Novacek, Stephanie Busing
Logiciel MAYA : Nidhi Reddy, Jeff Kurihara
Logiciel Face Shift : Joao Biera et Yago de Quay
Réservations SAC : Victoria Shostak
SAC A/V & IT : Richard Stimpert
et de Fusebox
Directeur artistique : Ron Berry
Directeur général : Brad Carlin
Producteur associé : Kim Turner

Production déléguée : Théâtre de l'Union-Centre Dramatique National du Limousin
Production : Théâtre de l'Union-Centre Dramatique National du Limousin, Comédie de Caen - Centre Dramatique National de Normandie, Futureperfect Productions, Le Volcan-scène nationale du Havre, L'Espace Jean Legendre -Théâtre de Compiégne, Le Théâtre du Crochetan à Monthey, Les Halles de Schaerbeek- accélérateur culturel européen, Bruxelles (en cours), La Compagnie C(h)aracteres
Avec le soutien pour la réalisation de l'armure de Richard III : de la manufacture Porcelaines de la Fabrique  
Avec le soutien pour la résidence à Austin et la tournée aux USA : du Fusebox Festival, de l'University of Texas, Austin (département théâtre et danse) et du Consulat général de France à Huston


Rédaction / / Focus Limousin / 
Posté par : Laetitia Le Van, Michel Kiener
04 mars 2016

COMMENT TOMBE-T-ON DANS LE SPECTACLE VIVANT ? 
DE L'ENFANCE A LA PROFESSIONANALISATION.


Jacquemine Geffrault a trente-et-un ans.

Elle est née à Brest et a étudié à Limoges.
Aujourd'hui, elle vit à Paris dans le XXe, quartier de la Réunion.

Elle est belle, brune, grande et ténébreuse. Elle possède un physique singulier, taillé pour le cinéma. De plus, elle est loin d'avoir sa langue dans sa poche.
Jacquemine est technicienne lumière, et vous pouvez donc en déduire qu'elle est dotée d'une volonté d'acier, car l'un ne va pas sans l'autre.
Vous pouvez également en déduire que c'est une personne compétente, car l'un ne va pas sans l'autre dans ce métier, surtout quand on est une femme. 
Jacquemine est intermittente depuis 2007.

 

 "Le spectacle vivant occupe une place centrale dans ma vie sociale. Ça a d'abord été un divertissement, puis un loisir pratiqué dans le cadre associatif, le sujet de mes études et enfin mon métier. De mon enfance à aujourd'hui, plusieurs expériences de la scène ont été déterminantes dans mon parcours."

 

DECOUVERTE DU PLATEAU
Mon enfance a été rythmée par des sorties culturelles dans le cadre scolaire et familial. Aller voir un spectacle était un moment privilégié et heureux. De 7 à 14 ans j'ai participé à plusieurs ateliers théâtre suivis de représentations en public. Je me souviens plus particulièrement de la visite des coulisses du Quartz (scène nationale de Brest) lors d'une sortie scolaire : l'obscurité de la cage de scène, le vertige des cintres, le silence dans la salle vide, nos voix qui résonnent... La chorégraphie discrète des différents corps de métier m'ont subjuguée. Le frisson des premiers pas sur ce plateau m'est resté en mémoire. Ce jour-là, je me suis promis de reproduire l'expérience.

VIE ASSOCIATIVE
La vie culturelle et associative de Brest est dynamique !
Enfant, j'en ai profité.
Adolescente, j'y ai participé.
A 17 ans, avec des amis du lycée, nous créons une association qui a pour objectif d'organiser des concerts (punk, ska, rap). En parallèle, nous encadrons des stages découvertes (musique, arts plastiques, films d'animation) pour des enfants et des handicapés. Les résultats de ces stages sont ensuite présentés sous la forme de concerts, d'expositions, et de projections. Riche de cette première expérience associative, je fais de l'organisation d'événements culturels un de mes "loisirs" favoris.

L'ART AU LYCEE
Au lycée, je choisis l'option théâtre. Grâce à la comédienne Delphine Simon, je découvre Dario Fo, Rodrigo Garcia, Jean-Luc Lagarce... Le baccalauréat obtenu, je décide de poursuivre mes études à l'Université de Rennes en Licence Arts du Spectacles, option arts plastiques. Je participe à un atelier théâtre proposé par un groupe d'étudiants. Je m'inscris à un module de photographie. J'apprends à composer une image avec les directions de lumière et la perspective, tout en tenant compte de la complexité technique de l'argentique. Cette expérience me sera utile plus tard lorsqu'il faudra reproduire l'exercice sur un plateau.

PREMIER FRISSON
De cette époque, je conserve notamment un souvenir marquant : le concert des Béruriers Noirs (groupe de punk alternatif) programmé par le festival des Transmusicales. Ils n'étaient pas montés sur scène depuis treize ans. C'était en 2003, le Festival d'Avignon venait d'être annulé. La Faculté de Rennes II était bloquée. Les étudiants rejoignaient les intermittents dans la rue. Le climat politique a bien sûr joué un rôle indéniable mais quand la lumière s'est éteinte, tout a commencé. Je crois qu'il y a eu une sorte de transe collective dans la salle. L'interaction entre le public et les artistes est parfois surprenante.

LA VIE D'ETUDIANTE
Après avoir validé une première année en Licence Arts du Spectacle, je décide de poursuivre mes études à l'Université de Limoges. Je souhaite travailler rapidement. J'intègre le Deust Métiers de la Culture option administration culturelle. J'adhère à une association qui organise des concerts. Je participe à la programmation, la communication, l'accueil des artistes, la billetterie et je sers le public au bar pendant les concerts.

FORMATION PROFESSIONNELLE
Après la réussite du DEUST mais une recherche d'emploi infructueuse, je présente mon dossier au Greta de Limoges pour une formation rémunérée d'assistant technicien lumière. Dans le cadre de cette formation, je réalise deux stages : le premier au Quartz et au Vauban (salle de concert de Brest) pendant 3 semaines ; le deuxième à Audiolite (entreprise prestataire de service) pendant deux mois. Je vis mes premières expériences de la scène, cette fois-ci dans un cadre professionnel.

LES PREMIERS PAS, DOUX ET ABRUPTS
Fraîchement sortie de la faculté, je compose avec un univers jusqu'ici inconnu : viril et manuel ! J'apprends à câbler, souder, charger un camion, participer à la maintenance des projecteurs. Après un mois au dépôt d'Audiolite, je marche enfin sur scène au sein de l'équipe d'intermittents. Je touche à ma première console au Vauban pendant un concert de Nouvelle Vague sur une de mes chansons préférées : Guns of brixton, des Clash. J'adore ça. 
Ce premier mois de stage au dépôt m'a d'abord paru long, pénible et injuste. J'étais impatiente d'apprendre le métier : monter un plan de feu, régler des projecteurs, programmer une console. Finalement, je leur en suis reconnaissante. Avant d'apprendre le métier comme je le pensais, j'ai appris l'endurance, l'esprit d'équipe et les bases de l'électricité. Par la suite, j'ai toujours considéré que travailler sur un plateau était une chance.
J'obtiens mon certificat d'assistant technicien lumière en 2007 et j'emménage à Brest. Pendant mes premières années de travail, je suis embauchée comme road, électro et régisseuse lumière. A chaque poste, j'apprends beaucoup sur les métiers du spectacle. Le Quartz, le Vauban, Audiolite, la Carène (Salle de Musique Actuelle) sont mes principaux employeurs. En plus, j'anime un atelier théâtre tous les mercredis pour différents groupes de 3 à 14 ans dans un patronage laïc.

LA CREATION
Ce que je préfère dans mon métier, c'est construire les tableaux lumineux et envoyer la conduite pendant le spectacle. Je cherche donc un maximum d'opportunités pour faire de la régie lumière pour des groupes de musique ou des compagnies.
J'adhère à l'association Conne Action, qui a pour objectif de promouvoir la scène féminine (punk, électro) en organisant des concerts.
J'aime travailler à la Carène. L'équipe de techniciens lumière a une de démarche de recherche. Lors des festivals, nous n'hésitons pas à mettre la salle à nu, utiliser les projecteurs automatiques sans leurs carcasses, éclairer les chaînes des palans...
Je fabrique des gobos en plaque offset, puis en verre.
Je rencontre une sculptrice qui m'apprend la soudure à l'arc pour modifier des projecteurs...

ZENITHS ET POURSUITE
Puis en 2010, je suis embauchée comme poursuiteuse et électro pour le spectacle Mozart l'opéra Rock. Je m'installe donc à Paris. Travailler auprès de Jacques Rouveyrollis (concepteur lumière de Mozart l'opéra rock) est impressionnant et passionnant. Après deux ans de tournée, Régie Lumière (entreprise prestataire de service) devient mon employeur principal. Je travaille comme technicienne lumière pour plusieurs concerts dans les salles parisiennes (Olympia, Zénith, Bercy, Stade de France...). J'aime le travail d'équipe. Je suis fière de faire partie de cette fourmilière capable de monter une scène en trois heures et du dépassement de soi exigé par nos horaires et par le travail en hauteur. Pendant les concerts, j'observe la façon dont le pupitreur exploite le plan de feu et les réactions du public.

PROFESSIONELLE ET SPECTATRICE
En parallèle, j'ai continué à travailler pour des groupes de musique et des compagnies. Je retrouve sur ces contrats le plaisir de la création lumière, de la recherche et de l'échange avec les artistes. Sur mon temps libre, je vais au théâtre (Théâtre de la Commune, de Châtelet, de la Ville, Odéon, Festival d'Automne). Mon expérience professionnelle et associative, mon expérience de spectatrice, continuent à nourrir aujourd'hui ma façon de faire de la conception lumière.

 

 

Jacquemine Geffrault, avril 2015, Paris.

 

Rédaction / 
Posté par : Jacquemine Geffrault
15 févr. 2016

ENTRETIEN AVEC MAX EYROLLE


Dans le cadre des représentations de Que veux-tu que je te dise que tu ne saches déjà et de L'éternité (Détails)
Au théâtre Expression7 le 17 décembre 2015 et le 18 et 19 décembre à 20h30

Une interview réalisée par : Sabine Penaud
Musique et technique : Bastien Desvilles

Max Eyrolle, artiste aux multiples facettes (auteur, metteur en scène, peintre et directeur du théâtre Expression 7) vous invite à découvrir son dernier spectacle, tiré de ses deux livres de poésie. Préambule avec une exposition des dernières peintures de Max Eyrolle. Puis lecture-spectacle de Que veux-tu que je te dise que tu ne saches déjà ? recueil de poésies, fait de petites réflexions semées au cours du temps, et de L’éternité (détails), de courtes histoires d‘amour.

Le résultat est une œuvre extrêmement nue, minimaliste où Gérard Pailler, fil conducteur de la pièce, boxe les mots, balancés comme des coups de poing par Andrée Eyrolle, Julie Lalande, Sandro Pécout et Johanne Hallez, fidèles compagnons de route de Max Eyrolle, pour évoquer les rêves, les pensées de cet homme qui se trouve au milieu de la scène, centré et pourtant décentré, muet, humilié, représentant l’humain confronté à la matière. Des pensées qui tournent comme si l’homme tricotait des idées pour rien...
Une pièce poétique, subtile et terrible, faite de sensations, de petits bouts de vie, de bouts de temps, oscillant entre la caresse et la gifle et qui, malgré le silence de la construction, réussit à raconter une histoire très singulière et mais universelle, dans laquelle chacun se retrouve.

Un moment de partage, parfois chanté, parfois silencieux, dans lequel les amoureux des mots et de la poésie trouveront leur quota d’émotions.

Max Eyrolle, est auteur, metteur en scène et peintre. Il dirige depuis 1984 sa compagnie et le Théâtre Expression7. Il met en scène des textes de Beckett, Dario Fo, Molière, Tchekhov, Genet, Muller, Duras, Noëlle Renaude... ainsi que ses propres textes (dont Les Éphémères en 1987, Les 7 vies de Julie Lalande en 1998, La Mélancolie des fous de Bassan en 2002, Lucette Boyer pure Aubrac en 2007, Le jeu de l’oie de Monsieur Pailler en 2009 et Louis et Louisa en 2010).
Amoureux des espaces nus, son travail évolue vers un minimalisme essentiel. Tout s’articule autour de la recherche des émotions pures.

LES ACTEURS :

Julie Lalande : Diplômée en théâtre-interprétation à Sainte-Hyacinthe au Québec, Julie Lalande a suivi de nombreux stages sous la direction de Jean-Pierre Bergeron et Pol Pelletier au Quebec. Assistante de Patrick Saucier à la mise en scène à plusieurs reprises, elle a interprété de nombreuses pièces d’Ionesco, Molière, Gogol, Feydeau, Pinter... Elle a travaillé de 1990 à 1998 sous la direction de Mario Borges (Le Journal d’un fou, La Leçon, La Déposition, Le Médecin malgré lui), d’Alexandre Hausvater (Jeux de massacre), de Jacques Rossi (L’Amant), de Max Eyrolle (Les Enquêtes du commissaire Maillard, Les 7 vies de Julie Lalande, Julie chante, Les Nouvelles de Tchékhov ...) Elle a joué avec les compagnies du Boléro (Montréal), des Moutons noirs (Québec), Asphodèle (Limoges), dans le cadre du Festival des Francophonies en Limousin en 1996 dans Leçons de flanâge (spectacle franco-québecois) au Festival off d’Avignon en 2003 dans Les 7 vies de Julie Lalande.

