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David Gauchard / interview / créations en cours
26 nov. 2014

INTERVIEW DE DAVID GAUCHARD.

Dans le cadre du Festival des Francophonies en Limousin, David Gauchard présente Kok Batay. 
A cette occasion, il prend le temps de nous parler de ses projets en cours et de ceux de la compagnie L'unijambiste.



Comment opères-tu le choix de tes textes ?

A ce jour j'ai fait un peu plus de dix spectacles, donc je peux regarder en arrière et déceler un dénominateur commun. Au bout d'un moment on se dit : « Tiens, est ce que je ne traiterais pas à chaque fois le même sujet ? » J'ai fait Hedda Gabler, Mademoiselle Julie, Ekatérina Ivanovna, Hamlet, Richard III par exemple. Quel est le dénominateur commun ? L'individu et la société. " Un et Le reste du monde ». Ça c'est un sujet qui m'intéresse. Seul contre le reste du monde. Et ce, même si l'on est un personnage détestable comme Richard. Celui qui est seul n'est pas forcément un pauvre gentil face au méchant reste du monde. J'aime cette tension : le groupe et l'individu. C'est cela qui me parle, et finalement qu'importe le style du texte. Par exemple je vais sans doute travailler prochainement sur Katzelmacher de Fassbinder dans lequel il est question de l'étranger et du village.

Mais j'aime aussi énormément la langue sculptée. J'ai du mal avec la langue sitcom. Quand j'ai monté Des couteaux dans les poules de David Harrower c'était la première fois que je m'attaquais directement à du "théâtre dit contemporain". Harrower a une langue particulière et ciselée, qui pour moi n'est pas une ennemie mais une amie. Pour Shakespeare, je travaille plus souvent avec André Markowicz qu'avec d'autres traducteurs parce que André travaille sous l'axe du décasyllabe. Il a une métrique particulière qui m'aide. J'aime les textes dont l'écriture a une forme et dont le sujet parle de l'homme face au monde.
Le seul spectacle pour lequel j'ai dérogé à cette règle est Le songe d'une nuit d'été. Je me suis laissé embarquer dans une trilogie avec Hamlet, Richard III, et Le songe. J'avais déjà une tragédie et une pièce historique. J'ai eu envie de faire une comédie. J'en ai eu envie parce que réaliser une comédie est un exercice difficile. Politiquement, je trouvais intéressant de pouvoir faire aussi bien un Richard III contestataire qu'une comédie. J'avais repris cette phrase de Deleuze : "Le système nous veut triste, il faut arriver à être joyeux pour lui résister ». J'ai fait mienne cette phrase pendant Le songe. Je me suis dit qu'inviter les gens à rire ensemble sur un bon auteur avait de la valeur. Politiquement je trouve cela aussi engageant que de faire un spectacle rentre-dedans qui va critiquer frontalement les formes de tyrannies.

De toute manière, quoi que l'on crée il y a toujours une portée politique, même si je n'aime pas dire cela parce que ça tombe sous le sens. On entend toujours cette même question bateau : « Est-ce que vous êtes engagé ? Est-ce que vous êtes politique ? » . On essaye souvent de coller aux artistes cette étiquette. Les artistes sont comme les autres, ils sont dans les mêmes questionnements sur les gouvernances successives, les partis politiques. On n'est ni plus idiots, ni plus intelligents que les autres. Et si on voulait faire de la politique on en ferait.

Je pense que l'art est politique par essence et qu'il ne doit pas porter la politique. Il n'est pas là pour ça. Il s'exprime comme il veut, l'art. Un jour il exprime un geste politique, et le lendemain pas du tout. L'art, c'est juste un autre endroit du monde. On a le droit d'observer le monde sans être obligé de le juger en se tenant dans des partis pris radicaux. Je ne dis pas que l'art se met au-dessus de la mêlée, je dis juste qu'on cherche trop à le mettre dans la mêlée. Pour moi il est à côté de la mêlée. Même si parfois il s'en mêle !

A partir de quand, pour toi, on parle de contemporain ?

