Radio critique

Entretien Fabrice Caravaca / Benjamin Vareille 1
12 oct. 2016

LES ÉDITIONS DERNIER TÉLÉGRAMME : « POST OFFICE FRANÇAIS »

Entretien Fabrice Caravaca / Benjamin Vareille

Les éditions Dernier Télégramme ont dix ans cette année. Fabrice Caravaca, qui les anime depuis leurs débuts, est le centre de cet entretien, où il s'agit d'ausculter autant le poète que l'éditeur. L'occasion de revenir sur la genèse de ce projet dont le programme est de se soucier par le livre de son objet, comme de son texte : le dialogue, c'est de s'effacer et de faire passer. Mais pas que. La maison défend des voix, des langages, qui s'emploient aujourd'hui au niveau national, avec les armes les plus modestes de ce côté-ci de l'arène, à nourrir une même émulsion.
L'entretien qui suit est extrait d'une série de trois rencontres d'une heure, réalisées entre avril et mai 2015, et orientées autour d'un lexique propre à celui de la maison d'édition.
En raison de la densité et la longueur de ces rencontres, Radio Théâtre les publiera en plusieurs épisodes.

 

Le Dialogue : Episode 1 


PREMIERS CONTACTS ET DERNIER PASSEUR

On évoque le début... Dix années depuis la création de ce qui est d'abord une association en mars 2005, et dont l'idée germe dans le cadre d'une formation à Nantes six mois durant avant de poursuivre sa croissance au Temps qu'il fait, à Cognac, les deux mois de stage qui suivront et sous l'œil protecteur de Georges Monti. Le souci de l'objet, d'un certain rapport au livre et à son format compasse régulièrement la curiosité de Fabrice à ce moment, devant les contraintes que le réel économique oppose à la réalité d'un texte : « c'est l'objet mais aussi le support qui va s'adapter à son contenu, le texte fournissant le cadre dans lequel il doit s'installer. C'est bien d'avoir comme une espèce de format que l'on utilise sur une base régulière, mais en même temps d'imaginer d'autres formats possibles pour des textes particuliers. Il y a des contraintes économiques à anticiper mais néanmoins il faut privilégier le texte, prévoir la façon dont il vient s'inscrire là-dedans. »
Et en service manuscrits improvisé chez Monti, un éveil. « Il était un peu emmerdé, ne savait pas trop quoi me foutre dans les pattes, il ne prenait pas de stagiaire normalement. » On lui donne des choses à lire, lui demande de se familiariser avec la ligne, de connaître le catalogue. Puis arrive la lecture des textes entrant : « je mettais un petit mot ici, je mettais de côté, et lui me faisait entièrement confiance, il ne regardait pas trop derrière. J'y ai appris plein de choses, comme lire la lettre qui amène le texte par exemple. Etc. Puis je suis tombé sur des textes qui moi m'intéressaient, mais intéressaient moins Georges. »

Benjamin Vareille :
- Donc avec ces textes devant lesquels tu te retrouves à faire ou simuler un choix quasi-éditorial, tu te mets déjà dans la peau de l'éditeur que tu vas devenir ?

Fabrice Caravaca :
- Oui, avec certains de ces textes que j'avais beaucoup aimés et devant lesquels je me disais tiens ! qui est-ce que ça peut bien intéresser ? Moi ça m'intéresse en tant que lecteur, et après, qui ? Un texte notamment, sur une sorte de voyage aux Etats-Unis d'Amérique, c'était plutôt bien fait, mais c'était le rapport à Kerouac qui me revenait au travers.

- Donc des choses qui étaient constitutives pour toi. Un dialogue se crée ?