Sandro Pécout : Né à Limoges, un samedi de 1969. En 1985, alors qu’il pense devenir jockey, il se consacre entièrement à l’écriture de poésies. Alors qu’il voyage en 1987, il découvre son envie de théâtraliser ses textes et donne spontanément ses premières représentations. Il concrétise et devient aide régisseur en 1991. Simultanément il crée ses propres spectacles tout en alternant avec des rôles divers, en collaboration avec plusieurs compagnies du Limousin. Depuis 1997 il publie des livres aux éditions « Le bruit des autres » (Limoges) : L’alphabet lunatique (théâtre, 2002), Oignons et jours sereins (poésie, 1998), Untel et Celui-là / Au milieu de la mer (théâtre,1997) plus un quatrième opus qui est prévu pour ses 40 ans, en 2009. De 2002 à 2007 il anime des ateliers d’écriture dans plusieurs contextes (avec le Centre Régional du Livre : prisons, collèges lycées…), ainsi que des ateliers de sensibilisation au théâtre pour le conte de la compagnie O’Navio. En 2007 il peaufine son solo Le tournant de l’impasse. Depuis 2006 il travaille en tant que comédien pour le Théâtre Expression 7 – Cie Max Eyrolle.

Gérard Pailler : A partir de sa formation d’enseignant d’éducation physique spécialisé dans des personnes en situation de Handicap, particulière- ment sensoriel, Gérard Pailler a développé un travail en atelier sur le corps, en psychomotricité, sophrologie et expression corporelle. Il est formateur dans ces disciplines, avec pour objectif de permettre à tout un chacun de se réapproprier un mouvement ludique et expressif et de développer sa créativité. La rencontre avec des comédiens l’a amené à basculer vers la pratique théâtrale dans les années 80, aussi en animation d’ateliers que comme interprète sur le plateau. Il a notamment collaboré avec la Compagnie Daniel Gilet, avec Andrée Eyrolle à l’Unité Théâtre Enfant, à la création de spectacles son et lumière en région Limousin. Et il devient un collaborateur privilégié de la Compagnie Max Eyrolle à partir de 1985. Il anime les ateliers du Lundi et participe à de nombreuses créations de la compagnie aussi bien en tant que comédien que décorateur

 

Note d’intention 

« J’ai rêvé d’un espace noir, fortement troué d’éclats blancs. J’ai rêvé d’un boxeur au centre du plateau qui frappe sur un sac de sable... L’écriture n’est-elle pas un combat ? Chaque coup n’est-il pas un mot ?
J’ai rêvé de comédiens presque silencieux qui marchent comme des ombres vers la lumière des projecteurs. Et puis des voix incertaines, coups de canif dans le silence. J’ai rêvé d’une poésie dure et tendre, cailloux dans le courant des ruisseaux pleins d’eau et de larmes. 
» Max Eyrolle 

« Des poèmes empreints de sensibilité, de simplicité et d’interrogations. Il écrit comme il peint, dans le désordre amoureux des couleurs et des mots. Toute une moisson de mots. À en rire et à en pleurer. À garder au fond de soi pour les jours de disette.» Danièle Restoin

« C’est comme un océan de blanc, c’est tranchant comme une lame de sang, c’est drôle comme une forteresse de plumes, c’est triste comme devenir grand. » Julie Carnis


4ème de couverture de Que veux-tu que je te dise que tu ne saches déjà ?

J’avais déjà écrit de la poésie, comme on dit, cela fait des années, beaucoup d’années. Et puis, comme cela, elle est revenue dans ma vie d’un seul coup sans crier gare ! Les retrouvailles furent difficiles, un peu comme de vieux amants qui ont perdu les gestes mais ont gardé l’amour. C’est ma peau qui s’est souvenue de l’étreinte des mots, du sentiment des beautés perdues.
Alors les nuits furent plus courtes et la tâche difficile. On ne retrouve pas impunément ses vieilles passions.
Alors, un livre est né : petits bouts de vie raccordés les uns aux autres, bribes du temps, un peu comme ces pelotes de laine longtemps enfermées dans un carton dont les couleurs passées font rêver pour s’habiller demain. Max Eyrolle

Préface de L’éternité (détails) par Julie Carnis

Quelques pages, c’est tout. Et il n’en faudrait pas davantage sans quoi le lecteur risquerait d’y perdre plus que le souffle.
Quelques pages noircies de mots blancs, qui se tournent comme claquent les portes, au visage. C’est un murmure, un soupir qui hante l’auteur entre les lignes.
C’est aussi beau que c’est dur. C’est comme un drap grand comme un continent. On voudrait sortir sa tête, mais on a beau tirer, le drap ne finit pas. C’est comme ça, chaque rive se dérobe vous entraînant dans les tiroirs d’une âme qui vous est aussi chère qu’elle vous est inconnue.
C’est doux comme un océan de blanc, c’est tranchant comme une larme de sang, c’est drôle comme une forteresse de plumes, c’est triste comme devenir grand.
Non, cette histoire n’est pas d’amour ; Elle ne fut qu’un compte à rebours.

Extraits de la préface par Danièle Restoin de Que veux-tu que je te dise que tu ne saches déjà ?

Écrire comme on peint. Dans le désordre amoureux des couleurs et des mots.
Des mots–aquarelle dans lesquels on glisse avec ravissement et qui accrochent un coin de ciel, un battement d’ailes, une esquisses de souvenirs.

Des mots–eau fraîche qu’on boit jusqu’à plus soif et qui glissent entre nos doigts comme des larmes.
Des mots–coquillage qu’on porte à l’oreille pour écouter la valse lente d’un temps oublié.
Des mots–rouleau de printemps qui roulent avec nous, ivres de soleil dans l’herbe humide d’un matin de juin.
Des mots–épouvantail qui grincent des dents et jouent avec nos angoisses, rires mort-nés d’un monde absurde.
Des mots–Petit Poucet à semer le long du sentier où le visage d’une mère s’est perdu dans un rêve d’enfance.
Toute une moisson de mots. À en rire et à en pleurer. À garder au profond de soi pour les jours de disette.

Les portes ouvriront une heure avant le début du spectacle, vous pourrez y rencontrer l’auteur, découvrir ses nouveaux tableaux et ses livres (Éditions Le bruit des autres)… autour d’un verre.

 

Interview / / Focus Limousin / 
Posté par : Sabine Penaud
22 janv. 2016

CRITIQUES DE SPECTATEURS 
Zohra Sadaoui / Patrice Thomasse
Le Théâtre de l'Union, CDN Limousin, propose cette année à ses spectateurs des ateliers de critique, dirigés par le critique dramatique Jean-Pierre Han.
Le premier spectacle autour duquel ces ateliers ont eu lieu, était "Les époux" de David Lescot, mis en scène par Anne-Laure Liégeois.
Aujourd'hui, Radio Théâtre vous propose de découvrir le fruit de ces ateliers, en lisant la critique de l'une des participants, Zohra Sadaoui, et celle de l'un des participants, Patrice Thomasse.

Un couple sans histoires ?

Tout humain a sa propre histoire. Toute nation a sa propre Histoire. C’est en ce sens que Les époux, pièce écrite par David Lescot et mise en scène par Anne-Laure Liégeois, nous plonge à la fois dans l’univers historique de la Roumanie du 20ième siècle et dans un « je/u » dramatique du couple Ceausescu, interprété par les comédiens Olivier Dutillois et Agnès Pontier.

À peine entrés et installés dans la salle, le spectacle semble avoir commencé. La déambulation simultanée des deux acteurs, de stature opposée, sur une scène sobre, lumineuse et symétrique, les atours traditionnels et folkloriques dont ils sont parés, le décor en huis-clos de la scène m'interpellent quant à la nature de ce couple et à la tonalité de ce spectacle. S’agit-il d’un couple fusionnel, d’un couple original, d’un couple décalé ? S’agit-il d’un spectacle comique, clownesque, tragi-comique, burlesque ? Telles sont les questions qui traversent d'emblée mon esprit.

Tout commence par une histoire ordinaire. Un homme, une femme, issus tous deux d’un milieu traditionnel et campagnard, finissent par se rencontrer. Leurs « us et costumes » humbles et militants communs les unissent. Ils parviennent alors à devenir camarades de coeurs.

Une fois marié, le duo inséparable et fusionnel s’érige en Père et Mère du peuple roumain. Ils se métamorphosent et se défont alors de leurs habits humbles pour revêtir des tenues on ne peut plus solennelles. Une fois les rênes de la patrie en main, ils s’octroient les pleins pouvoirs et sèment alors la tyrannie dans leur pays. Désormais, communisme et despotisme se marient et s'allient.

D’une histoire ordinaire à une Histoire Extraordinaire, le parcours des deux époux est interprété de la façon la plus naturelle et débridée qui soit. Ici, tous les registres sont permis. Nous sommes pris dans l’histoire d’un couple banal aux personnalités clownesques et burlesques. Lui est grand, et elle petite : le duo s’annonce d’emblée décalé. Lui est hésitant -le bégaiement- et elle vaillante –sa posture autoritaire nous saute aux yeux. Par la suite, nous assistons aux exhibitions d’un duo politique hors pair, aux exigences implacables et démesurées. Lui comme Elle, sont avides de reconnaissance, à l’intérieur comme à l’extérieur de leur être. Lui comme Elle, au travers de leurs postures à la fois rigides et autoritaires, traduisent aussi bien leur soif de domination et de manipulation du peuple dont ils sont, pour ainsi dire, l'opium.

Ironie du sort, tout en nous dévoilant leur histoire et leur intimité, les époux au travers de scènes banales de la vie quotidienne, affichent finalement leur appartenance au commun des mortels. Humains nous-mêmes, nous sommes donc en face d’autres êtres humains qui, poussés par leur conquête de réussite et de pouvoir, se laissent à la fois manipuler par leurs désirs profonds et aveugler par leurs passions qui les mènent tout droit à la déchéance, à une déchéance Humaine.

Zohra Sadaoui

 

 

Dévoyez ! Dévoyez !


Nous avons trois soirs au Théâtre de l'Union afin de nous remettre en phase avec les lendemains de la seconde guerre mondiale, vus de l‘est : en Roumanie. Les velléités de rapprochement de ce qu’il reste des nations de cette vieille Europe, écartelée entre un fascisme à peine froid dont elle ne veut plus entendre parler et un communisme vers lequel elle aurait pu se tourner par dépit, la rendent attentive au fonctionnement des républiques socialistes d‘après-guerre, histoire de voir ce qui pourrait en ressortir…

S'il pouvait subsister quelques espoirs de ce côté-là, la révélation progressive des purges staliniennes et plus tard, en direct, celle de la chute du gouvernement des Ceausescu vont s’appliquer à nous désespérer définitivement de la possibilité d‘une vie libre dans quelque système politique que ce soit.

Ainsi je divaguais librement au sortir de cette représentation « Des Epoux » pièce conduite par Anne-Laure Liégeois sur un texte de commande à David Lescot. Et nous ne sommes pas surpris de voir chacun s’exprimer dans son domaine, celui de l’écriture pour lui et de la direction d’acteur et de la scénographie pour elle, dans le but, d’offrir la meilleure compréhension des psychologies autoritaires lorsqu’elles atteignent leur but : celui du plus haut niveau de commandement d‘un état.

Ils sont deux sur scène et ce sont les futurs époux Ceausescu, Nicolae et Elena, militants de la même section du parti.
La première partie de la pièce, menée tambour battant et de façon parfois un peu forcée par un Olivier Dutilloy et une Agnès Pontier folkloriquement costumés, nous informe de la banalité des deux personnages, qu‘aucun destin d‘exception ne semble a priori attendre.
Au moment de leur rencontre, dans les manifestations du parti communiste, Nicolae est bègue et plutôt misogyne. Il semble entrevoir la possibilité de s’affirmer en présence de cette jeune fille qu’il vient de rencontrer. Ainsi nait cet amour, comme d’autre naissent pour d’autres raisons. Celui-ci songe à s’épanouir en obtenant sa place et ses avantages au sein du parti.
Ils convolent, prennent leurs dimension politique en connivence avec le pouvoir, manœuvrent habillement, et digèrent les éléments du marxisme à leur sauce, tandis qu’en arrière-plan s'installe et se fond la projection d'images d‘archives.
A partir de cet unique lieu de vie, nous les voyons s’affirmer, grandir dans la démesure, et leur histoire se déroule sous nos yeux : les présidents en visite, la cérémonie d’adieu au vieux Conducator, les votes à main levée, les discours convenus et de circonstance... L’entière dimension historique du spectacle nous est ainsi livrée et ne nous quittera plus. Les comédiens en porteront tous les aspects mégalo-grotesques, à bout de bras.
De l’ascension à la déchéance, ils agissent en ambassadeurs de leur propre vanité, discutent et comparent les qualités de l’accueil des pays visités, comptabilisent les petites cuilleres chapardées, organisent des parties de chasse à l‘ours diplomatiques (bonjour monsieur Giscard), contrôlent l’avancée des travaux d’un énorme et prétentieux palais de marbre dont ils accepteront de prendre livraison seulement quand le choix des colonnes sera le bon.
Tous les doutes sur la crédibilité de l’entreprise théâtrale sont alors levés lorsque le jeu grotesque, qui jusqu’ici nourrissait la fiction, devient un outil acéré pour décrire le réel. Alors nous comprenons que nous sommes venus pour ça aussi, pour, à partir de nos vagues souvenir, et à supposer que nous soyons nés au milieu du XXème siècle, essayer de recoller ensemble les morceaux de nos mémoires saturées des scabreuses situations politiques d‘après-guerre. Parmi toutes, effectivement, celle-ci mérite une attention particulière.

La pièce restant centrée sur les Époux, l’aspect informatif de la pièce atteint cependant ses limites, car nulle part les atteintes directes à la vie du peuple ne sont évoquées. Métaphoriquement, par des combats de chiens projetés en vidéo, veut-on nous signifier pourtant l’existence d’une violence extérieure.
Depuis l’univers clos du palais, d’où ils gouvernèrent et sévirent cinquante année durant, aucune image cruelle n‘apparait, les assassinats convenant mal aux situations burlesques dans lesquelles Les Epoux se complaisent.
Pour notre plus grand bien, la mise en scène nous épargne donc leur exécution à tous deux. Nous sommes en 1989, les massacres de Timisoara viennent d’avoir lieu, après avoir tout de même brièvement évoqué les souffrances supportées par le peuple, un tribunal d’exception prononce la sentence … et fin de partie.