Dans Ekatérina Ivanovna, le dernier spectacle, ce qui était intéressant c'est qu'en travaillant sur un texte de Léonid Andréïev (contemporain de Tchékhov), l'on s'attend à cette fausse imagerie de lenteur tchékhovienne. Pourtant quand on se promène dans les rues de Saint Pétersbourg et qu'on écoute les gens dans la rue, on se rend compte qu'ils parlent vite, normalement en fait. Quand on s'exprime dans sa propre langue au quotidien, on tchatche, on parle vite et c'est du vivant.
Qu'est ce qui fait le contemporain ? Qu'on travaille Tchékhov ou Shakespeare, c'est quand on a une langue vivante, même si elle a été écrite il y a longtemps. Le pari dans Ekatérina Ivanovna était par exemple de ne pas laisser de blancs entre les répliques. « Quand j'ai fini de parler, tu me réponds ». En revanche, si j'ai cinq répliques ou un monologue à jouer, je peux prendre le temps de l'hésitation. Dans la vie on se coupe tout le temps la parole. Pas en ce moment, parce qu'on a un micro et qu'on se le partage, (rires) mais habituellement on se coupe la parole, parce que les idées fusent et que l'on rebondit.

J'essaye de donner cette sensation. Pas forcément une sensation de réel, puisque quand on travaille sur de l'alexandrin ou du décasyllabe, on sait qu'on est sur une langue sculptée, mais une sensation de vivant. Pas du réalisme, mais du vivant. Ça, ça me plait.

Est-ce que c'est important pour un metteur en scène de se mettre en péril ?

Oui. Après dix ans de loyaux services à la cause shakespearienne, au classicisme revisité, j'avais envie de de me débarrasser de toutes ces étiquettes. Cette année je pars sur plusieurs projets pour essayer de travailler sur des sujets "contemporains". Pas forcément des auteurs contemporains, mais des sujets contemporains. Cette histoire de La Réunion dans Kok Batay par exemple fait écho à une histoire vraie : celle de l'identité réunionnaise, d'un illustre boxeur de l'île et surtout celle de l'intérieur intime de Sergio Grondin. Donc tout d'un coup je me déplace. A l'étranger et en travaillant avec un conteur. C'est un double déplacement. Quand je vais faire Der Freischütz de Weber à l'Opéra de Limoges je vais faire un opéra en allemand. Deux langues que je ne connais pas, l'opéra et l'allemand. Je vais aussi préparer Taeksis une chorégraphie avec le chorégraphe coréen Kim Sung Yong , pour travailler sur le sujet de la phototaxie, c'est à dire l'attraction-répulsion qu'on a pour la lumière, comme les insectes par exemple qui sont prêts à aller se cramer sur un réverbère. Donc je pars à Séoul, faire de la danse. Pour moi il y a encore un double déplacement, et ce n'est pas encore du théâtre.

Ma prochaine création avec L'unijambiste va s'appeler Inuk, et sera un jeune public à partir de huit ans. Cela non plus je ne l'ai jamais fait. Pour un jeune public ce sont d'autres codes d'écriture. L'idée c'est de partir sans texte pour réinterroger ma propre équipe et sa capacité à travailler autrement. Cette fois, on n'a plus Shakespeare. On n'a plus André Markowicz. On n'a plus les références de toutes les scènes cultes de Shakespeare et de comment tous les metteurs en scène ont réalisé le fantôme dans Hamlet.

Est-ce que c'est toi qui signeras les textes d'Inuk ?

Je vais partir en écriture de plateau. Je vais avoir besoin malgré tout d'un complice d'écriture. Arm, le rappeur avec qui je travaille habituellement, et qui est aussi le chanteur du groupe Psykick Lyrikah, sera ce compagnon. Ce sera déstabilisant pour lui aussi puisque je ne vais pas lui demander d'écrire des chansons de rap, je vais lui demander d'écrire un dialogue. Un dialogue métaphysique (rires). Pour écrire ce spectacle nous partirons découvrir la vie des Inuit de l'Arctique. On part en décembre dans le Nunavik.
Inuk, cela veut dire inuit au singulier : l'homme, l'individu. Puisque là-bas il y a beaucoup de chamanisme ce sera peut-être le dialogue de deux esprits animaux. Ce sera peut-être la rencontre entre un ours et un caribou, ou entre un phoque et un chien de traineau. Ce sera peut-être une discussion hors du temps, hors de l'espace sur l'homme, la femme, et sur ce que nous faisons là, sur terre.