- Oui. Georges Monti, ce n'est pas quelqu'un qui parle beaucoup. Mais il a un vrai investissement politique, un vrai engagement, et dans ses centres d'intérêts littéraires qui sont bien sûr très larges nous en avions en commun, notamment Jack Kerouac et François Augiéras. Je me souviens bien de deux discussions, et une en particulier sur Augiéras où j'ai vraiment beaucoup appris. Or dans la formation de Nantes, on était amenés à travailler aussi dans le choix de manuscrits pour la publication : il s'agissait des manuscrits qui arrivaient à la formation et que l'on devait traiter dans la maison d'édition, comme l'on y apprenait l'ensemble des métiers de la chaine du livre pour être capable ensuite d'intervenir à tous les niveaux. Donc on faisait des livres. Et un des premiers projets que j'avais souhaité amener était l'éventuelle publication d'une partie de la correspondance d'Augiéras. Qui s'est avérée évidemment impossible à mettre en place.

- Ce projet peut-être te met alors le pied à l'étrier, du moins te fait prendre conscience que tu n'es pas qu'un lecteur, que ta posture peut aussi être celle d'un passeur ?

- Eh justement, le nom de la maison d'édition à Nantes s'appelait Le Passeur... Qui a un très beau catalogue d'ailleurs. Mais qui n'existe plus car la formation n'existe plus – nous étions les derniers stagiaires là-bas.

- Avant le Dernier Télégramme, être un dernier passeur c'est déjà pas mal...

- Mais moi j'étais juste un petit participant de cette histoire, avec tous les autres, nous étions vingt-quatre. Mais c'était intéressant parce que l'on s'est alors rendu compte que parfois il fallait prendre parti. Par exemple nous avions fait huit livres, et l'ensemble des livres était prêt, les fichiers étaient prêts à partir chez l'imprimeur, nous avions fait le boulot avec le diffuseur et distributeur qui était Belles Lettres, et ainsi de suite. Et l'on a fait le choix – qui était très compliqué – de ne pas faire imprimer ces livres-là. Hum. On ne voulait pas que ces livres sortent sans savoir ce qu'allait devenir la formation, et donc sans être certains qu'il y aurait une véritable existence de ces livres. Et la formation disparaissant la maison d'édition a cessé aussi de vivre. Le fond a dû être vendu. Mais ce qui s'est passé pour nos projets ensuite, c'est que dans les deux ou trois ans qui ont suivi sept sur les huit ont été publiés par des grosses maisons d'éditions, comme Gallimard. Le seul projet qui n'a pas connu le même sort c'était un des premiers textes de Charles Duits, qui était édité chez Minuit et Denoël à l'époque.

- Duits était déjà décédé, comment la question s'est-elle réglée avec les ayant-droits avant que la formation ne s'achève ?

- On avait pris contact avec son fils, il a fallu faire du contrat. On lui explique comment ça marche, il accepte, il demande un peu plus... C'était extrêmement intéressant parce qu'il a fallu aller à la bibliothèque nationale récupérer le manuscrit, photocopier l'ensemble, tout retaper, et ainsi de suite. Mais c'est à ce moment-là, en mars 2005, que l'on sait que de toute façon il y a peu de chance que la formation dure, et que nous partons tous, chacun de son côté, en stage chez les professionnels. Et l'on ne s'est pas vraiment retourné, ou retrouvé. A part quelques uns que j'ai revus grâce à la maison d'édition, et le seul avec qui j'ai gardé le contact depuis dix ans maintenant qui est Jean-François des Fondeurs de Briques.

 

INTERRUPTIONS ET CONTINUITE DU COURANT

- Donc la genèse du Dernier Télégramme se passe comme ça : ce sont différentes rencontres avec des personnalités du même paysage, qui sont des passeurs aussi, entre lesquelles tu viens t'inscrire et avec lesquelles le dialogue se noue très tôt...