A un moment de notre histoire, étendue à celle de nos voisins d’Europe de l’est que nous pourrions avoir tendance à mépriser si nous ne nous surveillions pas un peu, je mets en balance les dérives de notre nation exprimées juste un peu plus tôt. Voilà à peu près ce à quoi je pensais en descendant les marches de l’Union ce vendredi d’octobre 2015 et voilà sans doute ce à quoi un théâtre peut servir.

Patrice Thomasse
                                                                                                                       

Le Théâtre de l'Union, Centre Dramatique National du Limousin, propose cette année une curieuse expérience à ses spectateurs : endosser le costume du critique !
Trois ateliers de critique seront donc dirigés par Jean-Pierre Han au Théâtre de l'Union cette saison.
Ils auront pour but une réflexion collective autour des œuvres vues et le passage à l'acte... d'écrire.
C'est la dimension du plaisir d'écrire et d'être spectateur qui sera mise en avant lors de ces ateliers.
Aucun niveau spécifique n'est requis, les ateliers sont ouverts à tous.
Critique dramatique, Jean-Pierre Han mène de nombreux ateliers de critique en France et est, entre autres, directeur de la revue frictions.
Radio Théâtre est partenaire de cette action et publiera au fur et à mesure des critiques de spectateurs rédigées lors de ces ateliers.

Pour en savoir plus, vous pouvez écouter notre entretien avec Jean-Pierre Han.

Trois rendez-vous sont proposés cette saison, autour des spectacles Les épouxRichard III - Loyauté me lie - et Neva
Il faut de préférence que les personnes souhaitant participer à l’atelier d’écriture critique assistent aux représentations suivantes :
 
Les époux 
de David Lescot. 
Mise en scène Anna-Laure Liégeois, le festin.
- du 14 au 16 octobre 2015 -
Représentation atelier le vendredi 16 octobre.
L’atelier critique a eu lieu le vendredi 16/10/15 à 18h30 et le samedi 17/10/15 de 10h à 12h et de 14h à 16h.
 
Richard III - Loyauté me lie - 
Une adaptation du Richard III de William Shakespeare. 
Un spectacle de  Jean Lambert-wild, Elodie Bordas, Lorenzo Malaguerra, Gérald Garutti, Jean-Luc Therminarias et Stéphane Blanquet.
- du 19 au 29 janvier 2016 -
Représentation atelier le vendredi 22 janvier.
L’atelier critique aura lieu le vendredi 22/01/16 à 18h30 et le samedi 23/01/16 de 10h à 12h et de 14h à 16h.
 
Neva 
de Guillermo Calderón.
Mise en scène Paul Golub.
- du 1er au 4 mars 2016 -
Représentation atelier le vendredi 4 mars.
L’atelier critique aura lieu le vendredi 04/03/16 à 18h30 et le samedi 05/03/16 de 10h à 12h et de 14h à 16h.

Tarif : 15€ par atelier d'écriture / forfait de 40€ pour les 3 ateliers + places pour les spectacles 
Attention, nombre de places limité à 15 personnes par atelier. 
 
Pour plus d'infos, n'hésitez pas à contacter le 05 55 79 15 78 ou par mail à public@theatre-union.fr

Les époux

Texte : David Lescot
Mise en scène et scénographie : Anne-Laure Liégeois
Assistée de : Audrey Tarpinian
Avec : Olivier Dutilloy, Agnès Pontier
Lumières : Dominique Borrini
Réalisation sonore : François Leymarie
Réalisation vidéo : Grégory Hiétin
Scénographie et costumes : Anne-Laure Liégeois
Régie générale : Antoine Gianforcaro
Régie son et vidéo : Guillaume Monard
Régie lumières : Patrice Lechevallier
Couture : Elisa Ingrassia

Avant-première les 25, 26 et 27 novembre 2014 au Volcan - Scène Nationale du Havre
Création les 6 et 7 mai 2015 au Cratère - Scène Nationale d'Alès
Co-production : le Festin - compagnie Anne-Laure Liégeois, Le Volcan - Scène Nationale du Havre


Prochaines dates


le 26 nov. 2015 - Les époux
La Merise - Trappes

Le 15 déc. 2015 et 16 déc. 2015 - Les époux
Espace des Arts -Chalon/Saône - Scène Nationale

Du 07 janv. 2016 au 09 janv. 2016 - Les époux
NEST Théâtre - CDN de Thionvile

Du 19 janv. 2016 au 22 janv. 2016 - Les époux
TDB - Théâtre Dijon Bourgogne - CDN

Du 02 févr. 2016 au 06 févr. 2016 - Les époux
Théâtre 71 - Malakoff

Le 25 mai 2016 et 26 mai 2016 - Les époux
L'Apostrophe - SN de Cergy Pontoise - Théâtre des Arts

 

Rédaction / / Focus Limousin / 
Posté par : Zohra Sadaoui / Patrice Thomasse
04 déc. 2015

CRITIQUES DE SPECTATEURS 

Le Théâtre de l'Union, CDN Limousin, propose cette année à ses spectateurs des ateliers de critique, dirigés par le critique dramatique Jean-Pierre Han.
Le premier spectacle autour duquel ces ateliers ont eu lieu, était "Les époux" de David Lescot, mis en scène par Anne-Laure Liégeois.
Aujourd'hui, Radio Théâtre vous propose de découvrir le fruit de ces ateliers, en lisant la critique de deux des participants.

Deux méchants clowns 

Anne-Laure Liégeois affectionne particulièrement l’étude des couples au pouvoir. Après les époux Macbeth, elle choisit de s’attaquer à l’histoire intime d’un couple contemporain : Elena et Nicolae Ceausescu. Et c’est tout naturellement qu’elle se tourne vers David Lescot, dont l’histoire familiale est toute empreinte du communisme, pour écrire le texte de cette pièce. Il en résulte un considérable travail historique qui offre une base solide à un spectacle contre toute attente très divertissant !

Car le moins qu’on puisse dire, c’est qu’Anne-Laure Liégeois nous amène, avec beaucoup de finesse, d’intelligence et d’humour, à nous enfoncer dans les tréfonds de l’Histoire à travers le prisme de ce couple médiocre et inconsistant qui va pourtant parvenir à imposer une dictature implacable sur la Roumanie.

Tout d’abord, grâce au traitement burlesque de ces deux personnages magistralement interprétés par Agnès Pontier et Olivier Dutilloy : on suit médusés l’ascension de ces deux êtres plus que quelconques, pas franchement doués, loin s’en faut ! Les deux comédiens se donnent à corps perdu dans un jeu extrêmement physique, ce qui donne un rythme très intense au spectacle. Ils passent avec une aisance rare d’un registre à l’autre : lorsqu’ils commencent, on ne voit guère plus en eux que de piètres et méchants clowns. Puis, on les voit apprendre, petit à petit, à se mettre en scène. D’un non-jeu initial, le théâtre émerge tout en subtilité sur le plateau.

Anne-Laure Liégeois réussit le pari de ne tomber dans aucun des excès auxquels aurait immanquablement pu laisser place un sujet tel que celui-ci. Elle nous donne à voir la machine politique et ses dessous mais le trait n’est jamais forcé. D’ailleurs, on en arrive à les trouver presque attachants ces personnages, avec leurs petits travers (vol d’argenterie dans les demeures présidentielles et royales qui les accueillent) et leurs défauts (les voir s’extasier devant leur album photo auprès des plus grands de ce monde à leurs côtés).

On suit incrédules cette volonté farouche, ces efforts quotidiens pour combattre ces handicaps qui sont les leurs (son bégaiement à lui, sa banalité à elle). Quelle ascension vertigineuse jusqu’à leur chute, terrible, puisqu’ils finissent exécutés sous l’œil des caméras de télévision...
Mais là encore, la force de cette mise en scène réside dans le fait de nous présenter un spectacle tout en retenue et si intelligent ! Il nous apprend plein de choses sans en avoir l’air, et sans pour autant tomber dans le travers de n’être qu’une fresque historique.

Tout est une question d’équilibre, et Anne-Laure Liégeois réussit le pari de ne pas tomber ni dans la caricature ni dans la facilité : la scénographie somme toute minimaliste (trois pans de murs sur lesquels sont régulièrement projetées des images) laisse l’imaginaire du spectateur s’exprimer. On est presque toujours sur la retenue, laissant ainsi s’exprimer la force du propos plutôt que de l’imposer au spectateur par la force des images de destruction que d’aucuns auraient pu être tentés de projeter.


Isabelle Delbruyère

 

Il dit qu'elle est moche, elle dit qu'il est un abruti

Dans Les Époux, David Lescot délivre au monde une vision des femmes absolument glaçante.
Invité par la metteur en scène Anne-laure Liégeois à écrire l’histoire du couple Ceausescu et l’ascension fulgurante du dictateur, il fait le choix de tirer du mari le portrait d’un doux simplet quasi irresponsable, et de la femme celui d’une une harpie manipulatrice, contribuant ainsi, comme bien d’autres avant lui, au mythe d’Adam et Ève de la femme sorcière qui est la cause de tous les maux.
La mise en scène d’Anne Laure Liégeois remet pourtant en cause ce postulat. Et elle le fait avec finesse, de par le choix  de ne pas contester ce postulat, mais de le renforcer, par tous les moyens possibles, afin de le faire apparaitre clairement au spectateur.

Agnès Pontier et Olivier Dutilloy, les deux interprètes se donnent également à corps perdu afin de rendre visible le constat d’une féminité diabolique, en se jetant absolument dans la langue de David Lescot. Et c’est une langue brillante, quoi que l’on puisse penser de sa pensée. Hyper rythmée, drôle et mordante, sans répit et sans respiration, la langue exige des acteurs qu’ils se plient à son flow.

Anne Laure-Liégeois, qui a également monté Macbeth, et qui s’y connait bien en matière de sorcières assoiffées de pouvoir, créé au plateau un univers imbibé de féminité. À partir d’un espace neutre, mais véritable machine à jouer, composé de trois murs blancs qui serviront d’écrans, elle propose un univers sensuel et fantaisiste. La parfaite maitrise des couleurs dans les accessoires, costumes et lumière, les motifs végétaux des tapisseries projetés en vidéos, et même la violence du film des chiens de combats, tout dans son univers nous renvoie à la femme.

Que dire de ce spectacle, sinon que la metteur en scène est une personne intelligente, qui a su concevoir un univers cohérent, se positionner face au texte, et fabriquer des codes de jeu réjouissants pour le public et les acteurs ? Une femme tellement rusée, qu’on pourrait même la soupçonner d’avoir encouragé David Lescot à adopter ce point de vue pour qu’elle puisse développer le sien en contrepoint...

Certains reprocheront surement à Anne-Laure Liégeois le rythme du spectacle, qui il est vrai ne connait pas de véritable, transition, bascule ou rupture, avant la scène où Les Époux ont peur du monstre-foule qui grogne sa colère lors du dernier discours. Pour la défendre, on pourra leur répondre qu’il est dommage qu’en 2015 la convention classique de  « la bascule avant le paroxysme » soit encore si solidement ancrée dans les esprit des spectateurs et des artistes qu’elle rend bien des metteurs en scène timides de s’essayer à développer une autre forme d’écriture.

Laissons cette question-là ouverte, et rendons hommage à Anne-Laure Liégeois pour son art de la chute et pour l’horreur de la dernière scène, dans laquelle elle met en regard ses personnages guignols avec la réalité des images d’archives du procès des Caucescu. Giflés nous sommes, après nous être entichés des deux époux, de découvris les vrais, déjà morts, car vides d’humanité, dont les visages sont durcis par la haine et dont le physique réellement déformés par la méchanceté ressemble à celui de cadavres. 



Lisez une autre critique de spectateur au sujet du spectacle Les époux.

Le Théâtre de l'Union, Centre Dramatique National du Limousin, propose cette année une curieuse expérience à ses spectateurs : endosser le costume du critique !
Trois ateliers de critique seront donc dirigés par Jean-Pierre Han au Théâtre de l'Union cette saison.
Ils auront pour but une réflexion collective autour des œuvres vues et le passage à l'acte... d'écrire.
C'est la dimension du plaisir d'écrire et d'être spectateur qui sera mise en avant lors de ces ateliers.
Aucun niveau spécifique n'est requis, les ateliers sont ouverts à tous.
Critique dramatique, Jean-Pierre Han mène de nombreux ateliers de critique en France et est, entre autres, directeur de la revue frictions.
Radio Théâtre est partenaire de cette action et publiera au fur et à mesure des critiques de spectateurs rédigées lors de ces ateliers.

Pour en savoir plus, vous pouvez écouter notre entretien avec Jean-Pierre Han.

Trois rendez-vous sont proposés cette saison, autour des spectacles Les épouxRichard III - Loyauté me lie - et Neva
Il faut de préférence que les personnes souhaitant participer à l’atelier d’écriture critique assistent aux représentations suivantes :
 
Les époux 
de David Lescot. 
Mise en scène Anna-Laure Liégeois, le festin.
- du 14 au 16 octobre 2015 -
Représentation atelier le vendredi 16 octobre.
L’atelier critique a eu lieu le vendredi 16/10/15 à 18h30 et le samedi 17/10/15 de 10h à 12h et de 14h à 16h.
 
Richard III - Loyauté me lie - 
Une adaptation du Richard III de William Shakespeare. 
Un spectacle de  Jean Lambert-wild, Elodie Bordas, Lorenzo Malaguerra, Gérald Garutti, Jean-Luc Therminarias et Stéphane Blanquet.
- du 19 au 29 janvier 2016 -
Représentation atelier le vendredi 22 janvier.
L’atelier critique aura lieu le vendredi 22/01/16 à 18h30 et le samedi 23/01/16 de 10h à 12h et de 14h à 16h.
 
Neva 
de Guillermo Calderón.
Mise en scène Paul Golub.
- du 1er au 4 mars 2016 -
Représentation atelier le vendredi 4 mars.
L’atelier critique aura lieu le vendredi 04/03/16 à 18h30 et le samedi 05/03/16 de 10h à 12h et de 14h à 16h.

Tarif : 15€ par atelier d'écriture / forfait de 40€ pour les 3 ateliers + places pour les spectacles 
Attention, nombre de places limité à 15 personnes par atelier. 
 