Est-ce que ça va être un conte écologique ? Je compte trouver une réponse après ce voyage. Je sais juste que ce sera un spectacle peu bavard, tourné sur les sensations et le visuel.

Avec mes fidèles camarades et collaborateurs artistiques Nicolas Petisoff & David Moreau nous préparons une exposition qui en amont du spectacle nettoiera un peu les idées reçues : le mot esquimau sera expliqué, le mot anorak, le mot kayak. Des explications pour les enfants qui diront aussi l'influence des blancs sur les problèmes que connaissent aujourd'hui les Inuit. Il y aura aussi un rapport à la Francophonie puisqu'on va le créer dans le cadre du Festival des Francophonies, et que je pars dans le Nunavik qui est la partie francophone des Inuit de l'Arctique. Là-bas, j'aurai du temps pour travailler avec des élèves autour du beat box grâce à la présence de L.O.S à mes côtés. Le beat box nous paraissait une langue commune, proche du katadjak, le chant de gorge, qu'ils connaissent. Ne pas aller directement leur parler de Molière. Entrer plutôt en contact avec eux par rebond sur des choses ludiques.

Inuk sera une nouvelle manière de travailler. Cela instaurera un autre rapport dans l'équipe puisque soudain je serai sans savoir, sans pouvoir faire de prédictions sur l'agencement des scènes, sans avoir eu de discussion privilégiée avec le traducteur ou le dramaturge. Cette fois on part tous en même temps, et ça va recréer de l'horizontalité dans l'équipe. Ce sera au génie de chacun de s'exprimer. J'attends ça avec impatience.

Par ailleurs on commence à imaginer la possibilité que L'unijambiste ne soit pas associé qu'à mon nom, et c'est une bonne chose. La compagnie bouge pas mal. Elle accueille en son sein une mise en scène d'Emmanuelle Hiron, ma compagne, qui va créer Les Résidents. Ce spectacle est issu d'un d'une immersion de six mois dans un EPHAD à côté de Rennes. Pendant six mois Emmanuelle est partie réaliser un documentaire avec sa caméra. A partir de ce documentaire elle a eu envie de parler de la fin de vie sur les plateaux de théâtre. Ce sera donc du théâtre documentaire. La compagnie va de l'avant et je m'en réjouis !



Lisez notre interview de David Gauchard à propos de Kok Batay
Suivez L'unijambiste sur le net.

Kok Batay
Théâtre Expression 7, dans le cadre du Festival des Francophonies en Limousin.
mercredi 1er octobre 18h30 / jeudi 2 octobre 20h30 

Récit-combat de : Sergio Grondin
Mise en scène : David Gauchard
Musique : Kwalud
Lumières : Benoit Brochard
Scénographie : Fabien Teigné
Vidéo, graphisme : David Moreau

Production : Karanbolaz, La Réunion.
Production déléguée : Centre de production des Paroles contemporaines (CPPC), Rennes.
Coproduction et soutiens : Le Séchoir – scène conventionnée (St Leu – La Réunion), Le Grand Marché Centre dramatique de l’Océan Indien (La Réunion), Festival Mythos (Rennes), Théâtre l’Aire Libre (St-Jacques-de-la-Lande), DACOI, FEACOM, Région et Département de La Réunion, Ville de St-Joseph (La Réunion).

Tournée :
14 novembre 2014 , La Cité Miroir (MNEMA), Liège 
15 novembre 2014, Théâtre André Malraux, Chevilly-Larue
18 novembre 2014, Le Strapontin, scène des Arts de la Parole, Pont-Scorff
3 février 2015, Le Carré-Les Colonnes, Blanquefort 
6 février 2015, Espace Jean Legendre, Compiègne 

Posté par: Radio Théâtre
Catégorie : Interview Focus Limousin Francophonies Limousin





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