- Avec Jean-François par exemple, quand nous étions dans la formation, nous avions fait plusieurs réunions de travail pour créer une ambition ensemble. Lui avait cette envie très forte, qu'il a concrétisée deux ans plus tard. Et puis moi comme j'avais déjà monté la structure de l'association, je ne savais pas trop encore ce que je voulais y mettre, mais je savais qu'il y aurait des livres. Et j'avais dans l'idée, peut-être, que ce soit aussi comme une sorte de collectif de musiciens ou d'artistes, où l'on organise des évènements, tout ça. Et c'est vraiment petit à petit que le côté édition a pris sa part. C'était très compliqué, en parallèle, de créer un collectif d'artistes. J'avais des amis avec qui nous avions fait des choses ensuite mais dont rien n'avait abouti...

- Par manque de quoi ?

- Par manque parfois d'envie, par manque de contacts, de réseaux, et ainsi de suite. Se sont perdus quelques projets qui auraient pu devenir très beaux.

- Par dialogue interrompu ?

- C'est ça. Mais par contre il y a des gens importants avec qui j'ai toujours gardé le contact, des amis à moi. Mon frère, aussi, qui est né juste après moi, Frédéric. Je sais qu'en tant qu'auteur, ma première véritable lecture publique, je l'ai faite essentiellement sur sa musique. Je lisais avec la musique électronique qu'il faisait, en autodidacte. C'était compliqué pour moi de me retrouver devant le public comme ça. Car ma première lecture date de bien avant la formation, j'étais étudiant encore, je devais être en licence, avoir dans les vingt-deux ans, je ne sais plus... Bon et je me retrouve à lire dans le off du festival du Théâtre du Cloître à Bellac, en 1999 ou 2000 peut-être. Ça s'était très mal passé. Parce qu'ils ne s'attendaient pas à ça. Mon frère était à l'Université de Limoges, et il avait un pote qui était en lien avec Bellac, qui lui a dit que dans le off il pouvait venir faire de la musique avec des potes à lui. Eux n'étaient pas prêts, ils avaient de quoi faire trente ou quarante-cinq minutes de son. Donc on me dit : « tu n'as qu'à venir, on joue un peu puis une pause lecture d'un quart d'heure et l'on reprend après toi. » Bon j'étais encore vraiment – je le suis toujours d'ailleurs – en recherche au niveau de l'écriture, donc j'avais pas mal de petits poèmes, et je me suis dit que pour un quart d'heure de lecture ce serait bien d'avoir une pièce qui se déroule. Et je choisis un texte, qui est effectivement un texte un peu jeune mais que j'aime bien – je l'ai relu il n'y a pas si longtemps. Un texte avec beaucoup de vocabulaire en lien avec la sexualité. Et il y a eu une réaction du public assez étonnante, très tôt à vrai dire, au bout d'une minute.

- Mitigée ou uniforme, tu veux dire ? Qu'est-ce qu'il se passe ?

- Assez uniforme. C'est-à-dire que l'on m'a sifflé, on m'a demandé d'arrêter, etc. Mais bon, quand tu commences à lire, tu ne t'arrêtes pas tu vois, tu ne t'arrêtes pas. Et c'est à la fois très difficile, mais c'est aussi une belle expérience parce que tu apprends comme ça. Ce qui est assez rigolo, c'est que le mec qui était au son me coupait le micro, mais il y a eu deux trois personnes qui étaient venues là, que je connaissais plus de loin que de près, et un parmi eux est vraiment intervenu auprès du technicien du son en disant : « qu'est-ce que c'est que ces histoires, on ne coupe pas le micro à quelqu'un qui parle, on le laisse finir et ensuite on discute ! » Surtout que si l'on m'avait laissé finir le texte on aurait compris la finalité de l'utilisation de ce vocabulaire-là. C'était plutôt quelque chose qui voulait parler de notre rapport au cosmos, et dire que notre corps, sa sexualité, étaient des façons de vivre et faire vivre ce rapport, même métaphoriquement.

- Et chercher à créer le dialogue, alors que l'on te coupe le micro, ce qui est très fort symboliquement !