Pour plus d'infos, n'hésitez pas à contacter le 05 55 79 15 78 ou par mail à public@theatre-union.fr

Les époux

Texte : David Lescot
Mise en scène et scénographie : Anne-Laure Liégeois
Assistée de : Audrey Tarpinian
Avec : Olivier Dutilloy, Agnès Pontier
Lumières : Dominique Borrini
Réalisation sonore : François Leymarie
Réalisation vidéo : Grégory Hiétin
Scénographie et costumes : Anne-Laure Liégeois
Régie générale : Antoine Gianforcaro
Régie son et vidéo : Guillaume Monard
Régie lumières : Patrice Lechevallier
Couture : Elisa Ingrassia

Avant-première les 25, 26 et 27 novembre 2014 au Volcan - Scène Nationale du Havre
Création les 6 et 7 mai 2015 au Cratère - Scène Nationale d'Alès
Co-production : le Festin - compagnie Anne-Laure Liégeois, Le Volcan - Scène Nationale du Havre


Prochaines dates


le 26 nov. 2015 - Les époux
La Merise - Trappes

Le 15 déc. 2015 et 16 déc. 2015 - Les époux
Espace des Arts -Chalon/Saône - Scène Nationale

Du 07 janv. 2016 au 09 janv. 2016 - Les époux
NEST Théâtre - CDN de Thionvile

Du 19 janv. 2016 au 22 janv. 2016 - Les époux
TDB - Théâtre Dijon Bourgogne - CDN

Du 02 févr. 2016 au 06 févr. 2016 - Les époux
Théâtre 71 - Malakoff

Le 25 mai 2016 et 26 mai 2016 - Les époux
L'Apostrophe - SN de Cergy Pontoise - Théâtre des Arts


Rédaction / / Focus Limousin / 
Posté par : Isabelle Delbruyère
16 nov. 2015

CRITIQUES DE SPECTATEURS
Bernard Voisin / Tristan Gros
Le Théâtre de l'Union, CDN Limousin, propose cette année à ses spectateurs des ateliers de critique, dirigés par le critique dramatique Jean-Pierre Han.
Le premier spectacle autour duquel ces ateliers ont eu lieu, était "Les époux" de David Lescot, mis en scène par Anne-Laure Liégeois.
Aujourd'hui, Radio Théâtre vous propose de découvrir le fruit de ces ateliers, en lisant la critique de l'un des participants, Bernard Voisin.

Les dessous d'un couple de dictateurs

Ce sont deux personnes âgées assises côte à côte derrière une table d'école.
Nous sommes le 22 décembre 1989, il fait froid dehors et sans doute aussi ici, à l'intérieur.
Les deux vieux ont gardé leurs manteaux. Elena a dans les mains une enveloppe, peut être pleine de billets de banque, qu'elle manipule nerveusement ; personne n'y prête attention. Ils auront bientôt les mains liées par des cordes et mourront dans l'heure, criblés de balles par un peloton d'exécution. Cette scène est gravée dans les mémoires de ceux qui ont vécu la chute du mur de Berlin et l'écroulement des régimes socialistes. C'est une vidéo tremblante, terriblement exacte qui marque la fin du couple Ceausescu, la chute du pouvoir communiste en Roumanie et la fin du spectacle mis en scène par Anne Laure Liégeois au Théâtre de l'Union. Elle témoigne de ce moment magique pour les révolutionnaires, tragique pour les tyrans, où la mise en scène du pouvoir s'annule brusquement pour tomber dans un tout autre registre qui leur échappe.

David Lescot en connaît un rayon sur les organisations communistes : « tout ce que je sais », dit-il dans un de ses textes « je l'ai appris dans ce qui restait des colonies de vacances imaginées par les juifs du parti communiste français juste après la guerre ». Et il est vrai que ces organisations étaient porteuses d'un incroyable pouvoir d'émancipation pour des générations de jeunes gens des classes populaires. Anne Laure Liégeois, quant à elle s'intéresse à l'homme au pouvoir entre politique et libido plus ou moins satisfaisante.

Alors, le spectacle ? C'est une histoire assez cocasse, consternante quand on y pense, de deux abrutis finis, nullités absolues à l'école et qui finissent par accéder à un pouvoir absolu lui aussi. Et ça finit mal. On entre bien dans le jeu, on rit ou sourit souvent.

Mais le plus intéressant dans ce spectacle est la confrontation entre un théâtre, celui qui s'affirme, qui ne se cache pas, qui ne peut pas exister sans notre coopération (celui que nous offre l'équipe de création du spectacle) et le théâtre du pouvoir. Difficile de discerner la part de l'auteur, de la metteure en scène et des acteurs dans cette affaire : l'œuvre est homogène.

Des vidéos sont projetées sur les murs blancs d'une pièce sans porte mais munie d'une ouverture qui sert à la fois de vide ordures et de monte charges. Ces vidéos apportent pour certaines d'entre elles le réel d'un documentaire (discours, images d'actualités) et pour d'autres une dimension de mystère (on pense aux chiens qui apparaissent à des moments clés où le couple bascule dans la folie du pouvoir).

Sur scène, une actrice et un acteur (Agnès Pontier et Olivier Dutilloy), déguisés au départ en costumes traditionnels roumains vont nous raconter l'histoire du couple, les incarner parfois, prononcer des discours qui ont été réellement prononcés. Qu'en ressort-il ? Que Nicolae  Ceausescu et son épouse avaient une volonté égale à celle d'un artiste. Que Nicolae était un acteur capable de travailler avec acharnement pour surmonter son bégaiement sous la direction de sa femme, Elena, metteure en scène. Qu'ils sont devenus fous de mise en scène et de scénographie en grandeur réelle : on le voit dans les grandes célébrations socialistes et à travers les réaménagements de Bucarest.

Face à ce théâtre du pouvoir, un autre, tout simple, mais nécessaire, visible, démontable, fait pour éveiller. Celui qui en 30 secondes nous fait voir, par exemple, après une longue période de chastes fréquentations, la concrétisation de la relation de Nicolae et Elena Ceausescu, leur mariage et la naissance de leur progéniture. Condensé de pur théâtre à confronter à l'histoire et à notre actualité.


Bernard Voisin

 

Le festin : un homme, une femme, le pouvoir

Anne-Laure Liégeois, son nom je le connais. Je l'ai connue en tant que directrice du Centre Dramatique National d’Auvergne, à Montluçon. Elle avait appelé ce théâtre Le Festin, tout comme sa compagnie. Le Festin, nom fort intéressant et peu anodin...

Je me rappelle de sa mise en scène de La duchesse de Malfi, qui racontait le règne de cette femme, entre passion, amour et chaos. Mais je me rappelle surtout de son adaptation de Macbeth, de William Shakespeare, vue au Théâtre de l'Union il y a deux ans. 

Des époux Ceausescu, je ne connaissais que le nom, certaines images, et surtout l'idée qu'ils ont laissée derrière eux : celle de la dictature. J'ai donc découvert l'histoire, les trépas, les tourments de ce couple par le biais de ce spectacle. Cette pièce aurait donc pu être très historique, comme une visite guidée dans un musée poussiéreux et ennuyant, mais David Lescot et Anne-Laure Liégeois ont réussi ici à concevoir une œuvre artistique passionnante.

La scénographie, conçue par Liégeois elle-même, sert le spectacle. J'ai rarement vu une aussi bonne utilisation de la vidéo au théâtre. Trop souvent au théâtre, la vidéo est redondante, répète le propos, est superficielle ou irréfléchie. Ici, elle soutient le discours, apporte à la dimension formelle et intentionnelle une vrai puissance. Entre autres, la séquence vidéo dans laquelle il nous est donné à voir des chiens qui se battent est une allégorie très forte. 

La mise en scène qu’Anne-Laure Liégeois avait proposée de Macbeth était beaucoup plus sombre et désespéré que celle des Époux. Il y avait beaucoup d'acteurs sur le plateau, et au niveau de l'esthétique elle était proche du cinéma et de la peinture. Ici, nous sommes plongés dans une esthétique très différente, dans laquelle Liégeois mélange les genres avec aisance, et ce faisant pousse à son paroxysme la solitude d'un couple face à son peuple. On retrouve pourtant la même intention que dans Macbeth : celle de s’introduire dans l’esprit du couple despotique. La scénographie est construite comme si le spectateur était à l'intérieur du cerveau du couple, sur la surface duquel seraient projetés des images de fantasmes et de cauchemars. La dimension probablement la plus intéressante de ce spectacle est celle de l’intérêt qu’Anne-Laure Liégeois porte aux mécanismes du pouvoir et à la place du couple au sein du politique.

Ce n'est pas un hasard si les femmes tiennent une place centrale dans les œuvres d’Anne-Laure Liégeois. En tant que metteuse en scène, en tant qu’auteure qu’on pourrait qualifier de féministe, elle met un point d’honneur à interroger la place de la femme dans la société à travers le spectacle vivant. Ici, Madame Ceausescu est comme Lady Macbeth : c'est elle, dans l'ombre, qui dirige le monde. Liégeois a d’ailleurs écrit au sujet de ce personnage : « Pour tromper son ennui de femme parquée dans la sphère domestique, elle le conduit par la main, comme la mère conduit l'enfant. » C'est ici le même raisonnement qui est mis en œuvre pour traiter le personnage de Madame Ceausescu. 

Quant à l’image du « festin », elle aussi est récurrente dans le travail d’Anne-Laure Liégeois. C’est celle du couple à table qui se régale en mangeant, en parlant, en débattant et en préparant le prochain complot. On la retrouve dans Macbeth, mais aussi dans Les époux, sous la forme du festin des deux chiens enragés.

Tristan Gros

Le Théâtre de l'Union, Centre Dramatique National du Limousin, propose cette année une curieuse expérience à ses spectateurs : endosser le costume du critique !
Trois ateliers de critique seront donc dirigés par Jean-Pierre Han au Théâtre de l'Union cette saison.
Ils auront pour but une réflexion collective autour des œuvres vues et le passage à l'acte... d'écrire.
C'est la dimension du plaisir d'écrire et d'être spectateur qui sera mise en avant lors de ces ateliers.
Aucun niveau spécifique n'est requis, les ateliers sont ouverts à tous.
Critique dramatique, Jean-Pierre Han mène de nombreux ateliers de critique en France et est, entre autres, directeur de la revue frictions.
Radio Théâtre est partenaire de cette action et publiera au fur et à mesure des critiques de spectateurs rédigées lors de ces ateliers.

Pour en savoir plus, vous pouvez écouter notre entretien avec Jean-Pierre Han.

Trois rendez-vous sont proposés cette saison, autour des spectacles Les épouxRichard III - Loyauté me lie - et Neva
Il faut de préférence que les personnes souhaitant participer à l’atelier d’écriture critique assistent aux représentations suivantes :
 
Les époux 
de David Lescot. 
Mise en scène Anna-Laure Liégeois, le festin.
- du 14 au 16 octobre 2015 -
Représentation atelier le vendredi 16 octobre.
L’atelier critique a eu lieu le vendredi 16/10/15 à 18h30 et le samedi 17/10/15 de 10h à 12h et de 14h à 16h.
 
Richard III - Loyauté me lie - 
Une adaptation du Richard III de William Shakespeare. 
Un spectacle de  Jean Lambert-wild, Elodie Bordas, Lorenzo Malaguerra, Gérald Garutti, Jean-Luc Therminarias et Stéphane Blanquet.
- du 19 au 29 janvier 2016 -
Représentation atelier le vendredi 22 janvier.
L’atelier critique aura lieu le vendredi 22/01/16 à 18h30 et le samedi 23/01/16 de 10h à 12h et de 14h à 16h.
 
Neva 
de Guillermo Calderón.
Mise en scène Paul Golub.
- du 1er au 4 mars 2016 -
Représentation atelier le vendredi 4 mars.
L’atelier critique aura lieu le vendredi 04/03/16 à 18h30 et le samedi 05/03/16 de 10h à 12h et de 14h à 16h.

Tarif : 15€ par atelier d'écriture / forfait de 40€ pour les 3 ateliers + places pour les spectacles 
Attention, nombre de places limité à 15 personnes par atelier. 
 
Pour plus d'infos, n'hésitez pas à contacter le 05 55 79 15 78 ou par mail à public@theatre-union.fr

Les époux

Texte : David Lescot
Mise en scène et scénographie : Anne-Laure Liégeois
Assistée de : Audrey Tarpinian
Avec : Olivier Dutilloy, Agnès Pontier
Lumières : Dominique Borrini
Réalisation sonore : François Leymarie
Réalisation vidéo : Grégory Hiétin
Scénographie et costumes : Anne-Laure Liégeois
Régie générale : Antoine Gianforcaro
Régie son et vidéo : Guillaume Monard
Régie lumières : Patrice Lechevallier
Couture : Elisa Ingrassia

Avant-première les 25, 26 et 27 novembre 2014 au Volcan - Scène Nationale du Havre
Création les 6 et 7 mai 2015 au Cratère - Scène Nationale d'Alès
Co-production : le Festin - compagnie Anne-Laure Liégeois, Le Volcan - Scène Nationale du Havre


Prochaines dates


le 26 nov. 2015 - Les époux
La Merise - Trappes

Le 15 déc. 2015 et 16 déc. 2015 - Les époux
Espace des Arts -Chalon/Saône - Scène Nationale

Du 07 janv. 2016 au 09 janv. 2016 - Les époux
NEST Théâtre - CDN de Thionvile

Du 19 janv. 2016 au 22 janv. 2016 - Les époux
TDB - Théâtre Dijon Bourgogne - CDN

Du 02 févr. 2016 au 06 févr. 2016 - Les époux
Théâtre 71 - Malakoff

Le 25 mai 2016 et 26 mai 2016 - Les époux
L'Apostrophe - SN de Cergy Pontoise - Théâtre des Arts

 

Rédaction / / Focus Limousin / 
Posté par : Bernard Voisin / Tristan Gros
11 oct. 2015

LES ÉDITIONS DERNIER TÉLÉGRAMME : « POST OFFICE FRANÇAIS »

Entretien Fabrice Caravaca / Benjamin Vareille

Les éditions Dernier Télégramme ont dix ans cette année. Fabrice Caravaca, qui les anime depuis leurs débuts, est le centre de cet entretien, où il s'agit d'ausculter autant le poète que l'éditeur. L'occasion de revenir sur la genèse de ce projet dont le programme est de se soucier par le livre de son objet, comme de son texte : le dialogue, c'est de s'effacer et de faire passer. Mais pas que. La maison défend des voix, des langages, qui s'emploient aujourd'hui au niveau national, avec les armes les plus modestes de ce côté-ci de l'arène, à nourrir une même émulsion.
L'entretien qui suit est extrait d'une série de trois rencontres d'une heure, réalisées entre avril et mai 2015, et orientées autour d'un lexique propre à celui de la maison d'édition.
En raison de la densité et la longueur de ce "dossier", Radio Théâtre le publiera en six parties, tout au long de l'été.

Vous vous apprêtez à lire la cinquième partie de ce dossier, qui constituera avec la partie six : Le discours (long cours)
N’hésitez pas à revenir en arrière pour lire la partie un et la partie deux qui constituent : Le Dialogue.
Puis la partie trois et la partie quatre, qui constituent : Les voix chorales.

 

Le discours (long cours) : Episode 5


LE DISCOURS (GRIOT + MANON)

Benjamin Vareille
- Il va être question de ce qui se construit au long terme pour toi, la maison d'édition, les gens qui t'entourent, et à quel point ce long terme, ce long cours – pour reprendre une image prise du champ lexical proche de ta ligne – a à voir avec le discours.

Fabrice Caravaca
- Mais tu parlais de dialogue, et maintenant de discours. J'aimerais savoir quelle différence tu fais entre eux deux ?

- Ah. Disons que le discours peut ne pas être forcément reçu exclusivement par un ou plusieurs des membres qui y participent, tandis que le dialogue peut se faire l'exclusivité de ceux qui y participent. Là où le dialogue peut être confidentiel, le discours peut être public, d'une certaine façon.

- Oui, le dialogue c'est « deux », effectivement. Il peut y avoir création d'un discours, aussi, qui serait de l'ordre d'un discours politique, oui. D'accord. Mais il ne peut pas y avoir « faire discours », mais seulement « discours ».

- Justement, si je parle du discours maintenant, c'est que je sous-entends qu'il y a avant cela multiplicité des voix, et qu'en amont encore il y a dialogue. En traversant cela dans l'ordre nous arrivons à un tout unique, qui dialogue, qui retranscrit, qui est rendu public.

- A une forme d'énoncé, oui.

- Un énoncé que l'on peut retracer dans tes collaborations, longues et parfois noueuses avec certaines personnes. On a évoqué Manuel Daull, il y en a d'autres. Pour moi toutes les pièces déjà aperçues de ton travail ajoutées à ces collaborations sont le jalonnement d'un parler plus long, de sa construction tout du moins.

- D'accord. Ce que j'essaie de comprendre, c'est ce qui se joue dans la construction de ces histoires longues, avec une personne. On pourrait dire qu'il y a des amitiés qui se sont créées avec certains des auteurs. Mais la question que je me pose est : en quoi ces amitiés peuvent-elles mener à une réflexion particulière par rapport au travail qui est fait par ces auteurs-là ? Et aussi est-ce que cela peut modifier la vision que j'ai de leur travail, la vision que j'ai de l'ensemble du suivi autour de la maison d'édition et de l'accompagnement de leurs textes, comme des textes des nouveaux auteurs ou de ceux dont je suis moins intime, moins proche ? Je suis en train de me poser la question maintenant, je n'y avais pas réfléchi avant. Je suis content de revoir certaines personnes, de prendre des nouvelles, que certains en prennent... Mais je ne me suis jamais demandé quel enjeu cela pouvait avoir dans la construction d'un discours, dans la construction d'une réflexion autour de ce que c'est que ce travail-là, avec ces constitutions d'amitiés...

- On avait fini le précédent entretien en évoquant le fait que chacun ayant sa place dans un dialogue au sein de la maison d'édition – entre auteurs, avec l'éditeur, à travers des lectures où la place à l'autre est donnée – tous participaient de l'émulsion qui faisait que chacun était amené à entendre différemment ce qui se passait autour de lui, et donc qu'une richesse intrinsèque se créait, par le discours.

- Oui, parce que les auteurs de la maison, et pas que, se lisent entre eux. Enfin je pense que la plupart des auteurs lit ce que les autres auteurs font, en tout cas en partie. Mais pas seulement.

- Comment est-ce que le fait d'avoir été sous le même toit – celui de la maison d'édition – pour ces auteurs a modifié leur comportement, leur écriture ? Et comment avec certains de ces auteurs es-tu entré dans un long discours ?

- Alors il est évident que l'on ne peut pas être dans un rapport d'exclusivité, au niveau de la publication des auteurs. Mais en effet, il se crée des histoires tout à fait particulières qui font que des auteurs vont se tourner vers moi pour leur livre suivant. Ou en tout cas serais-je le premier interlocuteur à voir le texte avant qu'éventuellement il soit proposé à d'autres. Il peut aussi y avoir discussion sur l'intérêt, le bon sens, dans l'histoire d'un auteur, à aller voir chez un autre éditeur. 

- Tu penses à qui ?

- Il y a eu Fred Griot, qui lui était déjà publié sur le net, par Publinet notamment si je me souviens bien. Donc nous avons fait deux livres ensemble, ce sont deux livres « papiers », depuis Book 0, et je suis son travail qui m'intéresse. Jusqu'à ce qu'un troisième livre s'impose, et qu'il soulève la question, l'envie de passer à quelque chose de plus « gros » que Dernier Télégramme – ce que je trouve tout à fait honorable, et qui ne me pose aucun problème.

- Tu réponds à son envie de passer à quelque chose de plus gros, d'en parler avec lui, tu le mets en relation ?

- Pour les relations chacun se débrouille, parce que je ne connais pas forcément les plus gros, hormis quelques uns. Mais l’idée est évidente, que l'on puisse vouloir passer à un autre éditeur. Souvent, alors même que l'on est partie prenante pour continuer le chemin, l’auteur souhaite une plus large diffusion, voilà. C'est de viser des maisons d'édition qui ont une « frappe » beaucoup plus forte, en termes de mise en place et de communication. Ça s'entend, cette chose-là. Et même si l'on est en poésie, il y a des maisons d'édition qui pourront justement publier tels textes, qui ne seront pas sous le label « poésie », et auront une vie différente que si cela avait été à moi de les accompagner.

- Donc il y aura un troisième livre avec Fred ?

- Oui mais plus qu'un troisième, ce sera une somme, un truc autour de mille pages ! Cela va s'appeler Refonder, il s'agit de son journal, de ses notes d'écriture, depuis vingt ans je crois. Ce sera la première fois que je fais un ouvrage comme ça aussi, donc ce sera très intéressant, ce sont des gros projets. Mais là on a une matière particulière, parce que l'on a une réflexion autour de l'écriture – et pas seulement de sa propre écriture mais aussi autour de qu'est-ce que c'est que l'acte d'écrire, de faire poésie – d'un auteur de la maison d'édition sur plus de vingt ans.

- Quelque chose qui n'est possible que si tu as déjà collaboré avec cette personne avant, s'il a déjà publié des choses sous ton nom, et qui connote une certaine évolution...

- C'est mieux dans ce sens-là, oui. C'est peut-être pour ça aussi qu'il y a des refus ailleurs. En même temps c'est un texte qui peut vivre en soi.

- Oui, il n'est pas circonscrit à ton propre catalogue, je vois. Mais sa ligne d'écriture à lui a pu se construire en parallèle à ta propre ligne d'édition. Et comme c'est quelqu'un qui a vécu un peu avec la maison d'édition...

- Oui je pense qu'il a rencontré certaines personnes, comme Christophe Manon, qui est aussi devenu un de ses camarades. On a fait deux livres ensemble, avec Christophe, et pourtant il est devenu l'un des plus proches amis avec qui je suis.

- Tu es dans une vraie relation avec Christophe Manon. Tu as cité son livre comme l'un des plus représentatifs de ta ligne...

- Pour moi oui, il y a L'Éternité qui compte effectivement beaucoup. Après, nous avons fait Qui Vive. Il y a possibilité d'un troisième ouvrage. On devait faire un troisième ouvrage et c'est Christophe qui a décidé de ne pas le faire... Il y aura sûrement un troisième projet avec lui à un moment ou à un autre.

- Qui s'articulera sur quoi, à ton avis ?

- Je ne sais pas, j'avais déjà eu un texte, et il se trouve que ni Christophe ni moi n'arrivons à le retrouver dans nos ordinateurs... Et il avait décidé au cours de ce projet de ne pas le publier, pour des raisons tout à fait légitimes que je comprends, par rapport à son propre travail d'écriture. Il voulait aller vers autre chose, mais ce n'était pas le moment pour lui de publier ce texte-là. Donc il m'a envoyé un livre qui est prêt, que l'on pourrait publier maintenant si on le voulait. Ce sont deux textes qui ont déjà existé auparavant qu'il regroupe : un qui existait pour le Général Instin, une sorte de collectif – là, en ce moment à Paris, ils prennent une rue qu'ils essaient de posséder autrement, politiquement, avec plus de deux-cents auteurs qui réinventent des possibilités d'existence pour le Général Instin – et aussi des petits poèmes qu'il m'avait donné à un moment, au début de la maison d'édition, ce devait être en 2007. J'avais fait tirer à part ces petits poèmes-là, à cinquante exemplaires, et c'était juste un cadeau que j'avais fait aux auteurs de la maison d'édition, aux amis...

- Encore une fois ce genre de production, ce genre d'objet n'est possible qu'avec des personnes avec lesquelles tu es entré en confiance, en amitié, avec qui les relations personnelles se sont développées mais qui partagent aussi ce terrain qui s'est balisé en travaillant avec toi.

- Oui. Mais là il y a quelque chose qui me gêne. Je pense que ça peut être important pour certains auteurs de continuer le travail avec Dernier Télégramme, et puis de continuer une relation humaine avec moi, mais est-ce que ça change tant que ça leur écriture, ou leur discours, ou la construction de leur discours ? Je n'en suis pas si sûr...

- Ça le modifie, d'une certaine façon...

- Oui, bien sûr, mais je crois que c'est comme chaque rencontre. Tu te nourris d'elle et c'est un élément nouveau qui participe de ta réflexion...

 

ESPACES ET TERRITOIRES (DAULL + ROLLA)

- Par rapport à la réflexion, je parlais de jalonner, de baliser un travail. J'aime aussi l'idée, antagoniste – mais qui est très complémentaire alors – de brouiller les pistes. À chaque nouveau livre d'un auteur qui a déjà publié, il y a une volonté de remettre sur le métier quelque chose qui en partie a été, mais avec une envie de presque brouiller ces pistes ?

- Pas forcément, il y a des auteurs qui au contraire prolongent leur travail. Le premier livre peut être une forme d'essai, pas forcément concluant, mais en tout cas suffisamment pour moi pour être publié. Ensuite j'attends le deuxième pour voir, à partir de ce travail initial...

- L'interaction ?

- Je ne sais pas, je donne mon point de vue mais je laisse l'auteur continuer. On peut discuter effectivement de l'écriture.

- Et vous trouvez une direction. Et la direction est quelque chose d'important si l'on reprend la métaphore du terrain, du paysage, qui est en soubassement liée à ta maison d'édition, comme quand on parlait du rhizome...

- Oui, mais moi je ne crois pas influencer plus que ça les auteurs. C'est plutôt eux qui viennent construire l'identité de ce que je suis en train de faire, finalement, plus que l'inverse.

- Ils ne viennent pas dans un pays qui s'appelle déjà Dernier Télégramme, ils participent à la création de ce pays...

- Oui c'est ça. Bon, maintenant la situation est un peu différente d'il y a quelques années... Maintenant il y a un lieu qui existe et qui est là, où l'on est accueilli ou pas, on y vit ou on n'y vit pas, on y vient de temps en temps...

- C'est pour ça que je parle de brouiller les pistes, c'est bien d'avoir un lieu qui existe quand même...

- Là oui, c'est un lieu, mais avec des frontières qui n'en sont pas. Disons qu'il faudrait réfléchir en termes de territoires, de frontières et d'espaces...

- C'est ce que l'on essaye de faire...

- Je ne sais pas dans quel sens cela pourrait marcher, c'est peut-être paradoxal... Mais est-ce qu'il y a des espaces dans lesquels des territoires existent ; ou bien est-ce qu'il y a des territoires dans lesquels les espaces se déplacent ? Ça fait partie de mes réflexions du moment, en termes d'écriture personnelle. Ces trucs autour du territoire, de la frontière, des espaces, et comment cela se déplace ou pas, et quelle tectonique on peut inventer dans tout cela. L'idée c'est qu'il y ait des fractures aussi, des impossibilités de franchissement qui restent temporaires. Enfin que le territoire ne soit pas sans relief, quoi, qu'il y ait des falaises, des collines, des montagnes...

- Pour moi il y a relief, direction, paysage, vallonnement, dès lors qu'il y a plusieurs topos qui sont alignés les uns par rapport aux autres ; s'il y a un seul point, on ne peut pas créer d'espace. D'où l'intérêt d'en parler maintenant, surtout vis-à-vis des collaborations...

- Dans une certaine mesure, c'est comme s'il y avait plusieurs ports possibles où l'on pouvait s'amarrer – c'est comme ça que l'on dit, je crois. Il faut aussi que la maison d'édition reste un espace de joie et de liberté pour les auteurs qui y viennent. J'impose très peu de contraintes aux auteurs. Je peux demander de retravailler certaines choses, mais j'interviens très peu sur les textes. Je donne mon point de vue...

- À titre d'exemple – sachant que cela ne fait pas office de loi universelle – si l'on prend le cas de Manuel Daull ?