- Et le dialogue ne prend pas spécialement. Je devais être hébergé le soir chez ce copain-là de mon frère, dont les parents venaient de repartir, et il me dit que ce n'était peut-être pas la meilleure chose de venir dormir à la maison. Mais c'est intéressant cette forme de censure qui se passe, dans un festival de théâtre, alors que c'est le off ; il y a des questions à se poser sur ce que l'on veut y partager culturellement. D'autant plus que dans le spectacle d'avant il y avait eu des choses assez osées, mais là c'était l'institution. Et l'institution légitimait le spectacle qui était donc plus facile à accepter, peut-être.

- Au-delà du semi-fiasco que cette lecture représentait, tu as quand même un retour dessus, une première expérience qui t'aiguille, qui te donne quelque chose d'autre...

- Oui et à ce moment-là j'avais vu peu de lectures publiques, de performances encore. C'était des choses qui m'intéressaient, mais je n'étais pas encore vraiment dedans...

 

LE DIALOGUE

- Pour en revenir à la maison d'édition, quant au départ tu montes l'association tu es seul. Tu parlais de collectif mais il finit par être évacué, ou alors l'idée reste ?

- Non, il se reconstruit autrement après. L'idée de collectif va se remettre en place ensuite, avec le catalogue. Mais la maison est encore une association, et donc dans le bureau il y a mon frère, un ami, des potes quoi. Il n'y a que moi qui bosse, mais eux sont là et on se dit que peut-être on fera des choses ensemble un jour prochain...

- Ce que tu racontes se passe en 2005, et aujourd'hui cela fait dix ans que tu animes les éditions Dernier Télégramme. Tu as bien vu la différence au cours de ces années, la difficulté aujourd'hui de savoir nager pour un éditeur, avant de savoir surnager. C'est capital d'être à flot, de faire vivre le catalogue. Or tu es seul aux commandes, tu as le veto, tu gères les manuscrits, tu dialogues avec les auteurs, et tu es présent jusqu'au massicot et même après. Qu'est-ce que tout cela sous-entend ?

- Oui, en effet. Avant tout ça il y a le choix du premier texte. Je savais qu'il y aurait un livre parce que j'avais ce premier texte, à la suite d'un échange que j'avais eu avec Sylvain Courtoux, qui est poète ici, à Limoges.

- C'était l'époque de Courtoux, Jérôme Bertin, Les Majorettes de la Baule, etc. ?

- Entre autres. Moi je connaissais essentiellement Jérôme Bertin, quand j'étais étudiant. Il s'est passé pas mal de choses et l'on s'entendait bien, même si nos rapports sont différents maintenant. On a chacun fait notre chemin après avoir travaillé ensemble un moment. Mais le premier texte que j'obtiens vient de Sylvain, que je ne connais pas encore très bien à ce moment-là, mais qui a envie de tenter l'expérience pour de multiples raisons, dont certaines que je peux imaginer et d'autres sûrement pas.

- À cet instant, on évoque une « maison d'édition » ?

- Oui fatalement. Parce que j'imagine que je ne veux pas faire juste un livre et que ça s'arrête comme ça, ce qui n'aurait pas eu de sens. Il faut qu'il y ait une petite histoire qui se mette en place aussi pour que ce livre-là existe.

- Il faut que le dialogue s'établisse...

- Voilà, et donc avec Sylvain cela s'est très bien passé. Et puis c'était pas mal de commencer cette histoire que je n'avais pas encore définie, alors que je ne savais pas exactement comment les choses allaient se dérouler, ni ce que j'allais réellement mettre dedans. Donc tout ça est lié effectivement à des rencontres, mais des rencontres que j'ai suscitées et d'autres qui se sont faites par des formes de hasard. Alors quand je monte l'association, il y a déjà cette idée de livre, et je sais que le fait de connaître Jérôme et Sylvain, qui eux ont déjà un parcours dans ce milieu que moi je n'ai pas précisément...