- Oui. Je n'ai quasiment jamais retouché un texte de Manuel.

- Et pourtant, c'est peut-être aussi pour cela que sa production à lui peut définir, de façon disons plus précise que certaines autres publications, cet espace ou ces frontières qui sont celles du Dernier Télégramme ?

- La relation avec Manuel, elle est tout à fait particulière, c'est une rencontre très importante humainement, et c'est toujours le cas. C'est une espèce de suivi, d'amitié qui est présente depuis 2007.

- Lui aussi est très intéressé par le « paysage incertain », pour reprendre le titre du livre.

- Il a un très grand travail autour des espaces justement, oui. Mais il est aussi plasticien, il met en place des installations qui réfléchissent à tout cela, qui posent des questions en tout cas sur ça. Et c'est pourquoi il nomme sa collection « Des Traversées ». Traversées de territoires, d'espaces...

- Qui a publié le Rolla...

- Voilà ! Si cette proposition d'Alexandre Rolla vient de Manuel, ce n'est pas par hasard. C'est un texte très simple, narration à la première personne – enfin « simple », faussement simple évidemment.

- On retrouve les préoccupations du travail de Manuel.

- Oui, il y a des choses qui font écho, un écho lointain, mais écho tout de même. Dans les deux cas, et cela se manifeste différemment, il y aurait l'idée d'occuper l'espace mais de s'effacer aussi dans l'espace, et de laisser l'espace prendre la place. Dans le texte Alexandre pose cette question à plusieurs reprises, de savoir si c'est nous qui modifions l'espace ou si c'est l'espace qui nous modifie ; est-ce que c'est nous qui traversons l'espace ou est-ce que c'est lui qui nous traverse ? Des questions comme ça qui paraissent évidentes, mais on ne se les pose pas si souvent que ça. Ce sont de grandes métaphysiques qui peuvent se mettre en place avec ce genre d'interrogation. Au fond, ces histoires d'amitiés viennent plus bouleverser mon propre travail d'auteur, dans le bon sens, pour le secouer et le nourrir, plutôt que l'inverse. Je me pose maintenant la question de savoir pourquoi quelqu'un, connaissant le catalogue et peut-être me connaissant moi, a le souhait de venir participer à cette histoire... Car si l'on veut en fin de compte être publié au Dernier Télégramme, il faut aussi vivre cette histoire-là. Et je ne sais pas comment elle peut se vivre, cette histoire, il y a plusieurs modes de fonctionnement. Il y a des auteurs avec qui je n'ai quasiment pas de contacts depuis que l'on a fait le livre, qui sont très lointain. D'autres en revanche avec qui l'on se voit une fois dans l'année, mais par contre je reçois un manuscrit, et le travail se poursuit. C'est compliqué tout ça. Ce sont des histoires de personne à personne, d'intimité, ça dépasse la maison d'édition. C'est quelque chose qui peut être éminemment personnel. Alors oui c'est moi, Fabrice Caravaca, qui anime le Dernier Télégramme, et c'est comme ça que j'ai rencontré certaines de ces personnes qui sont devenues des auteurs au catalogue. On se voit souvent lors de lectures, ou autour de manifestations qui sont en lien avec la poésie. Mais je crois que l'on parle d'autre chose, en fin de compte. Là ce sont des relations, comme je peux en avoir qui sont des amitiés avec d'autres personnes, et qui ne sont pas poètes. Quel est le juste milieu ? Il y a un point où l'auteur, pour moi, n'est pas simplement un auteur, ce n'est pas juste quelqu'un qui écrit. C'est quelqu'un qui mène aussi son histoire personnelle, avec l'écriture. J'aime beaucoup quand on arrête de parler littérature, et que l'on se met dans une autre forme d'existence.

- Il y a une façon de parler de la littérature, et une façon de la faire.

- Oui, et je crois que c'est peut-être ça, vivre des moments avec des gens...

- Qui fait la littérature ?

- Oui. On n'est pas obligé de parler de littérature pour être en littérature déjà. Et puis la littérature, c'est essentiellement la lecture, pour moi. Donc des choses qui se font seul, même si l'on peut partager des lectures, évidemment...

- Oui, la lecture ne se fait que dans la solitude.

- L'écriture et la lecture sont des moments de solitude. Il est évident que l'on peut parler de ses lectures, que l'on peut offrir un livre ou parler de son travail d'écriture, mais....

- Dans ce domaine plus qu'ailleurs, parce qu'il y a une puissance de la solitude il y a une puissance du besoin d'attachement qui est très fort...

- On a besoin de se construire une petite famille, à un moment ou un autre. Si le Dernier Télégramme peut le permettre à certains, une famille amicale, alors tant mieux. Je ne sais pas.

 

DIALOGUE REPRISÉ (SERGE PEY)

- Par rapport aux collaborations longues, qui sont celles qui font la maison et qui sont intimement liées à toi et à ton histoire personnelle, et sur ce qui est publié, j'évoquais une trame. Chaque auteur est comme une couture, une surpiqûre, chaque travail publié est comme une éternelle reprise du dialogue, une partie d'un discours « reprisé ».

- Oui, oui, oui.

- Donc un dialogue reprisé, qui s'invente encore, qui ne serait pas un bégaiement...

- Non, je ne veux pas de ça non plus. Pour moi, l'idée est qu'il n'y a pas qu'un seul discours dans le Dernier Télégramme, il y a une multiplicité de discours sinon cela n'a pas de sens. En effet, les gens peuvent se rencontrer par les textes, les histoires, un lieu qui existe, mais ça ne m'intéresse pas si le Dernier Télégramme n'avait qu'une idée, c'est-à-dire si je n'avais qu'une ligne éditoriale. Pas du tout. La ligne éditoriale c'est de ne pas en avoir véritablement une. D'être justement ouvert à ces possibles rencontres, où le dialogue se passe, et où il peut se créer quelque chose qui sera partageable par beaucoup plus. Une mise en place du discours tel que tu l'entendais au début. Ce qui est intéressant est qu'il y a plusieurs discours, qu'ils sont habités par un ou deux auteurs et également entendus pas les autres, mais pas forcément partagés. Partageables oui, mais pas nécessairement partagés. Il y a des voix différentes dans ce catalogue.

- Certaines s'excluent, des fois ?

- Je ne crois pas. Je crois que certaines ne s'apprécient pas forcément, mais sinon non.

- Tu parlais de prendre en défaut une ligne, un balisement qui soit extrêmement strict, aux frontières très marquées. Tu donnes une direction mais en lui opposant finalement une série de ramifications du discours. Parce qu'il y a multiplicité des voix, donc. Si certaines ne s'excluent pas, pourtant c'est cette même pluralité qui fait leur unicité. Toutes ces voix partent dans tous les sens ?

- Oui. Mais pas dans tous les sens, il y a des sens particuliers, des directions malgré tout. Il y a des voix auxquelles je ne fais pas écho...

- Tu penses à quoi ?

- Il y a des voix que je connais, d'auteurs, qui m'on laissé des manuscrits, mais ce n'est pas ce que j'ai envie de faire résonner, voilà. Ils seront mieux ailleurs, parce qu'il y a une identité qui se construit, très certainement par le discours...

- C'est le cas, je n'en doute pas. Le genre d'identité que les auteurs peuvent à un moment temporairement partager avec ta maison pendant qu'elle est temporairement celle de ta maison, puisque l'une comme l'autre sont vouées à évoluer de toute façon, et s'enrichir.

- Oui, ça bouge, c'est ça qui est enrichissant. Même s'il y a des formes de fidélité avec certains auteurs. Et puis il y a aussi des formes d'infidélité de ma part : il y a des gens que je n'ai pas accompagnés, ou que je n'ai pas continué à accompagner. C'est arrivé, parfois, ce qui est plus ou moins bien vécu.

- Il y a des textes que tu as décidé de laisser rouler seuls ?

- Il y a des textes que je n'ai pas souhaité publier, parce que ce n'était pas du tout le moment pour moi. Peut-être que deux années auparavant cela aurait été possible, mais ça ne l'était plus pour moi. Même si pour la plupart des projets, lorsqu'on prend la décision, ils ne voient le jour qu'un an et demi, deux ans après. Mais il y a des formes d'évidences aussi dans les relations, et dans ce soutien mutuel, constant, entre les auteurs et la maison d'édition.

- On peut parler de Serge Pey...

- Voilà, il y a Serge, avec qui l'on discute depuis longtemps de certains projets. Quand ils voient le jour je suis content ! Là il y a ce grand projet autour de ses écrits sur la préhistoire, et ça c'est important pour moi.

- Ce sera le combientième ?

- Le cinquième, ou le sixième, je crois.

- C'est un record dans ta maison ? Qui en a publié le plus chez toi ?

- Non. Le plus ce doit être Manuel, et après ce doit être Lucien Suel. Avec Lucien on en est à six livres, et je l'ai vu il n'y a pas très longtemps à Avignon pour une lecture commune, un très beau moment. Et il me parlait de la suite de son journal, qui sera terminée en 2017, donc je sais qui si la maison d'édition existe toujours pour 2018 j'aurai la suite du journal de Lucien. C'est lui qui le dit, et ce n'est pas totalement faux, je suis finalement devenu son principal éditeur de poésie.

- Pour Manuel aussi c'est le cas.

- Oui c'est vrai que c'est le cas. Après, Manuel n'écrit pas seulement de la poésie. Il fait aussi des romans. Des textes comme L(o)una qui serait une forme de roman en vers, alors je ne sais comment appeler ce qu'il écrit. On pourrait appeler ça de la poésie, mais cela revient à notre première discussion, car c'est un problème d'appeler ça poésie. C'est de la littérature, mais je ne sais pas ce qu'il faudrait mettre après, quel adjectif...

- Mais cette indétermination de ce qu'il écrit le pousse aussi d'une certaine façon à se ranger parmi les tiens, de ton côté. C'est une indétermination que tu cultives, aussi.

- Oui, et il sait ce qu'il fait. Dès le début nous avons dit que c'était de la poésie, alors... Par commodité, oui, mais ce n'est ni plus, ni moins. Je ne sais pas. Il y a l'invention d'une écriture, un travail autour, et c'est cela qui l'intéresse. Et il y a humainement une personne qui est présente.

- Qui est donc très proche non seulement de toi, mais du coup de la maison d'édition-même.

- Oui, qui soutient ce travail-là, et qui a pu se mettre dans des colères pour des choses qui concernaient la maison – et plus en colère que moi. Il y a des longs parcours, effectivement. C'est très intime avec Manuel, là où avec Lucien c'est différent. On s'appelle de temps en temps, mais peu en fin de compte. On sait que l'on est là, qu'il y a des rendez-vous pris de temps à autres. Et Serge oui, qui est une relation tout à fait particulière...

- C'était quoi, la première rencontre ?

- Je peux te raconter l'histoire telle que je la raconte habituellement. J'étais au marché de la poésie, je ne sais plus quelle année exactement, mais une des premières fois où j'y étais. Et je croise Serge dans les allées, et je lui dis : « Monsieur Pey, excusez-moi, est-ce que l'on pourrait discuter ? » Il me répond : « Non, je n'ai pas le temps, mais je vous laisse mon mail. » Je me suis dit que ça n'était pas une rencontre, donc je n'ai pas envoyé de mail. Ce n'est pas grave, hein. L'année suivante, Richard Martel était avec moi sur le stand pour la revue Inter et les éditions Intervention, or ils sont amis et se connaissent depuis très longtemps, par le milieu de la performance. Serge va voir Richard, on se présente, nous commençons à discuter, et puis j'avais peut-être bu un petit peu – très certainement d'ailleurs – mais je commence à parler à Serge en espagnol... Et je ne sais pas pourquoi. Ce n'est pas une provocation non, mais peut-être pour créer une forme d'intimité. Il me dit : « Tu parles en espagnol ? C'est bien, tu as un manuscrit demain sur ton stand. » Et puis : « Ah, tu parles un peu avec l'accent d'Amérique du sud, tu auras deux manuscrits sur ton stand... » Et ça continue sur je ne sais quoi, puis trois manuscrits... Et nous allons manger tous ensemble. Je suis très joyeux, je discute avec Serge après la présentation de Richard. Bon. Et le lendemain, j'arrive un peu à la bourre, et j'avais deux manuscrits qui étaient effectivement là, sur le stand. Il y avait les « corbeaux », enfin Qaù, Ne sois pas un poète sois un corbeau nous sommes une poignée de corbeaux sur la terre, et Dialectique de la Tour de Pise. Donc je lis les deux...

- Ce sont ses deux premiers volumes chez toi...

- Alors je l'appelle et je lui dis qu'il y en a un qui m'intéresse plus particulièrement sur les deux, et il me dit : « Tu viens chez moi, et on va discuter. »

- Où est-ce qu'il habite ?

- À Toulouse... donc je me rends à Toulouse. Très bel accueil, nous mangeons le soir, il doit se lever tôt, et il me dit de rester dormir. Il bosse le matin. Vers huit heure, je ne sais plus, je me lève, il prépare le thé. Je m'installe, et il me dit : « Voilà, maintenant je vais te parler. » Et en effet il me parle, peut-être deux heures, en tout cas longtemps. Et il m'explique quelles sont sa ou ses visions de la poésie, qui sont ses amis, ses ennemis, son parcours, ce qu'il a fait.

- Ses amis et ses ennemis ?

- Oui, c'est important ça... Donc il joue franc-jeu, et me dit : « maintenant c'est toi qui décides. Tu sais un peu plus qui je suis. » Et on est allé manger. Et depuis on a fait le premier, le deuxième, et ensuite ça a été les Chants électro-néolithiques, que je ne devais pas faire au départ. Cela continue comme ça, on échange ensemble, je vais le voir de temps en temps quand je passe à Toulouse, et lui est venu ici plusieurs fois faire des lectures, toujours avec grand bonheur. Nous avons nos discussions autour de projets qui doivent se faire, et cela va souvent avec un cadeau. Pour les deux premiers livres il m'offre un bâton, et pour le troisième il m'invite en Sardaigne avec Chiara, passer une semaine là-bas, pour un festival. C'est Chiara Mulas, sa femme, qui est une très grande performeuse. J'aime beaucoup son travail, et cette femme. C'est ce que j'apprécie. Je suis toujours très heureux de les voir. Voilà.

- Ils ont une influence sur toi, ils continuent de l'avoir...

- Disons que le travail de Serge, je le connais depuis longtemps, et ça évoque beaucoup de choses pour moi. Et il y a des thématiques qui sont les siennes qui me touchent tout particulièrement.

- Qui sont devenues les tiennes ?

- Non pas spécialement, qui étaient là, présentes, qui s'animent.

- Lesquelles ?

- Tout le travail sur la métaphore par exemple, que j'aime beaucoup chez Serge. Cette invention d'une langue qui nous semblerait facilement imitable, mais qui en fait ne l'est pas du tout. Qui est complètement unique. Et comment il crée le rythme, sa prise de parole aussi m'intéresse. Il y a plein de choses. Dans les thématiques, tout le travail sur la préhistoire m'intéresse depuis longtemps. Julien Blaine aussi, avec Heaume suite homme, est en lien avec la préhistoire, dans une autre mesure.

 

 A suivre...

Propos recueillis et mis en forme par Benjamin Vareille,
Au café le Limousin, à Limoges.


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Découvrez le site des Editions Dernier Télégramme, dirigées par Fabrice Caravaca.

 

Interview / / Focus Limousin / / Dernier Télégramme / 
Posté par : Benjamin Vareille
11 oct. 2015

LES ÉDITIONS DERNIER TÉLÉGRAMME : « POST OFFICE FRANÇAIS »

"Je retrouve Fabrice Caravaca au coin de la rue Aigueperse d'abord, où les bureaux actuels du Dernier Télégramme sont posés, un coin blanc sous le ciel gris, d'où nous partons finalement pour le bas du quartier Carnot. L'entretien, à l'occasion des dix ans de la maison d'édition va se dérouler dans le demi-jour du Limousin, café bar où l'efficace double-entendre du mot queer est si soudainement évident, où l'on boit dans de vieilles tasses au vert céladon dépoli. Deux salles peut-être étroites que les murs de gaze rouge étouffent, entourés d'une accumulation kitsch qui pousse à l'esthétique camp autant que l'authenticité des intentions rend maladroite. Quelques plâtres d'angelots font le tapin surveillés par des intrigantes belle époque aux épaules dénudées, les croûtes côtoient les miniatures, les pendules aux angles menaçants tic-toquent sans bruit non loin du cadre d'un Tadzio regency, à peine caché se meurt un éventail de plumes jais, détricoté par des araignées toxico. Playlist : Dalida veut Mourir sur scène, Orlando quelques Derniers baisers (comme Nancy Holloway), et Del Shannon juste Runaway...
Histoire d'esquisser les contours de Fabrice Caravaca, de débusquer le garçon et sa culture derrière les atours de l'éditeur, un questionnaire s'imposait."

Benjamin Vareille

 

Questionnaire / Collisions


HORS D'OEUVRE

Benjamin Vareille
- Un livre qui a tout changé ?

Fabrice Caravaca
- Tropique du Cancer, Henry Miller.

- Un seul vers ?

- "We lived long together / a life filled, / if you will, / with flowers. So that I was cheered / when I came first to know / that there were flowers also / in hell."
Asphodel, William Carlos Williams.

- Un héros de fiction ?

- Rahan.

- Un auteur ?

- Jack Kerouac.

- Un film ?

- Apocalypse Now, de F.F. Coppola.

- Tu regardes des séries ?

- Rarement.

- Un metteur en scène / réalisateur ?

- Dziga Vertov. Ou Sam Peckinpah.

- Un album ?

- Music to Play in the Dark, de Coil.

- Un morceau ?

- L'Écho, de Dominique A.

- Un groupe ?

- The Doors.

- Une toile, un peintre ?

- N'importe laquelle d'Albrecht Dürer.

- Un dessinateur ?

- Manu Larcenet.

- Un photographe ?

- Robert Frank.

- Une performance ?

- Une de Chiara Mulas.

- Un courant artistique ?

- Dada.

- Une héroïne de la vie réelle ?

- Ma mère.

- Une devise ?

- Une phrase de Robert Filliou : « L'art, c'est ce qui rend la vie plus intéressante que l'art. »

- Un objet, un gris-gris ?

- Une enveloppe.

- Une saison ?

- L'été.

- Une ville ?

- Limoges.

- Un lieu ?

- Le cimetière de Domme.

- Un parfum, naturel ou pas ?

- La transpiration. Il y a des odeurs faciles qui aident à l'identification, et que je reconnais.

- Une erreur fréquente ?

- Plus un état de fait. Mes pertes de mémoires quand je bois.

- Ton état d'esprit actuel ?

- Anxieux.


 

Ce questionnaire ferme le champ d'une série d'entretiens avec Fabrice Caravaca, au sujet de sa maison d'édition Dernier Télégramme, réalisés par Benjamin Vareille, entre avril et mai 2015, à raison de trois rencontres d'une heure chacune.

Radio Théâtre tient à remercier Benjamin Vareille pour le soin qu'il a porté à ce dossier, pour la finesse de ses questions, pour la méticulosité de son travail de retranscription, et pour son enthousiasme.

 

Interview / / Focus Limousin / / Dernier Télégramme / 
Posté par : Benjamin Vareille
10 oct. 2015

LES ÉDITIONS DERNIER TÉLÉGRAMME : « POST OFFICE FRANÇAIS »

Entretien Fabrice Caravaca / Benjamin Vareille

Les éditions Dernier Télégramme ont dix ans cette année. Fabrice Caravaca, qui les anime depuis leurs débuts, est le centre de cet entretien, où il s'agit d'ausculter autant le poète que l'éditeur. L'occasion de revenir sur la genèse de ce projet dont le programme est de se soucier par le livre de son objet, comme de son texte : le dialogue, c'est de s'effacer et de faire passer. Mais pas que. La maison défend des voix, des langages, qui s'emploient aujourd'hui au niveau national, avec les armes les plus modestes de ce côté-ci de l'arène, à nourrir une même émulsion.
L'entretien qui suit est extrait d'une série de trois rencontres d'une heure, réalisées entre avril et mai 2015, et orientées autour d'un lexique propre à celui de la maison d'édition.
En raison de la densité et la longueur de ce "dossier", Radio Théâtre le publiera en six parties, tout au long de l'été.

Vous vous apprêtez à lire la sixième partie de ce dossier, qui constituera avec la partie cinqLe discours (long cours)
N’hésitez pas à revenir en arrière pour lire la partie un et la partie deux qui constituent : Le Dialogue.
Puis la partie trois et la partie quatre, qui constituent : Les voix chorales.

 

Le discours (long cours) : Episode 6


LONG COURS (D’UN AUTEUR L’AUTRE)

Benjamin Vareille
- La rencontre avec Serge montre qu'il y a la rencontre avec la personne avant celle avec le texte. Est-ce que c'est souvent le cas avec les autres auteurs, que l'humain vienne avant le texte, ou pas ?

Fabrice Caravaca
- Non, pas tellement, ça dépend vraiment des histoires.

- Evidemment, je me doute que ça dépend des histoires...

- Oui, parce qu'il y a eu des personnes que je ne connaissais pas, et que j'ai vues en lecture : « Salut, est-ce que tu peux m'envoyer deux ou trois choses, ça m'intéresserait de prolonger la découverte... » Voilà. C'était le cas avec Marc Perrin, par exemple, que je vois à Midi Minuit Poésie à Nantes, l'année où la maison était invitée. Je lui ai dit que je voulais découvrir davantage son boulot. Aussi une histoire d'amitié avec Marc. Je lui fais confiance, pour son prochain texte qui va paraître en novembre. C'est une espèce de work in progress sur plusieurs années, un énorme boulot... On est en retard sur le projet, mais je ne veux pas le presser. Ça pose quelques problèmes en termes d'organisation de la maison d'édition, mais on s'arrange.

- Il ya des longs projets comme ça que tu as abandonnés ? Des choses que tu as laissé tomber à l'eau, qui malgré leur planning au long terme ont avorté ?

- Je n'ai pas souvenir de ça.

- Quand tu t'engages, tu t'engages...

- A priori... J'ai pu être maladroit une fois ou deux.

- Tu penses bien à quelque chose, sans quoi tu ne dirais pas cela. Mais un vrai projet posé sur la table, avec un vrai nom et un vrai discours derrière, en général ça n'avorte pas.

- En règle générale non.

- Il existe d'autres auteurs, poètes, qui tournent autour de toi et de ta ligne, dont l'influence éclaire la route, et certains dont l'importance a pu croître ou décroître chemin faisant. Jetons des noms : Kerouac, pour commencer. Est-il encore un phare, dans la mesure où il pourrait éclairer une direction que prendraient certains de tes choix, en tant qu'éditeur ?

- Non. Je crois que Kerouac c'est resté quelque chose de strictement personnel...

- Et pourtant, il y a le choix de Jack Micheline.

- Micheline, oui... Bon, mais ça reste personnel au final, c'est proche de Lucien...

- Je suis sûr que si on les prend, auteur après auteur, et que l'on fait sauter les boutons et les coutures on va trouver du personnel partout. J'essaie de le débusquer, là.

- Oui, il y en a, c'est évident.

- Parce que même sous une publication qui serait un one shot, chez toi, qui n'appellerait pas forcément à une suite ou une autre publication, il y a une histoire ou une collaboration qui peut s'inscrire sur un long terme, et représenter l'aboutissement d'un long argument, d'une discussion, d'une pensée qui a pris d'autres formes... Ou le début d'une autre pensée. Je pensais à d'autres auteurs comme Dostoïevski, que tu gardes près de toi.

- Oui, Dostoïevski serait beaucoup plus important maintenant, pour moi, que Kerouac, dans une certaine mesure. Kerouac c'est un copain qui est là...

- Dostoïevski, ce n'est pas un copain ?

- Bah non. Je peux l'admirer. Je peux difficilement admirer Kerouac, aujourd'hui. Mais je l'aime toujours. Le fait d'avoir plus précisément bossé sur lui fait qu'il y a eu un détachement à un moment ou à un autre. La Beat Generation m'intéresse toujours, évidemment, mais c'est là, à côté. Ça reste toujours présent. J'y ai trouvé des choses à un moment de ma vie, mais j'ai besoin d'autre chose maintenant. J'aimerais bien, comme ils disent, retomber en amour d'un auteur ou d'une époque pour faire tout ce travail de découverte et avancer. Kerouac, c'est du même coup lui qui me permet de lire Walt Whitman, des gens comme ça, jusqu'à Dostoïevski d'une certaine façon. Dans l'histoire de Kerouac, et de Ginsberg, c'est important.

- Whitman, dénominateur commun ?

- Dénominateur commun... [Silence] Ça pourrait. C'est compliqué, tu rentres sur un terrain où je dois analyser mes lectures, et c'est vrai que ça fait longtemps que je ne suis pas tombé sur quelque chose qui m'a complètement enthousiasmé et accompagné aussi longtemps. Effectivement, il y a Dostoïevski, d'autant plus avec la rencontre d'André Markovicz, même si l'on a très peu parlé de son travail de traduction. Je cherche plus dans les contemporains maintenant quelqu'un qui ferait...

- Qui servirait de carburant ?

- Oui, c'est ça, une forme de nourriture. Je cherche... Si, il y a Hans Henny Jahnn, qui m'avait beaucoup impressionné ! Kerouac m'intéresse parce qu'il bosse selon son idée, comme il dit, de faire la recherche de Proust en accéléré, et produit en fin de course une sorte de comédie humaine à la Balzac. C'est une histoire qu'il écrit, et c'est son histoire. On peut réfléchir ensuite à savoir si c'est sa biographie, ou pas... On s'en moque un peu. C'est-à-dire que c'est quelqu'un qui met tellement sa vie en jeu, que la littérature prend le pas sur sa propre existence.

- Ça été constitutif pour toi ? Un déblocage ?

- Oui, mais dans ce cas-là Henry Miller serait, avec Tropique du Cancer, plus un déclic que Kerouac. Bizarrement. Quand j'ai lu ce texte-là d'Heny Miller pour la deuxième fois, il y a une vingtaine d'années – la première fois je devais avoir dix-sept ans, j'ai beaucoup aimé mais cela m'échappait – et la deuxième fois donc je me suis dit d'accord, je comprends pourquoi j'aimais cette chose-là. Il y a quelqu'un qui s'implique totalement dans la vie et dans son écriture, et chez qui les deux sont intimement liées. Mais c'est Emerson qui dit cela aussi, que la littérature qui va venir sera une littérature qui parlera de soi, en ce qu'il y a de terriblement important là-dedans.

- D'universel ? Je jette un pavé dans ta mare...

- Oui. Enfin à un moment donné il y a une forme d'universel qui se met en place, évidemment. Mais l'idée, tu vois bien ce que ça peut être, de parler du quotidien. Il y a bien des façons de le faire. Et quand tu lis Miller ou Kerouac, ils parlent de leurs histoires mais ils vont en choisir les moments tout à fait particuliers qui sont porteurs de sens, à la fois pour eux et pour celui qui éventuellement va les lire. Et qui va construire sa vie avec cette histoire-là qu'il ne connaît pas, mais qui devient un peu la sienne, d'une façon ou d'une autre, et avoir une interpénétration. Puis, les contextes historiques, sociaux, et ainsi de suite, sont complètement différents. Difficile de pouvoir faire un télescopage historique. Cette littérature ne peut plus avoir lieu maintenant. Et pourtant je considère Kerouac.

- Hormis les auteurs, y aurait-il le père d'une pensée dans ton travail d'éditeur ?

- En termes d'éditeur, il y a des gens que je respecte beaucoup.

- Qui jalonnent ton travail ?