- Tu écris pourtant déjà !

- Oui j'écris, enfin je cherche, pour moi... Disons pour simplifier que j'écris depuis le lycée, mais en me rendant bien compte que ce n'est pas abouti et qu'il y a encore un long chemin à faire, et notamment au fur et à mesure que je continue de rencontrer les auteurs vivants de poésie contemporaine, et notamment ceux de ma génération. Et je me dis waow... d'accord, il y a des choses à faire, des choses à lire aussi, et il y a comment on met en place une écriture. Mais ce n'est pas mon propos quand, au départ, je crée l'association, même si je sais que ça va me permettre très certainement d'avancer, moi, personnellement, dans mon travail. Et puis d'avancer humainement, ça c'est évident. Donc, grâce à ce petit contact que j'ai avec Jérôme et Sylvain, je peux alors me permettre, lorsque je me rends à une lecture comme Midi Minuit Poésie qui est un festival à Nantes qui existait déjà à l'époque, et que je rencontre Julien Blaine d'aller discuter avec lui, lui dire que je connais Jérôme, et que je suis en train de monter une association qui a vocation à être éditrice aussi. Et à lui de me répondre que c'est super, qu'il m'envoie un texte, comme ça je peux faire un site internet et le mettre dessus... Et au début c'était vraiment comme ça, pendant un an : il y a eu quelques textes sur un site, que me donnaient des gens que j'avais rencontrés. Quand je rencontre Charles Pennequin de la même façon à une lecture, il me dit également « pas de problème. » Et Charles a été l'un des premiers à venir ici, gratuitement, pour la première lecture qui a eu lieu en mars 2006. Et c'est pourquoi je dis « dix ans » bien que pour moi, souvent, « dix ans » veut dire mars 2006, puisque c'est là que le premier livre est vraiment arrivé, là où le premier évènement s'est mis en place, et pour la même année trois livres qui sortent, plus un enregistrement sonore. Donc là tu commences à te dire qu'il y a certaines pistes qui se concrétisent, même si tu ne sais pas exactement ce que va être le chemin ; il y a encore pas mal de possibilités, de carrefours présents.

- Oui, ça reste dans une forme encore éclatée...

- De toute façon dans le catalogue on peut trouver une ligne, mais il y a quand même des petits endroits où l'on retrouve des choses qui sont beaucoup plus expérimentales, comme ça. Même si je fais beaucoup moins de choses « expérimentales » au sens premier du terme comme j'ai pu le faire au début.

 

LIGNE(S) ET FRONT

- Dès lors qu'il devient clair que ton association a une vocation à éditer les textes de personnes avec lesquelles tu es en dialogue, il y a forcément une histoire de ligne éditoriale à respecter, donc un leitmotiv, un fil rouge. Il y a le fait que le catalogue doit avoir une certaine cohérence...

- Oui. Mais « ligne éditoriale », ce sont des mots que l'on déteste souvent, parce que ça veut dire « programme éditorial ».

- Mais parce qu'on l'imagine toujours avec une batterie de personnes qui doivent s'entendre sur une sorte de compromis intelligent, de commodité, ou de contrainte. Mais toi tu es seul, il n'y a pas de comité...

- Non, il n'y a pas de comité, c'est moi qui décide toujours. Après, je peux me faire suggérer des choses, mais ça reste informel. Il existe aussi des connexions entre auteurs qui me disent « tiens, jettes un œil là-dessus... » Parfois, en effet, cela a fonctionné. Mais de belles rencontres comme celle de Manuel Daull, personne ne m'a jamais suggéré ça. C'est un truc que je reçois par la poste.

- Quelle année, la première rencontre avec Manuel ?