- Il y a eu la rencontre première avec Laurent Cauwet, quand même. C'est quelqu'un qui a été proche, qui a accompagné mon travail au début. C'est important ça. Et puis il y a tous ceux que j'ai rencontrés au fur et à mesure, que je vois de loin travailler avec leurs auteurs aussi. Et dans ceux qui ont commencé presque en même temps que moi, il y a des choses que je trouve plus que respectables, vraiment très bien.

- Tu parlais du fait que le personnel était intimement lié au professionnel chez toi, la question serait de savoir si tu te sens plus accompagnés par des auteurs que des éditeurs dans ton travail, ou l'inverse...

- Ce sera plus par les auteurs. Ceux qui sont là depuis le début, ceux avec qui s'est créée une part intime, justement. Lucien évidemment, qui est le premier à m'avoir fait confiance de sa génération, Serge aussi...

- Et Kerouac et Dostoïevski au milieu de Lucien et Serge... ne t'accompagnent-ils pas, dans ton travail d'éditeur ?

- Non, je ne crois pas, vraiment je ne pense pas.

- Pourtant la lecture est solitaire, et donc très riches en fantôme. On se sent très vite accompagné, on sent ceux qui se penchent sur notre épaule.

- Oui, c'est vrai, mais pas en tant qu'éditeur. Non, ce serait vraiment les auteurs avec qui je vis. Si l'on prend Manuel, c'est quelqu'un qui a une histoire avec l'édition. Parce qu'il a été libraire, et plus que ça, qu'il a participé à des revues...

- Il l'est encore !

- Oui, il a un très beau lieu à Besançon, qui s'appelle Le Marulaz. Ou Christophe, parce qu'il a été éditeur aussi. Lucien, parce qu'il avait la Station Underground d'Émerveillement Littéraire, où il faisait ses objets lui-même. Serge aussi, avec la revue Tribu. Ou Julien Blaine, qui a toute une expérience de l'édition, qui travaille avec plein d'éditeurs... C'est plus cela qui, au fond, vient accompagner, et éclairer de temps en temps mon parcours.

- Ce sont des auteurs, éditeurs... Ils n'ont pas qu'une seule casquette, eux-mêmes sont pluriels. Au milieu de la pluralité de gens qu'ils composent ensemble.

- Oui. C'est ça, plus que mes lectures personnelles, qui n'ont pas forcément d'implication dans les choix que je vais faire pour la maison d'édition.

- Qui, en tout cas, n'ont pas vocation à l'être ?

- Non. C'est-à-dire que je fais bien la différence entre ce que j'aime en tant que lecteur, et ce que je publie en tant qu'éditeur.

- Et tu crois qu'elles sont antagonistes ?

- Pas toujours antagonistes, heureusement. Parce que j'aime ce que je publie ! Mais je connais l'histoire de la maison d'édition, et ce n'est pas la même que la mienne. Alors elles sont intimement liées, mais ce n'est pas toujours la même que la mienne. J'ai mon histoire de lecteur, et il y a même des choses que l'on me propose, que je trouve tout à fait réussies, mais que je ne publierais pas dans la maison d'édition.

- Par choix éthique, ou par envie de se protéger, de protéger sa vie de lecteur ?

- Non, parce que je pense que ce n'est pas l'endroit pour ces textes-là, et que ce serait à côté de l'histoire que je construis...

- Et quel est le levier sensible qui t'indique que ce n'est pas le bon endroit ? Tu n'es plus objectif dès lors que, comme lecteur, tu avoues aimer le texte. Or si ce n'est plus objectif, ce n'est plus seulement un choix raisonné !

- C'est un choix raisonnable. Même si ce mot me fait un peu peur parfois... C'est-à-dire que je connais maintenant assez l'histoire de la maison pour savoir parfois où je souhaite l'amener. Je sais en tant qu'éditeur que je ne vais pas publier certains textes, même si je les apprécie en tant que lecteur, car ils ne peuvent pas à cet instant précis participer de cette histoire-là.

- Mmh. Bon, petite pause, tu reprends un demi et je reprends un café. Enfin je l'attends toujours. [intermède]

 

UN FEU NOURRICIER ET LE CORPS

- Le discours théorique dans lequel s'inscrivent tous ces dialogues, toutes ces voix, est-il assez dense pour appeler à un autre nom que celui d'une maison d'édition ? Autrement dit, tout comme le tout n'est pas seulement la somme des parties, peut-on trouver un terme fédérateur, pour toutes ses voix à ton catalogue et en comptant les histoires personnelles qui le traversent, en réduire l'entreprise et non la portée à une expression simple. Ou alors à une expression sibylline, si tu préfères ?

- Je crois comprendre ce que tu essaies de me dire... Je n'avais jamais pensé à cette chose-là, tu vois. Ce n'est pas mon propos. Les histoires personnelles, bon, je pense que c'est le cas de beaucoup d'éditeurs. Surtout dans ce milieu-là de la poésie. Mais cela me semble naturel que ces relations existent, et qu'elles existent comme ça. C'est la vie. Elle se manifeste dans un cadre particulier avec la maison.

- Tu vois, tu réponds, tu me dis que c'est « la vie ». Et ce ne serait pas juste ça, la vie ?

- Ce ne serait pas juste ça, la vie. C'est la vie aussi. Ou la vie avec. Quelque chose comme une part de vie, un tranche de vie si tu veux. Comme une tranche de gâteau, je ne sais pas...

- Ça devient sibyllin...

- [Rires] De fait je n'ai rien contre le discours théorique, c'est juste que je ne fréquente que peu ces textes...

- Pas besoin de les fréquenter, on parle de paysage, de zones, de lieux et de rhizomes.

- Oui, parce que j'ai lu un peu Deleuze. Je pense qu'il est très important de réfléchir sur comment la poésie se fait, ce qu'elle crée, quelles interrelations elle met en place ou pas, et quel est son positionnement aussi dans le monde tel qu'il est, quel est son rôle politique... Toutes ces questions, au bout des différents mouvements qui se sont organisés – alors je déteste cette histoire de mouvements, mais bon.

- Pourtant tu t'inclines devant Dada, et Dada c'est un mouvement.

- On ne peut pas dire que c'est un mouvement Dada, je ne pense pas qu'on puisse dire ça.

- On le dit.

- Non, c'est une énergie. À la fin, Dada ce n'est plus qu'une seule personne.

- Et Dernier Télégramme, c'est une énergie ?

- Oui. C'est une énergie, oui, c'est la mienne d'abord, et j'espère en avoir toujours suffisamment. Je la brûle un peu toute cette énergie, et pas toujours dans les bonnes directions. Je m'égare parfois, j'ai quelques maladresses.

- Ce qui nous intéresse sont ceux qui « brûlent, brûlent, brûlent »...

- Oui mais l'idée, ce n'est pas de faire feu de tous bois justement, pas plus que de faire un feu de paille.

- L'idée n'est pas de s'économiser non plus.

- Non, en effet. Si tu t'économises en faisant ces choses-là, autant ne pas les faire. Un feu, cela s'entretient. Il faut être capable soit de le rallumer, soit d'aller chercher les éléments nécessaires pour qu'il se nourrisse. Afin qu'il puisse à la fois éclairer et chauffer ce qui l'entoure.

- Une part du gâteau, une énergie, une flamme...

- Oui. Ce peut être aussi le fait que ce feu qui est là sert à brûler les mauvaises choses et à faire cuire ce qui, éventuellement, est véritablement consommable. Consommable dans le sens de nourricier.

- Un feu nourricier ?

- Oui, ce serait plutôt ça. Bon, on peut faire mieux que ce genre de métaphore. On en vient à ce qui semble évident et simple pour moi.

- Oui, c'est d'une simplicité élémentaire. C'est le cas de le dire.

- Si l'on dit ça, on va tout de suite être taxé de mauvais lyrisme.

- Par qui, les mauvais poètes ? On s'en moque.

- Mais il n'y a pas de mauvais poètes, il n'y a que des poètes... Non, je plaisante. Il y en a, évidemment. Le problème, c'est toujours ce que l'on entend par poète et ce que l'on entend par poésie. Il y a des gens qui se réclament de la poésie et qui au fond n'en sont pas. Et il y a des gens qui ne s'en réclament pas, et qui participent à mon avis beaucoup plus d'un élan poétique – dans ce pays, en Europe ou bien dans le monde – que certains poètes autoproclamés.

- Une vieille question que je t'ai déjà personnellement posée, et à laquelle je voudrais que tu répondes une fois encore. La plus petite unité de sens, si correspondances et rhizomes sont évacués avec toutes les considérations théoriques, si le dialogue est maintenu et la voix autant écrite que sonore, serait-ce le mot ? Le son ?

- La question théorique ne m'embarrasse pas. Il est juste question d'avoir les éléments nécessaires, à la fois théoriques et rhétoriques pour participer réellement de cette réflexion. Donc la plus petite unité de sens... Eh bien non, car moi je partirais de la plus grande unité de sens, qui émettrait les plus petites unités de sens. Je crois que ce qui compte, c'est le corps. Le corps, qui peut émettre un son, écrire un mot...

- D'accord. Le corps de l'auteur ?

- C'est plus que le corps de l'auteur. C'est le corps de l'auteur, mais – et c'est une tournure que j'utilise souvent – ce serait le corps du corps. Une forme d'essentiel du corps qui en est une forme de transcendance, et sa définition-même.

- On est dans le domaine de Laurent Albarracin, la définition tautologique.

- Oui, mais plus que tautologique. Comme chez Laurent, d'ailleurs, c'est toujours plus que tautologique. Comment définir ces choses-là, comment définir ce qui fait poème ou celui qui fait le poème ?

- Avant de définir la plus petite unité de sens, c'est ce que tu recherches ? Qu'est-ce qui fait poème ? Et la plus grande unité devient la première chose qui te saute au visage, le corps du corps ?

- Oui. Mais est-ce vraiment une unité, là. Je pense que c'est juste revenir à une histoire fondamentale. Il y a quelqu'un qui émet quelque chose. Voilà ce qui m'intéresse : comment est-il possible d'émettre, et comment est-il possible de recevoir. Et je crois que peut-être la plus grande question, pour moi, est comment recevoir. Une question à laquelle je n'ai pas de réponse concrète, en ce qui me concerne.

- Comment recevoir, cela nous éloigne encore un peu du cercle intime, et puisque l'on a bien pénétré dans le siècle immatériel : où en sommes-nous de « l'adieu à la page » cher à Bernard Heidsieck, disparu l'année dernière ?

- De l'adieu à la page ? Alors là, je pense qu'il n'y a pas du tout d'adieu à la page, et même plutôt qu'il y a, paradoxalement, une véritable affection de la page. C'est évident. Le livre papier reste quelque chose de tellement important pour les auteurs, et les lecteurs, en tout cas en ce qui concerne la poésie. Le livre est un lieu particulier, justement. C'est aussi en ça qu'une maison d'édition se reconnaît, par cette multiplicité de lieux-là, qui crée des espaces différents qui viennent se toucher, s'interpénétrer, se cogner, et qui s'inventent des frontières ou pas. Des frontières franchissables, ou non. C'est l'idée. Et le numérique c'est quoi ? C'est juste une frontière supplémentaire, un espace de plus, mais celui-ci est virtuel.

- La virtualité est la quasi-réalité...

- La virtualité est comme la virtuosité, pour moi. Des choses qui existent, mais qui m'intéressent peu. Je préfère les choses laborieuses, au sens le plus noble du terme.

- Or le labeur, c'est un long cours.

- Oui, c'est ça.

- Dernier télégramme, c'est cette hésitation curieuse mais avisée entre le message électrique et sa transcription papier, la pérennisation d'un entre-deux qui n'annule aucun parti mais tente de les réunir pour le mieux plutôt ?

- Ouais, si tu veux [rires]. La formule est rigolote.

- Oui, je le reformule. Dernier Télégramme, c'est un espace et un lieu, autant que le livre peut l'être. On interroge ce qui fait poème, ce qui fait la poésie, et l'unité de sens. C'est un entre-deux, plus qu'un simple juste milieu que tu évoquais.

- Oui, mais comme on interroge tout... Qu'est-ce que c'est qu'un objet, qu'un texte, qu'un texte dans un objet, qu'un texte qui émet un texte, et comment il l'émet. Ce sont toutes ces questions-là, qui sont évidemment toutes complémentaires, bien que paradoxales voire contradictoires. C'est-à-dire qu'il y a des temps et des espaces qui s'alignent. Ils sont multiples, parfois multipliés, et il arrive qu'ils s'excluent les uns les autres. Alors on passe d'un temps à un autre, mais pas comme l'on passe d'un livre à un autre. Il y a certes ce rapport temps et espace qui est permanent en toutes choses, mais il y a des temps et des espaces  pour la poésie. Certains fonctionnent, d'autres ne fonctionnent pas. Ce sont des positions. Pas des positionnements, même si l'allusion politique ne me déplait pas, ni des poses. Ce sont des positions. À la suite de quoi, il est parfois bon de s'arrêter, et de faire un état des lieux...

- Momentané ! Par la force des choses, ça l'est, et c'est une erreur de penser que ce n'est pas le cas.

- Oui, il faut toujours que ce soit momentané. Voilà. La maison d'édition se construit dans cette succession d'espaces et de temps particuliers qui se suivent, et s'interpénètrent, et durent.

- Dernier Télégramme fête ses dix ans !

- Ce sera véritablement en mars prochain, parce que les dix ans comptent depuis la sortie du premier livre. Peut-être une petite fête en mars.

- Oui. Maison d'édition à l'implantation locale fertile, puisque rayonnant au national. C'est la chrysalide qui s'ouvre, ou le cycle perpétuel qui se réinvente ? Ou tu t'en fous ?

- Un peu. [large sourire]

- Parfait. Merci Fabrice.

 

A suivre : QUESTIONNAIRE / COLLISIONS

Propos recueillis et mis en forme par Benjamin Vareille,
Au café le Limousin, à Limoges.


Lisez Questionnaire / Collisions, avec Fabrice Caravaca et Benjamin Vareille.
Découvrez le site des Editions Dernier Télégramme, dirigées par Fabrice Caravaca.

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Posté par : Benjamin Vareille
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