- La première rencontre en physique c'était pour la sortie de son livre, quand il est venu à Limoges faire la lecture, et son intervention aussi à la galerie Lavitrine. Ça, il a fallu l'organiser... Je ne sais plus si c'est 2007 ou 2008. Et Manuel, je sais qu'il m'envoie ses manuscrits – parce qu'il est libraire à cette époque-là, aux Sandales d'Empédocle à Besançon. Et donc je l'appelle, il prend le livre en dépôt, il le lit, ça l'intéresse... et il m'envoie peut-être trois manuscrits en même temps. Je recevais peu de manuscrits à l'époque, donc j'avais un peu plus de temps pour les lire. Et je lis ça. Et je réponds non pour les trois, en lui disant qu'il y en a un qui me plait, en tant que lecteur, mais... À ce moment de mon histoire, disons que je ne sais pas quoi en faire, que j'ai l'impression que ça ne correspond pas à ce que je veux faire, même si à titre personnel de lecteur ça me plait beaucoup. Et c'est un an après, quasiment jour pour jour – je crois que c'est après un lendemain de cuite, un truc comme ça – mais j'avais dû y réfléchir pendant pas mal de temps à cette histoire, je prends le téléphone et je l'appelle. Le plus poli possible, en lui disant que l'on va le faire. Et cela dure depuis ; il y a cinq livres, et une histoire d'amitié qui se met en place... Bon je vais reprendre une pression. Tu veux autre chose toi ?

- Non ça va. [interlude] Tu disais à l'instant t'être retrouvé avec un texte qui t'a amené à une sorte de réflexion, t'a taraudé pendant un an. Tu bosses seul, pas de comité, c'est encore un format associatif mais qui se transforme petit à petit en matrice éditoriale ; c'est aussi intéressant pour toi cette façon dont les choses se présentent, la façon de recevoir le texte et de vivre avec, la façon dont le dialogue s'établit avec l'auteur, et le fait d'avoir le temps ? Pas quelque chose dont tu peux jouir plus facilement maintenant...

- J'ai eu le temps, mais il y a tellement plus de manuscrits reçus, de livres faits dans l'année, et c'est plus compliqué. Plus le temps que l'on veut pour soi au milieu...

- Quand tu prends le choix d'éditer après cette période, ce petit temps, c'est un dialogue avec soi qui se voit tout à coup projeté au dehors ?

- Mais je l'ai avec d'autres parfois, sur certains projets. Je sais qu'il peut m'arriver d'en parler avec certains amis ici, qui sont soutiens de la maison d'édition, d'une façon ou d'une autre. Notamment Laurence Chevalier ou Olivier Orus. Je dis que je pense faire ça, ou je laisse parfois un manuscrit chez eux pour qu'ils puissent y jeter un œil, quelque chose comme ça.

- Un comité informel...

- Voilà, et je leur parle des choses qui vont advenir. Pas toujours de tout, mais quand même une bonne partie.

 

PRENDRE PAROLE AU PLURIEL

- À ce moment-là de ton aventure, ou même en général, à ton avis : éditer, est-ce que c'est parler à haute voix ?

- Non, je ne crois pas. Non ça n'a rien à voir. Editer, c'est une façon de se taire plutôt. Enfin ça permet au livre d'exister, mais pour moi le livre c'est juste un support supplémentaire pour une pensée. C'est celui peut-être qui permet un dialogue silencieux avec un potentiel lecteur... Et prendre parole avec, c'est autrement. Alors évidemment, quand je traine dans des bars, ou d'autres lieux, je peux parler de ce que je vais publier, ou de ce qui est publié...

- Mais l'acte en soi c'est différent. C'est-à-dire l'acte de publier, d'éditer un texte dont tu as déjà parlé, qui trouve ses fondements dans un dialogue avec un auteur, dans un partenariat si tu veux...

- Oui, enfin c'est plutôt ça. Editer, c'est le réel dialogue avec l'auteur, et selon une potentialité d'autre dialogues, mais de dialogues silencieux.

- Cette potentialité de dialogues, elle est intéressante. Il y a les auteurs, qui sont le bois du partenariat. Avec eux le dialogue se crée, se développe, et de celui-ci nait un projet, une envie, et cette potentialité qui serait une troisième voie/voix ?

- Oui. L'idée de faire un livre, c'est qu'à un moment donné il soit lu. On peut le faire du mieux que l'on peut avec les moyens que l'on a, mais s'il n'y a pas le désir d'ouvrir, d'amener à la découverte de ces textes-là, de ces livres-là... Pour moi la voix, la parole, c'est justement quand les auteurs la prennent vraiment en présence du public ou d'un public potentiel, toujours. On ne sait jamais qui va venir aux rencontres, qui est prêt à la rencontre. Ce n'est pas parce que nous y étions prêts, avec l'auteur, à cette rencontre-là, que forcément l'autre va y être – c'est-à-dire l'autre, le potentiel lecteur ou auditeur. Car il y a aussi des gens qui rencontrent la poésie de certains auteurs que je publie, ceux qui font donc des interventions publiques, et qui n'achèteront jamais un livre. Mais qui vont rencontrer quand même une voix, et une personne. Et à la limite c'est peut-être cela le plus important pour moi, que le fait qu'il y ait un livre qui existe.

- Donc éditer c'est (faire) aller à la rencontre de, mais pas que...

- Mais c'est d'abord faire un objet. Et ce qu'il devient... Cela doit juste être un outil supplémentaire.

- Pour alimenter le dialogue ?

- Oui c'est ça. Parce que beaucoup de gens qui écrivent considèrent qu'une fois que l'on a fait un livre, c'est comme une reconnaissance. Ce que je peux très bien comprendre moi aussi, en tant qu'auteur, quand j'ai eu mon premier texte publié : l'impression de quelque chose de différent qui se passe. Mais finalement je crois que c'est dans le moment de lecture publique qui se passe quelque chose. Ou le moment où tu discutes avec quelqu'un pour qu'il te parle de son histoire au travers du livre ou de ce qu'il a entendu. Puisque l'idée n'est pas l'histoire que nous racontons, mais l'histoire que celui qui est en face raconte avec le texte. C'est-à-dire que logiquement, pour moi, il doit y avoir un effacement de ce texte premier que l'auteur écrit pour qu'il y ait une nouvelle histoire et un nouveau texte qui se placent. Avec des formes diverses et variées évidemment, avec les moyens de chacun. Mais au bout du compte ce qu'il faut, et je reprends une formule de Manuel Daull pour le citer à nouveau, c'est un effacement de soi, afin que l'autre advienne.

- Effacement auctorial, et effacement du texte qui une fois édité finit par provoquer une ouverture, une faille où d'autres voix peuvent advenir... À travers le texte c'est une rencontre avec la maison d'édition, avec toi, et avec l'auteur derrière. D'où une forme de superposition ou de fragmentation de la voix. Quand on lit un texte publié par ta maison d'édition, est-ce qu'on lit le texte d'un auteur, un texte choisi par Fabrice Caravaca, ou un texte qui s'inscrit davantage dans le dialogue qui est créé par l'association et les éditions Dernier Télégramme ?

- Il peut y avoir les trois. Et parfois ensemble, car ce ne sont pas les mêmes histoires à chaque fois selon les textes et les auteurs. Il y a des textes et des auteurs qui amènent un travail particulier et font que ces trois choses-là y sont ou bien n'y sont pas. Il y a un seul auteur mort dans le catalogue, tous les autres sont des auteurs vivants, de générations différentes, et qui à soixante-quinze pourcent très largement font des interventions publiques. Soit des lectures, soit des performances, soit des ateliers d'écriture, soit des expositions, car c'est une intervention publique aussi. Voilà ce qui me plait, l'idée est là. C'est comme si en faisant cette maison d'édition, et c'est au fur et à mesure que je m'en rends compte, ce que j'essayais de mettre en place était une histoire de vie pour moi. Comme si je voulais que cette vie soit belle, et me faire terriblement plaisir. C'est plus ou moins le cas parce que ce ne sont pas toujours des moments de plaisir, et que c'est compliqué de mener à bien cette entreprise, d'autant plus avec certaines revendications difficiles à assumer, ou pas tout à fait exactes. Comme quand je dis que je suis éditeur indépendant – dans quelle mesure je le suis ? Indépendant ça voudrait dire quoi ? La maison d'édition existe parce qu'il y a des partenaires publics, et s'il n'y a pas ces aides de la Région Limousin, du Centre National du livre, etc., il devient beaucoup plus difficile pour moi d'exister – comment j'existe, comment la maison d'édition peut-elle exister ? Il faut réfléchir à toutes ces notions-là.

- Toi-même tu es poète, tu as publié chez d'autres (Les Fondeurs de Briques, Æncrages & Co, etc.) et publié ces mêmes autres. On en revient à la croisée des chemins essentiels en édition...

- Pas tant que ça en fin de compte ! Parce que la seule personne qui m'ait édité et que j'ai éditée c'est Pierre Soletti.

- Et Laurent ?

- Ah mais Laurent Albarracin c'est Le Cadran Ligné, oui c'est une édition...

- Oui mais si l'on considère ce que tu viens de dire, que finalement l'on peut s'effacer derrière l'objet, la création, on peut finalement dire qu'une plaquette n'a pas plus de poids ou moins de poids. Mais il y a un échange. Il y a une collaboration, ou un échange de bons procédés ?

- Il faut être honnête là-dessus, je ne pense pas que ce soit un échange de bons procédés. Il peut y avoir de bonnes intentions vis-à-vis de quelqu'un, mais l'on rentre après dans des histoires d'amitiés. Et l'une des plus belles preuves de ces histoires d'amitiés, quand un auteur ami nous laisse à lire un texte, c'est avoir l'honnêteté de lui dire qu'on ne le trouve pas abouti, ou qu'il ne convient pas à ce moment-là, à ce que l'on a envie de faire. Et c'est arrivé, et c'est toujours un moment assez délicat. Mais si l'on se dit que la personne est dans cette histoire commune, elle est normalement à même de comprendre cela.

- C'est la condition de l'édition. C'est sa richesse conditionnelle et sa condition...

- Oui sinon cela ne marche pas. Si parce qu'untel est ton ami tu le publies, cela pose un problème, ou parce que tu as fait un premier livre tu en fais un deuxième... Non, tu fais un deuxième parce qu'il y a un travail en amont qui a été fait. Moi j'aime beaucoup ça avec certains auteurs, notamment ceux que j'ai publiés pour la première fois dans leur histoire, et je suis content de voir la suite, comment ça avance. Il se trouve que j'ai plutôt de la chance parce que souvent, le deuxième texte est tout à fait à la hauteur, et voire dépasse le premier dans un sens. Le travail d'écriture avance, et c'est super de voir ça, et le fait d'avoir fait confiance à quelqu'un à un moment donné.

- Sans c(h)œur ou éclats (de voix, encore), pas de collaboration possible ?

- Si. Dans l'absolu, si. Mais ce sont d'autres histoires. Idéalement je préfère qu'il y ait chœur et éclats de voix, oui, évidemment. Et il peut y avoir des éclats de voix dans ces histoires-là, ça arrive, tout n'est pas si calme que ça. J'ai eu beaucoup de chance jusqu'à présent.

 

 A suivre...

Propos recueillis et mis en forme par Benjamin Vareille,
Au café le Limousin, à Limoges.

Lisez la suite de cet entretien...
Découvrez le site des Editions Dernier Télégramme, dirigées par Fabrice Caravaca.

 

Posté par: Benjamin Vareille
Catégorie : Interview Focus Limousin Dernier Télégramme





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